CHAPITRE] IX
« Vie de B3nfon. » « Vie d'£dward Fitzgrerald. >» « Voyages d'un GenUeman Irlandais. »
Moore commence la biographie de Byron. — Il conclut un marché avec Murray. — Moore perd sa fille Anastasie.
— Sa douleur inconsolable. — Ses propres paroles à ce sujet.— Publication de la « Vie de Byron. » Attrait incomparable de l'ouvrage. — Ce qu'il a coûté de recherches et de travail. — Raisons pour lesquelles la « Vie de Byron * était plus difficile à écrire que celle de Sheridan. — - Extraits de Touvrage.— Caractère de l'homme et de Fécrivain dans Byron.
— Mérite littéraire de cette biographie. — Jugement de Macaulay. — Seul reproche qu'on puisse faire à Moore. — Son intention en écrivant ce livre.— Son indulgence pour les fautes de Byron est justifiée. — Macaulay lui-même défenseur de Byron. — Moore avait une connaissance parfaite du caractère de Byron. — Extraits de ses notes manuscrites. — Lettre de' Lady Byron.— Objet et valeur de cette lettre. — Voyage de Moore avec Bessy en Irlande.— Motifs de ce voyage. — Souvenirs de vingt ans. — Moore complète par des renseignements les documents qu'il possède déjà pour écrire la vie d'Edward Fitzgerald: — Il assiste à un meeting en l'honneur de la Révolution de 1830. — 11 y prend la parole. — Ses qualités oratoires.
— 11 refuse de se porter candidat pour un siège au Parlement.
— Sa rencontre chez Mr. Watson Taylor avec la duchesse de Kent et la Princesse Victoria. — Il publie les « Mémoires de la Vie et la Mort d'Edward Fitzgerald. » — Mérite de cette biographie. — Entretien de Moore avec ses amis Whigs sur le bill de réforme parlementaire démontrant la fausseté des bruits qui circulaient sur son compte. — 11 revoit Walter Scott pour la dernière fois. — Ses vers sur le poète Crabbe. — 11 perd sa mère.
— Sa constante affection pour elle. — Caractère et traduction
d'une poésie <|«*il Im avait adressée, -n- Trait de délioatasse de Moore à Toccasion d'une offre faite par le Capitaine Marryat.— Ce trait confirme le jugement porté jadis sur son caractère par le Docteur Parr. — Ses concitoyens le pressent encore une fois d'accepter un siège au Parlement. — Raison pour laquelle il refuse de nouveau toute proposition de ce genre. — Comment William Curran juge la lettre qu'il écrit à ce sujet.— Publication des « Voyages d'un Gentleman Irlandais à la recherche d'une Religion. » — Jour nouveau sous lequel se montre l'écrivain. — Sa connaissance des auteurs ecclésiastiques. — - Analyse de l'ouvrage. — Sa conclusion. — Quel personnage a-t-il représenté dans ce Gentleman Irlandais? — Ses convictions religieuses. — Caractère de son ouvrage. — Œuvres suscitées par les « Travels. » — « L'Irlande et Lord Grey. » — Ce qu'était encore Moore en 1834, d'après le portrait fait par Willis. — Supériorité de ce portrait sur celui qu'avait tracé Leigb Hunt en 1828.
Dès 1825, dans rintention d'écrire la Vie de Lord Byron, Moore avait fait demander à Lady Byron, par Sir Francis Doyle, de lui fournir les documents nécessaires. Comme elle avait refusé, il s'était adressé à Hobhouse et avait obtenu son concours.Tous les deux craignirent d'abord que les matériaux ne fussent insuffisants. Moore reconnut ensuite que la Correspondance et le Journal de son ami étaient une mine abondante, et il s'occupa activement de sa biographie. Enfin, en 1828, il passa avec Murray un marché aux termes duquel il devait recevoir 4,000 guinées pour cet ouvrage. Un affreux malheur l'interrompit dans le cours de son travail : au printemps de l'année 1829, il perdit Anastasie Mary, âgée d'environ 17 ans, la seule fille qui lui restait. Elle lui était particulièrement chère, à cause de son extrême douceur et de sa grande intelligence. Le récit de sa mort, par lequel commence le sixième volume de ses Mémoires, et ses réflexions à ce sujet, touchent profon-
dément, et il est difficile de les lire sans mêler ses larmes à celles du malheureux père. Sa douleur était telle qu'il ne pouvait la surmonter, malgré sa gaieté naturelle et la légèreté de son caractère. Longtemps après, lorsque pour la première fois il reprit sa place au piano dans les cercles qu'il avait jadis charmés par son talent musical, il éprouva un tel déchirement de cœur qu'il éclata en sanglots et fut obligé de se retirer. Après un intervalle de près de deux ans, il termina en ces termes le livre du Journal qu'il avait si tristement commencé : « Je prends ici congé, avec infiniment de plaisir, de ce livre si douloureux, que je n'ai jamais ouvert sans la crainte de rencontrer ces pages où se trouve consigné l'événement le plus affligeant de toute ma vie le seul événement sur lequel je puiôse faire un retour en l'envisageant comme une infortune réelle et irréparable, la perte de ma douce Anastasie. »
Lorsqu'en 1830 parut son ouvrage sur Byron, il fut salué comme un noble tribut payé au génie et à l'amitié. Le caractère du sujet, l'intérêt profond quoique douloureux qui s'attachait à l'histoire du poète, les charmes de sa Correspondance qui soutenaient sa réputation Uttéraire, le talent du biographe, tout contribuait à donner à l'œuvre un attrait incomparable. Elle était en effet considérable, et l'attente du public ne fut pas trompée. L'auteur ne s'était pas contenté de la Correspondance et du Journal de Byron ; il n'avait négligé aucune recherche, avait puisé à toutes les sources, s'était livré à l'enquête la plus minutieuse sur les moindres faits. Ainsi, il avait visité l'abbaye de Newstead, était allé voir, à Colw^ich, Mistress Musters, autrefois Miss Mary Chaworth, avec laquelle il s'était longuement entretenu de son ami, recueillant avec soin les détails même les moins importants, comme
le prouvent ses notes manuscrites récemment publiées par Shepherd (1). Il avait aussi, dans les cas embarrassants, interrogé plus d'une fois Hobhouse, Kinnaird et Drury. Malgré tout, la « Vie de Byron » était une tâche plus délicate que celle de Sheridan, par sa liaison intime avec les événements récents et les personnes vivantes, encore plus par la hardiesse et la licence des opinions et de la conduite du poète, et par rextréme mobilité de son esprit. Moore sut vaincre ces difficultés, et nous avons lieu d'admirer Tart avec lequel il parvint à mettre en pleine lumière le caractère et les opinions de son ami, sans jamais blesser les sentiments de qui que ce fût. La majeure partie des deux volumes consacrés à cette biographie consiste en extraits des Lettres et du Journal de Lord Byron, et « il est difficile, comme le remarque fort bien Macaulay (2), de parler avec trop d'éloge do l'habileté qu'il a déployée dans le choix et l'arrangement de ces extraits. » Il n'en a pas déployé une moins grande dans son portrait moral et littéraire de Byron. « Les traits caractéristiques du talent de Lord Byron, en nïorale comme en littérature, dit Moore, partaient surtout de ces deux grandes sources — la flexibilité sans exemple de ses facultés et de ses sentiments^ et la facilité avec laquelle il donnait libre cours aux impulsions des unes et des autres. ' Il n'y a pas d'hommes, dit Cowper en parlant des gens dont l'esprit a un tour versatile, qui soient mieux doués pour la société, dans un monde pareil à celui ci, que les hom,mes d'un tel caractère. Chacun des événements de .la vie a deux faces. Tune
^1) Supprcssed passages froiu tlie Memoirs of Lord Byron.
(2) Critical and Historical Essays. In tive volumes. Leipzig. Tauchnilz, 1850. Vol. l. Moore's Life of Lord Byron, p. 307.
sombre et Tautre riaate, et Tesprit qui offre un mélange, à doses égales, de mélancolie et d'enjouement est le mieux de tous préparé à les envisager Tune et Tautre. ' Il ne serait pas difficile de montrer qu'à cette facilité à refléter toutes les nuances des ombres ou des lumières de notre existence si variée, Lord Byron devait non seulement rétendue considérable de son influence comme poète, mais aussi cette puissance de fascination qu'il possédait comme homme. En effet, cette disposition à recevoir les impressions immédiates qui était si vive en lui, prêtait un charme, de tous les autres le plus attrayant, à ses relations de société, en donnant aux personnes actuellement présentes un tel ascendant que, seules pour le moment, elles occupaient toutes ses pensées et tous ses sentiments, et provoquaient l'essor des qualités les plus agréables de son caractère. Cette extrême mobilité — cette facilité à subir la forte impression de son entourage immédiat — envahissait son caractère aupoint que, même dans ses relations fortuites et passagères, son cœur était
sur ses lèvres et sous leur dépendance absolue —
Grâce à la précipitation avec laquelle il cédait à toutes les impulsions, grâce aussi à la passion qu'il avait d'enregistrer ses propres impressions, toutes les pensées, les fantaisies et les désirs hétérogènes, qui dans l'esprit des autres hommes paraissent comme des ombres et disparaissent de même, devenaient chez lui des hôtes, des créations vivantes, à mesure qu'ils se présentaient, et, prenant sur-le-champ une forme reconnaissable pour l'opinion pubUque, dans ses actions ou ses paroles, dans la lettre rapide du moment ou dans le poème écrit pour l'immortalité, ils découvraient devant ses juges une rangée de points vulnérables telle que jamais personne auparavant n'en présenta de lui-
même. »» Certes, cette description psychique de Thomme et de l'écrivain dansByron, qu'un ami intime seul comme Moore était capable de faire avec une telle fidélité, est véritablement d'un maître, et tout est à l'avenant dans cet ouvrage « charmant (1), » « le plus intéressant (2) »en son genre qui, écrit avec goût, dans un style clair, simple et ferme, parfois éloquent, « mérite, dit Macaulay (3), d'être classé parmi les meilleurs modèles de prose anglaise que notre siècle a produits. » Tout ce qu'on pourrait reprocher au biographe, ce serait peut-être trop d'indulgence pour les fautes de son héros. Pourtant, qui aurait pu désirer que l'ami de Byron s'appesantît sur ses erreurs ? Nous savons du reste que Moore composa ce livre uniquement « pour défendre, autant que le permet la vérité, la mémoire d'un homme célèbre qui ne peut plus se défendre lui-même (4). » Il céda ainsi à des sentiments humains et équitables que nous comprenons; car le monde s'était montré si injuste pour Byron qu'il était naturel qu'on cherchât à le justifier. Macaulay lui-même est entré dans cette voie : « Nous ne connaissons pas, dit-il, de spectacle aussi ridicule que le public anglais dans un de ses accès périodiques de moraUté. En général, fuites, divorces, querelles de famille passent sans qu'on y fasse grande attention. Nous lisons le scandale^ nous en parlons un jour et nous l'oublions. Mais une fois dans âLx ou sept ans, notre vertu devient furieuse (5) Il nous souvient
(1) William Rossetti. Prefatory notice, p. XXVI. Moore's poetical Works 1882.
(2) David Herbert. Poetical Works of T. M. with Mémoir. p. 45.
(3) Moore's Life of Lord Byron, p. 307.
(4) Macaulay. Moore's Life of Lord Byron, p. 307.
(5) Moore's Life of Lord Byron, pp. 311, 312.
d'avoir entendu huer par la populace assemblée aux abords de Lincoln's Inn, un homme contre qui se poursuivait alors la procédure la plus oppressive qui existe dans la loi anglaise. On le huait, parce qu'il avait été un mari infidèle, comme si quelques-uns des hommes les plus populaires de Tépoque, Lord Nelson, par
exemple, n'avaient pas été des maris infidèles (1)
La flétrissure que Byron eut à supporter était de nature à ébranler un cœur plus ferme. Les journaux furent remplis d'insultes. Les théâtres retentirent de mille outrages. Il fut exilé des cercles où il était jadis le {)oint de mire de toutes les admirations. Toutes ces Créatures rampantes, qui se font une fête de la décadence
des natures supérieures, s'empressèrent au festin
Ce n'est pas tous les jours que la jalousie cruelle de sots ambitieux est satisfaite par les angoisses d'un tel esprit et la dégradation d'un tel nom (2). » Cependant, il ne faut pas croire que Moore, dans son amitié pour Byron, s'illusionnait au point de le voir autrement qu'il n'était. Quelques-unes de ses notes manuscrites nous dévoilent son arrière-pensée sur son caractère : « La véritable attribution de la poésie est d'embellir, d'ennobUr cette vie et d'éclairer l'avenir, et le poète qui fait usage de son art pour déprécier et dégrader la nature humaine, et projeter l'obscurité d'une mort étemelle sur la perspective qui s'étend devant nous, court à rencontre des fins de sa haute vocation. Byron ne pouvait s'empêcher de répandre ces splendeurs à mesure qu'il marchait, en dépit de la perversité générale de son intention. La lumière s'échappait,
(i) Moore*8 Life of Lord Byron, p. 313.
(2) Moore'8 Life of Lord Byron. pp. 314, 315.
malgré lui, à chaque instant (1). » — « Comme Byron montra beaucoup de Thomme dans l'enfant, il continua aussi plus tard à montrer Tenfant dans Thomme ; un écolier inspiré, voilà ce dont il donnait l'idée plus que de toute autre chose. L'intelligence et les passions de rhomme se montraient prématurément dans Tenfant : et la folie ainsi que la fanfaronnade de Tenfant se mêlaient à rintelligence de Thomme. » — « Ce qui produisait dans les caractères poétiques de Byron l'union incompatible d' 'une vertu avec mille crimes' provenait de ce qu'il combinait, dans ces créations fantastiques, les qualités généreuses qu'il possédait réellement avec les mauvaises qu'il désirait passer pour avoir (2). » Nous reconnaissons encore là le travers de l'enfant dans l'homme. Moore eut donc raison de se montrer indulgent pour ses fautes, car ce qu'il y avait de mauvais ou de déraisonnable en lui, c'était l'enfant, et Tenfant indiscipliné, comme Byron même le reconnaît : « On ne m'a pas appris, dit-il, quand j'étais jeune, à dompter mon cœur, ma vie fut empoisonnée dans ses sources mêmes (3). » Ce défaut complet de discipline première explique et atténue les écarts de sa vie.
Dans le premier volume de la « Vie de Byron, » Moore cite certains passages des lettres du noble Lord fort peu honorables pour le père et la mère de Lady Byron. Byron incriminait surtout sa belle-mère. Il l'accusait de recourir à l'espionnage (4) et de le faire surveiller dans son intérieur par Mrs. C, femme de charge
(1) Notes for Life of Lord Byron. Shepherd. p. 4U. (Printed from the original M S.)
(2) Notes for Life of Lord Byron. p. 422.
(3) Childe Harold's Pilgrimage.— Canto III, 7.
(4) Notices of the Life of Lord Byron, p. 645.
tout à sa dévotion. Il allait même jusqu'à craindre qu'elle n'exerçât une influence funeste sur l'esprit de sa chère Ada : « Je ne me sens point d'humeur^ dit-il, à abandonner mon enfant à la contagion de la société de sa grand'mère (1). » Il paraissait disculper son épouse de tous ses torts^ en les faisant retomber sur ses plus proches parents (2). » C'est pour combattre ces assertions outrageantes que Lady Byron écrit, le 19 Février 1830, une lettre (3) à Moore, avec *le ferme espoir que « les faits récapitulés ici brièvement absoudront son père et sa mère de toutes les accusations relativement à la part qu'ils prirent à la séparation entre elle et Lord Byron. » Mais il est un fait que Lady Byron ne peut contester et qui est loin de plaider en faveur de ses parents. Quand, au milieu de janvier 1816, elle quitta le domicile conjugal pour se rendre avec son enfant chez son père, il avait été convenu entre elle et son mari qu'il la suivrait. Bien plus, pendant son voyage, elle lui écrivit une lettre pleine d'enjouement et de tendresse ; cette lettre prouve que, malgré tout ce que les procédés de Lord Byron à son égard avaient pu avoir de blessant, elle les lui avait pardonnes. Puis, aussitôt après son arrivée à Kirkby Mallory, son père écrivit à Lord Byron pour l'informer qu'il ne reverrait jamais sa femme. Lady Byron a beau faire : la lettre de Sir Ralph Milbanke, après la sienne, est la preuve irrécusable que, sous Tinfluence de la mère à qui la fîUe avait spontanément raconté tout ce qui s'était passé, le père provoqua la séparation entre les
(i) Notices of the Life of Lord Byron, p. 648. ^2) Notices of tbe Life of Lord Byron, p. 646. (3) A letter to T. M. . . occasioned by bis Notices of tbe Life of Lord Byron.
deux époux. Quant aux causes véritables de cette séparation, elles « sont encore enveloppées de mystère ; on atout supposé, même des infamies aussi monstrueuses qu4ncroyables (1). » Ainsi, MistressBeecherStowe a prétendu tenir de Lady Byron que « Lord Byron s'était rendu coupable d'un adultère incestueux avec sa sœur (2). » Mais Moore était persuadé que « les causes de désunion entre les parties ne différent pas beaucoup de celles qui font rompre la plupart de pareils mariages (3). »
Pendant Tautomne de Tannée 1830, Moore se rendit en Irlande avec Bessy, pour voir encore sa mère et préparer un nouveau travail. En visitant avec sa compagne bien-aimée Kilkenny, cité maintenant, hélas ! si triste (4), dans laquelle vingt ans auparavant il avait fait, comme nous le savons, sa connaissance, les scènes charmantes de ce temps lui revinrent vivement à Tesprit, et, à propos de la promenade sur le bord de la rivière où il avait si souvent erré avec elle, il lui dit ces simples mot;^, qui font autant Téloge de Bessy que le sien : « Notre amour n'avait pas alors la moitié de la réalité qu'il a maintenant (5). »
(1) De Treverret. — Lord Byron, Childe Harold. Introdactioa, p. 15. Paris, Paul Dupont, 1883.
(2) Voyez « Uie true Story of Lord and Lady Byron as told by T. M. and uiony olbers, » en réponse à rarticle de Mrs. Beecber Stowe publié dans « tlie Atlantic Monlhly » et « Macmillan*s Magazine. »
(3) Notices ofthe Life of Lord Byron.
(4) « Avec les spectacles de Kilkenny, dit Moore dans son article sur la « Comédie de Salon, » disparurent les derniers faibles restes de ce qu'on peut appeler VEre Sociale de Tlrlande.... Les Saints-Pairs du temps présent transforment leurs châteaux en conventicules et boutiques de conversion. Où le tbéfttre retentissait jadis des jeunes voix d*un Grattan et d'un Flood, Tarène est maintenant apprêtée pour les discussions des Hévérends Popes. »
(5) Montgomery. Thomas Moore, bis life etc. p. 147.
Le nouveau travail que Moore avait en vue, était la biographie d'Edward Fitzgerald, que Lord Holland l'avait encouragé à écrire. Il avait bien à sa disposition des lettres et des papiers intéressants qu'il avait obtenus d'un des membres de la famille De Ros ; mais il tenait à prendre les informations les plus exactes sur sa personne et sur son temps. Aussi eut-il soin de consulter, comme une des meilleures autorités vivantes, un juge en retraite nommé Johnson, alors âgé de quatre-vingt-dix ans.
Durant son séjour en Irlande, Moore assista à un meeting de deux ou trois mille personnes en l'honneur de notre dernière Révolution (1). Mistress Moore était présente. Quelques-unes des notabilités du pays ayant épuisé leur éloquence, on presse Moore de prendre la parole ; il se lève, et aussitôt il est salué par d'unanimes acclamations. Il commence à parler avec beaucoup de facilité, puis s'échauffant il est entraîné par son propre enthousiasme et celai de son auditoire, lorsque tout à coup il a un moment d'égarement pendant lequel il oublie complètement la suite de ses pensées ; Mistress Moore, dont le cœur bat, se dit à part : « Il pense à Anastasie. » Mais il ne se déconcerte pas, de sorte qu'il retrouve promptement le fil de ses idées, et, communiquant aux autres les sentiments dont il est lui-même pénétré, il enlève tous les cœurs. Il s'assied au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, et il a le plaisir d'entendre Shiel, l'un des premiers orateurs du meeting, faire l'éloge de sa belle improvisation. Moore, en effet, venait de donner la preuve d'un véritable talent oratoire. Aussi voulut-on lui persuader de se porter candidat pour un siège au Parlement : il s'y refusa.
1) Mémoirs of Moore. Vol. VI, p. 140.
Peu après son retour, au mois d'octobre, ayant reçu une invitation de Mr. Watson Taylor pour se rencontrer avec la Duchesse de Kent et la jeune Princesse Victoria, il trouva grand plaisir à rester chez son hôte pendant les deux ou troi^ jours que dura leur visite. On donna beaucoup de temps à la musique, et son Altesse royale y contribua pour une large part. Moore fut très satisfait de la manière simple et expressive dont la Duchesse chantait. Elle répéta plusieurs fois avec lui son chant « Go where glory waits thee » d'une façon si gracieuse, qu'il ne croyait pas avoir jamais entendu chanter cette mélodie avec autant de goût.
En 1831, Moore publia les « Mémoires de la Vie et de la Mort de Lord Edward Fitzgerald. » Cette belle biographie, la dernière qu'il écrivit, est un hommage touchant rendu à un grand cœur. Elle contient une peinture vivante des scènes effroyables de 1798 (1). La carrière de Lord Edward est esquissée dans un style pittoresque, et les événements où il marqua si fatalement sont placés avec clarté et éloquence sous les yeux du lecteur. Il est diflBcile de lire ce récit sans être ému jusqu'aux larmes.
L'esprit pubhc était alors vivement préoccupé du bill de Réforme parlementaire. L'entretien de Moore avec ses amis Whigs sur cette grave question est d'autant plus intéressant, qu'en montrant son esprit de sage liberté, il prouve la fausseté des bruits qui circulaient à cette époque sur son conipte. Ainsi, comme Lord Lansdowne lui disait qu'il passait dans le monde pour être
(1) MM. H u illard- Brébolles et de Chavanoes de la Giraudière citent, parmi les ouvrages qu'ils ont consultés pour écrire leur Histoire cTIvlande (Tours, Marne, 1880), «• la Vie et la Mort de L.Edouard Fitzgerald. » C'est une preuve de la valeur historique de cette biographie.
un anitréformateur, il lui déclara avec la plus entière franchise qu'il était pour le principe de la mesure parfaitement d'accord avec les Whigs et pour ses résultats avec les Tories. Il pensait, en effet, que finalement le pays y gagnerait, mais il craignait l'état de transition. La question était devenue une nécessité, et il y avait bien des raisons pour espérer que la nation entrerait dans une ère nouvelle de prospérité ; toutefois, il n'y avait pas d'exemple d'un peuple s'arrêtant, sous une telle impulsion, au point voulu. Voilà pourquoi il accordait une approbation modérée^ quoique sans hésitation (1), à la mesure que d'autres hommes d'un esprit supérieur et hbéral, tels que Hallam, n'envisageaient pas avec plus de sécurité. Comment donc a-t-on pu prétendre que Moore était un antiréformateur f Les opinions libérales qu'il n'avait jamais cessé de professer, si manifestes dans ses « Mélodies Irlandaises » et ses « Poèmes satiriques, » auraient dû suffire pour empêcher le monde de le juger si mal et de prendre ce qui n'était de sa part que de la prudence pour une abjuration de sa foi politique. Il prouvait seulement, en parlant de la sorte, qu'il était, suivant l'expression de Symington, un homme de grandes lumières et d'expérience.
A la fm de 1831, Moore apprit avec un véritable chagrin que l'anxiété où vivait Walter Scott, depuis la perte de sa fortune, et l'effort d'esprit poussé i l'excès avaient ébranlé sa santé. Par Tordre des médecins, il se rendait en ItaUe. Moore, désireux de voir son illustre ami avant son départ, alla à sa rencontre. Il fut saisi du changement qu'il observa en lui : « Quel terrible malheur, dit-il, s'il survivait à son puissant esprit ! » , et il
(1) Mémoirs of Moore. Vol. VI, pp. 222, 223.
ajoute : « Il est charmant de voir comme le bon caractère et la bonne nature de Scott restent intacts au milieu du triste naufrage de tout ce qui lui appartenait par ailleurs. » Six mois plus tard, le grand romancier ne revenait dltalie que pour mourir à Abbotsford.
Après la mort du poète Crabbe dans sa paroisse de Trowbridge, le 3 Février 1832, ses fils firent don à Moore de Tencrier et de la plume dont leur père avait eu longtemps Thabitude de se servir. Ce présent lui inspira une poésie pleine d'une respectueuse tendresse pour ce « barde véritable et simple. » C'était un « ami, dit-il, de longues années, d'une amitié si souvent éprouvée dans mes prospérités et mes revers ; dans les doutes, mon juge ; dans le goût, mon guide ; — en tout, mon appui et ma gloire (1) ! »
Au commencement de l'été de cette même année, Moore fut de nouveau cruellement éprouvé : il perdit sa mère, à qui, pendant sa vie, il avait montré un tel attachement, qu'il n'avait jamais manqué, au milieu de ses plus grandes occupations, de lui écrire deux fois par semaine. H ne s'était jamais lassé de la louer et rien ne lui avait été plus agréable que d'entendre O'Connell dire qu'elle était « un des cœurs les plus nobles et les plus chauds de toutes les créatures de Dieu. » Il considérait la perte de sa mère comme la perte d' • une partie de sa propre vie. » Dix ans auparavant, dans l'éclat de ses triomphes littéraires, il lui avait adressé cette tendre poésie, expression ravissante de son amour pour elle : « On nous raconte qu'un certain arbre de l'Inde, malgré les séductions de toute nature du soleil et du ciel, bien faites pour attirer ses branches dans
(1) Verses to the poet Crabbe's Inkstand. May 1832 (Miscellaneous poems).
l'espace libre et développer ses fleurs au-dessus et autour de sa tête, aime bien mieux courber ses bras de nouveau vers cette terre chérie, d'où il a tout d'abord tiré la vie qui remplit et échauffe son être gracieux. Ainsi, quoique recherché par des amis flatteurs et nourri de gloire (si gloire il y a) ce cœur, ma mère chérie, se retourne et s'incline vers toi avec l'instinct du véritable amour (1). »
A peu près à la même époque, le Capitaine Marryat offrit à Moore d'éditer pour 1,000 1. par an la « Revue Métropolitaine » dont il était propriétaire, lui faisant observer que cette entreprise ne l'obligerait nullement à résider à Londres. Cette proposition était si avantageuse que, malgré sa répugnance pour éditer les ouvrages périodiques, il se serait peut-être décidé à l'accepter dans toute autre circonstance ; mais elle était, selon toute probabilité, le résultat de quelque mésintelligence avec Campbell, qui était alors l'éditeur de cette revue. Il écrivit donc à Marryat que, « tout en considérant comme un honneur de succéder à Campbell, il ne pouvait songer à le supplanter. » Nous reconnaissons bien Moore à ce trait de déhcatesse. C'était toujours l'homme que le Docteur Parr avait, huit ans auparavant, en si haute estime, non seulement « pour l'originalité du génie, sa sensibilité exquise, son caractère indépendant, » mais encore « pour son intégrité incorruptible (2). »
Vers la fin de la même année, O'Connell lui écrivit confidentiellement que, s'il se présentait pour être membre du Parlement, son succès était certain. Les habitants de Limerik lui envoyèrent une députation,
(1) To my inoUier. Writteo in a pocket-book, 1822 (Miacellanecms poems)
(2) Moore'8 Diary. Jan. 26, 1823.
composée de Gerald Griffin, Tauteur des « Collégiens, » et de son frère, pour le déterminer à représenter leur cité au Parlement. Ils s'engageaient même à acheter une propriété rapportant 400 l. environ par an, et à lui en faire don, s'il voulait accéder à leurs vœux. D'autre part, les habitants de Cashel faisaient aussi appel à lui. De plus, son vieil ami Douglas lui écrivait que son beau-frère Lord Cloncurry l'avait assuré que le Vice- Roi d'Irlande, Lord Anglesey, désirait beaucoup le voir entrer au Parlement. En vérité, ces propositions plaisaient fort à Moore, mais son manque absolu de fortune ne lui permettait pas de les accepter. C'est pourquoi il déclina l'honneur que lui faisaient ses braves concitoyens, dans une longue lettre datée du 8 Novembre, pleine de sentiment et de noblesse, où il leur donnait franchement la raison de son refus, et au sujet de laquelle William Curran écrivit : « Je me joins entièrement de cœur à vous dans votre admiration pour le langage de Moore. Il respire la dignité du barde et la fierté du gentleman, qui était à peu près une nouveauté naguère ici (1). »
En 1833, la publication des « Voyages d'un Gentleman Irlandais à la recherche d'une Rehgion » excita la surprise. Jusque-là Moore s'était fait connaître comme poète, critique, historien, biographe, orateur même : maintenant, il se présentait devant le public comme le défenseur de la foi de son pays, et, en accompUssant cette tâche de polémiste, il déployait une connaissance des écrivains ecclésiastiques qui charmait les amis, tandis qu'elle déconcertait les ennemis de sa religion. Certes nous serions étonné de rencontrer une telle science dans Moore, si nous ne nous souvenions de ses
(1) Andrew Symington. Life sketch of Thomas Moore. p. 195.
deux articles publiés dans la Revue d'Edimbourg, Tan en 1814, sur « les Pères, » et l'autre en 1831, sur le « Rationalisme allemand, » où il montrait assez d'acquis pour traiter toute question religieuse.
O'Connell, par sa lutte pacifique, mais persévérante, avait amené les Catholiques irlandais à la liberté religieuse; Moore choisit cette époque comme la plus favorable à un « Gentleman Irlandais » qui, dédaignant de changer sa religion pour les avantages de ce monde, se mettrait de sang-froid à chercher, dans les principales autorités de controverse reUgieuse, quelque raison basée sur la vérité pour devenir Protestant. Il n'en trouve aucune, bien qu'il cherche dans les écrits de tous les premiers Pères. Mais il ne veut point s'en tenir là : il va en Allemagne étudier le développement du Protestantime, le suit dans ses variations, et constate les dangers du rationaUsme(l). Puis il revient en Angleterre, et, après examen, trouve que l'histoire du Protestantisme anglais ressemble bien à celle du Protestantisme allemand : « Le même égo'isme et la même hypocrisie qui signalèrent les auteurs de la Réformation en Allemagne
(1) Moore avait exposé, dans soq article sur le « RatioDalisme ailemaod, • les principes fondamentaux de ce système en matière religieuse : La raison humaine est le seul juge de ce qui doit être reçu comme vérité, et de ce qui doit être rejeté comme erreur par fiîitelligence de l'homme ; les faits reconnus par le sens intime forment les matériaux sur lesquels la raison humaine doit s'exercer ; la croyance humaine est alors, et seulement alors, raisonnable, quand le degré d'assentiment donné à toute proposition est en rapport exact avec le degré d'évidence présentée à l'esprit de l'investigateur. Puis il avait montré que de tels principes devaient avoir forcément pour conséquences « le rejet total de tout ce qui est surnaturel dans la révélation juive et la révélation chrétienne, » et que les Rationalistes, loin d'éviter ce rejet total, cherchaient à le défendre dans leurs ouvrages de critique sur FAncien comme sur le Nonveau Testament, pour diminuer la confiance du lecteur dans Finspiration des Livres Saints, dans les événements miraculeux qu'ils rapportent, en un mot, daps leur autorité divine.
se voient seulement dans une activité plus intense et plus révoltante parmi les fondateurs de la même foi ^i Angleterre (1). » Dans ce pays comme dans l'autre, la religion nouvelle subit des variations, et les sectes luttent entre elles avec acharnement : la guerre entre l'Eglise d'Angleterre et les Puritains n'est pas moins terrible qu'entre les Eglises Luthériennes et Calvinistes. Les discordes religieuses ont en Angleterre comme en Allemagne une influence démoralisatrice sur le peuple. Le Gentleman Irlandais retourne ensuite dans sa patrie, où il se sent meilleur Catholique que quand il la quitta : il a la certitude que les doctrines de l'Eglise Catholique de 1829 et la foi de ceux qui conversaient réellement avec le Seigneur sont identiques. Résolu donc à garder la religion de ses pères, il s'écrie, dans l'enthousiasme de sa piété : « Salut à toi, toi seule et seule vraie Eglise, qui seule es le chemin de la vie, et dans le tabernacle de laquelle seulement il y a un abri contre toute cette confusion des langues. Dans l'ombre de tes Mystères sacrés que désormais repose mon âme, éloignée également de l'infidèle qui se rit do leur obscurité, et du croyant téméraire qui voudrait vainement scruter ses profondeurs (2). » Qui ne reconnaît Moore dans ce Gentleman Irlandais à la recherche d'une Religion ? Moore, en effet, s'est peint lui-même dans ce personnage. Il eut ses heures de doute et inclina de temps à autre vers le Protestantisme. Assurément on ne découvre dans ses ouvrages aucune trace d'un tel état moral ; certains actes de sa vie seuls le prouvent : nous savons qu'il avait épousé une Protestante et qu'il fît élever ses enfants
(1) Travels of an Irish GenUeman... Chapter XLIX.
(2) TraveU of an Irieh GeDttemsn... Chapter U.
dans la religion de leur mère. Observons toutefois qu'il ne cessa jamais positivement d'adhérer à TEglise Catholique, et que, pendant son séjour à Londres, il allait à la chapelle catholique dans « Wardour street (1). » Avec le temps, par une étude approfondie des deux religions, il parvint à dissiper ses doutes. Certes, il n'en concevait guère, lorsqu'à l'époque de la mort de son père il dissuada l'une de ses sœurs d'embrasser le Protestantisme. Enfin, un Gentleman irlandais ayant abjuré le Catholicisme (2), Moore sentit le besoin d'aflBrmer publiquement ses croyances raisonnées de Catholique romain, et il écrivit ses « Voyages, » véritable œuvre de foi qu'il eut l'art de rendre attrayante pour tous par les agréments du style (3).
Les « Voyages» de Moore provoquèrent les « Seconds Voyages (4) » de José Blanco White. L'éditeur, qui n'est autre que l'auteur, s'expririie ainsi dans la préface : « Ses lecteurs sont instamment priés de croire que le
(!) Voyez sod Journal du 19 Août 1827.
(2) Montgomery (Thomas Moore, his life, p. 153) Toit à tort dans les M Travels » une attaque personnelle contre ce Gentleman.
(3) La comparaison entre son article sur les u Pères » et ses n Travels » montre quel changement s'était opéré dans son esprit. Examinant une traduction de morceaux choisis de Saint Jean Ghrysostôme, Saint Gr*^goire de Nazianze, Saint Basile, faite tout récemment par le poétique Mr, Boyd (c'est ainsi qu'il le qualifie), il s'étonnait qu'on s'occupAt encore de « tels déclamateurs affectés, » bien que, par parenthèse, sa critique dénotât qu'il les avait beaucoup étudiés ; et, dix-neuf ans plus tard, non seulement il s'occupait de ces prétendus déclamateurs, mais encore il traduisait en vers (« Travels, » chapter XXXII) « la pathétique remontrance » adressée par Saint Basile à une Vierge tombée, le fragment d'une homélie de Saint Ghrysostôme et de Saint Grégoire de Nazianze, ainsi qu'un passage de la lettre de Saint Jérôme sur la jeune veuve Blésilla. Mais il est bon d'observer, à la gloire de Moore, qu'en devenant un vrai croyant, il n'avait rien perdu de ce noble esprit de tolérance religieuse qu'il s'appliqua toute sa vie à répandre par ses œuvres dans la société anglaise.
(4) Second Travels of an Irish Gentieman in searcb of a Religion 1833.
présent ouvrage n'est pas publié en vue de soutenir un parti quelconque de chrétiens contre un autre. L'éditeur ne cachera pas qu'il est membre de l'Eglise d'Angleterre. » Ce n'est donc point par esprit de parti, mais uniquement par conviction religieuse que José Blanco White essaya de montrer, en réponse aux « Travels, » sur quels fondements solides reposait son Eglise. Le Révérend Mortimer O'Sullivan, Recteur de Kiilyman, prit aussi la plume (1) pour défendre contre les déclarations de Moore l'Eglise Protestante Etablie ; mais toute sa force d'argumentation est impuissante à détruire les faits incontestables exposés si clairement par le grand écrivain. Nous ne saurions passer sous silence la belle poésie « l'Irlande et Lord Grey (2), » que Moore composa dans le courant de Juillet 1834, mais qu'il ne jugea pas à propos de publier. Elle lui fut inspirée par les services publics de ce noble Lord.. Le barde d'Erin n'avait pas oublié qu'il avait cherché jadis à rendre avantageuse l'union de l'Irlande avec l'Angleterre, et qu'en 1829 il avait appuyé l'émancipation des CathoUques. C'étaient évidemment des titres à la reconnaissance de tout patriote irlandais, et, lorsque Lord Grey se retira du ministère, il exprima spontanément celle qu'il éprouvait pour lui. Il n'avait pas oublié non plus que Loid Grey avait été le promoteur de la Réforme électorale en Angleterre et que, si cette grande révolution pacifique s'était accomplie pacifiquement en Mai 1832, c'était grâce à son énergie. Aussi n'hésite-t-il pas à dire qu'il « restera debout aux yeux de la postérité, comme quelque château de la chevalerie, élevé sur une hauteur, où le
(1) A. guide to an Irisb Gentleman in bis search for a Religion 1833.
(2) Prose and Verse by Tbomas Moore cbiefly from tbe autbor^s mauuscript.
jour, s'en allant, laisse sa dernière lueur, où l'aurore, arrivant, apporte son premier rayon. »
Il n'est pas sans intérêt de connaître quel ascendant merveilleux Moore avait encore sur le monde, dans les salons, en 1834, par les charmes de sa personne et le prestige de ses talents. Une page (1) de Willis nous le permet. L'écrivain américain l'a représenté en effet tel qu'il était à cette époque.* Il ne l'avait vu auparavant qu'en peinture. Aussi quelle fut sa surprise ! car il ne se le figurait pas si petit qu'il était : il avait une taille bien au-dessous de la moyenne, mais il rachetait ce désavantage par un abord de si bon ton que personne, au dire de Willis, ne pouvait le voir sans se sentir de l'inclination pour lui. Willis dîna et passa la soirée avec lui chez Lady Blessington. C'était une bonne fortune dont il profita pour tracer un portrait de Moore plus complet et surtout plus expressif que le portrait antérieurement tracé par Leigh Hunt (2). Selon Willis, ses yeux pétillaient toujours comme le vin de Champagne, ses joues étaient émaillées de deux rouges feuilles de pampre d'automne, « éloquent souvenir du vin de Bordeaux ; » sa bouche, avec des lèvres finement découpées qui ondulaient légères comme des serpents^ était caractéristique au plus haut point : elle était malicieuse^ confiantey avec une demidéfiance, comme s'il dissimulait le plaisir d'être applaudi, tandis qu'un autre rayon brillant de l'imagination Téclairait subitement ; de sa figure, dont le nez un peu retroussé complétait l'ea^pressïb/iyoyeose, sortaient des étincelles et des rayons. D'après Hunt, ses yeux étaient
(1) PencUlings by tbe Way, p. 36., éd. 1839.
^2) UuDt*B Byron and some of bis Contemporaries. 4828.
foncés et beaux^ sa bouche avait un caractère de distinction et de bonne hutnettr, et Texpression prédominante de sa figure était la gaieté ; son visage était encore assez beau pour qu'on pût imaginer ce qu'il devait être à 1 âge où l'enfant était un Cupidon. Le même écrivain dit que ses auditeurs le considéraient toujours comme « un enfant qui joue sur le sein de Vénus. » Bien plus, Willis assure que la sténographie seule pourrait retenir la délicatesse et l'élégance de son langage et reconstruire le léger édifice d'images qui, comme un palais de givre, se formait et se fondait sur ses lèvres y ajoutant qu'il serait difficile de ne pas l'écouter, bien qu'il ne parlât que de la forme d'un verre à vin. Hunt paraît avoir été frappé particulièrement du goût parfait avec lequel il jouait du piano et de sa voix, qui prenait dans le chant des intonations moelleuses comme celles do la flûte ; ce qui semble avoir fait le plus d'impression sur Willis, c'est le sentiment avec lequel il chantait en prononçant simplement les syllabes sur les notes de la gamme. Le critique américain l'entendit chanter de cette manière « When first I met thee » avec un accent pathétique dont il exprime ainsi l'effet sur les autres et sur lui-même : « Quand Mooro eut dit les derniers, mots d'une voix mal assurée, il se leva, prit la main de Lady Blessington, souhaita le bonsoir, et était parti, avant que l'on eût proféré une parole. Il y avait une grande minute qu'il avait fermé la porte, avant que personne parlât. J'aurais pu désirer, pour ma part, m'endormir silencieusement à la place où j'étais assis, les larmes aux yeux et l'attendrissement au cœur. » Ce portrait montre que Moore, à cinquantecinq ans, avait encore, comme homme, comme causeur et comme artiste, tous ses pouvoirs de séduction.