‹ Vie et les œuvres de Thomas MooreChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

<< Odes, Epltres et antres Poèmes. » Les « Mélodies Irlandaises. »

Moore obtient une charge aux Rermudes. — Ses sentiments à ce sujet. — Son voyage à bord du « Phaèton, >» — 11 relâche à Norfolk. — Lettre à sa sœur Catherine. — Sa ballade « le Lac du fatal Marais. » — Son arrivée aux îles Beimudes. — Description du pays dans une lettre à sa mère. — « L'Esprit de Neige. » — Epltres à la Marquise Douairière de Donegal, à George Morgan, à Joseph Atkinson. — Les descriptions poétique de Moore jugées par le Capitaine Hall. — Ses Odes à Néa.

— Raison pour laquelle il quitte les Bermudes. — Sa grave négligence en prenant un mandataire. — Voyage en Amérique.

— Fragments d'un Journal. — Epltres h Lord Vicomte Forbes, À Thomas Hume, à THonorable W. R. Spencer. — Influence passagère des anti-démocrates sur Tesprit de Moore. — 11 visite la cataracte du Niagara. - Son sentiment en présence de ce spectacle. — Epitre à Lady Charlotte Rawdon. — Il descend le Saint-Laurent. — La Chanson du bateau canadien. — Son véritable caractère d'après la lettre de Mr. Wyld. — Moore rentre en Angleterre. — Publication de ses « Odes, Epltres et autres Poèmes. » — Il obtient une place en Irlande pour son père et en attend une pour lui. — Critique virulente de Jeffrey. — Véritable motif de sa critique. — Moore est indigné, mais il n'a pas encore Tintention bien arrêtée de provoquer Jeffrey en duel. — Un incident l'y détermine. — La police empêche les deux adversaires de se battre. — Leur mésaventure. — Communication de Moore au « Moming Chromcle, » — Entrevue de Moore avec Jeffrey. — Conséquence heureuse de cette entrevue. — Origine de Tamitié de Samuel Rogers. — Engagement contracté par Moore avec Mr. Power pour adapter des paroles aux Mélodies Irlandaises. — Sa lettre à sir John Ste-

venson . — Publication des « Mélodies. » — Opinion de Moore sur la musique irlandaise. — Caractère général des poésies de Moore. — - Examen de quelques-unes. — Leur esprit patriotique. — Leur caractère musical. — Comment il faut les lire. — Intention de Moore en composant les « Mélodies Irlandaises. » — Sa popularité et sa gloire. — Jugement de Lord Byron. — Admirable beauté des c< Mélodies ». — Leur puissance actueUe en Angleterre et en Irlande.

Moore ne songeait pas alors à tirer sa subsistance de la littérature, puisqu'il sollicita un emploi dans le Gouvernement et obtint, par Tinfluence de Lord Moira, la charge de Secrétaire de l'Amirauté aux Bermudes. Ces fonctions, qu'il accepta à la légère, étaient évidemment incompatibles avec ses goûts de poète. Il était loin de s'en douter ; car la lettre qu'il écrivit à sa mère, le 12 Septembre 1803, quelques jours avant son départ, respire un bonheur sans mélange : il est dans l'enchantement, le ciel sourit à son projet et il ne voit dans son accomplissement qu'espoir et félicité. Il estime qu'une telle position, à supposer qu'elle ne lui rapporte pas un shilling, lui offre l'avantage inappréciable d'un titre officiel et d'un changement de milieu. Bref, c'est la joie dans l'âme que le 25 Septembre il quitte la rade de Spithead sur la frégate « le Phaëton. » Toutefois, il pense toujours aux siens, et il profite de la rencontre d'un navire qui revient en Angleterre, pour les en assurer : « Je suis maintenant à deux mille milles environ de vous, mais mon cœur est resté à la maison. » Cette préoccupation, plus vive que jamais dans les circonstances présentes, ne lui fait pourtant rien perdre de son amabilité : il est la vie et l'âme de la société à bord, et le voyage n'est qu'un plaisir pour tout le monde. Aussi, quand à Norfolk, en Virginie, il laisse « le

Phaëton, » chacun en éprouve le plus sincère regret, comme nous rapprennent les « Souvenirs de Mer » du Capitaine Scott, alors Enseigne. Norfolk produit sur son esprit une fâcheuse impression, que daas des vers partis du cœur (1) il communique à sa sœur Catherine : il laisse déjà voir que la réalité ne répond pas à la grande idée qu'il s'était faite du Nouveau-Monde, à en juger par cette ville. Cependant, il pense avec raison qu'il ne faut pas se fier à Textérieur d'une chose pour se prononcer sur sa valeur intrinsèque. C'est à ce moment qu'inspiré par une légende du pays, il compose sa belle ballade, « le Lac du fatal Marais, » où il dépeint, avec un sentiment délicat, la touchante folie d'un jeune homme dont la fiancée est morte et qui croit la revoir voguant sur les eaux du Lac dans un blanc canot. Après un séjour ennuyeux de dix jours dans ce pays encore ravagé par la fièvre jaune, Moore prend le sloop « Driver », et arrive aux iles Bermudes. « Elles forment certainement, dit-il dans une lettre à sa mère, en date du 19 Janvier 1804, un des lieux les plus jolis et les plus romantiques que j aurais jamais pu imaginer, et les descriptions, qui le représentent comme un lieu d'enchantement féerique, sont à peine au-delà de la vérité. De ma fenêtre, où maintenant j'écris, je puis voir cinq ou six iles différentes, dont les plus écartées sont à moins d'un mille des autres, et séparées par la mer la plus claire, la plus agréablement colorée que vous puissiez concevoir ; car l'eau ici est d'une transparence si

(1) To Miss Moore. November 1803.

Les ennuis du moment lui fout retracer, au début de sa lettre, les charmes de leur enfance sous Taile maternelle, avec une sensibilité aussi exquise que celle de William Cowper dans 8& poésie écrite à la réception da portrait de sa mère.

remarquable, qu'à notre entrée nous pouvions voir très distinctement les rochers sous le vaisseau. » Shakspeare, Waller et Andrew Marvell ont déjà chanté ces îles charmantes ; Moore les chante à son tour : « Non, jamais la vague n'a baigné une île d'une beauté plus ravissante ; elle fleurit dans l'embrassement gigantesque de la mer, comme Hébé dans les bras d'Hercule (1). » C'est avec un enthousiasme d'artiste qu'il peint tout ce qui le frappe et l'émeut : lorsqu'il passe en barque le long des îles (2), les demeures pittoresques, entrevues de loin à travers le feuillage, lui paraissent, par un effet de perspective, auquel sa « myopie poétique (3) » et sa puissante imagination contribuent beaucoup, des temples grecs avec leurs portiques. Ce sont en réalité de jolies maisons blanches au milieu de petits bois de cèdres. Une autre fois, en plein midi, de son cottage, il assiste à un spectacle magnifique (4). Le soleil resplendissant illumine tous les rivages ombragés et le ciel se reflète si bien dans les ondes que chaque petite barque en passant semble flotter sur un ciel en feu. Le soir, le rendezvous favori du poète et de ses amis est, près de Walsingham, un beau Calebassier dont il parle dans son Epître à Joseph Atkinson (5). La fiction paraîtrait tenir la plus large place dans ses descriptions, si un témoin oculaire, très digne de foi, le Capitaine Hall, n'en affirmait ainsi la scrupuleuse fidélité : <* Dans le récit de Moore, nulle exagération ; mais, au contraire, un admirable degré de modération au milieu d'une fête qui a dû offrir des sé-

(1) Poems relating to America. « The Snow Spirit. ••

(2) To the MarchioDess Dowager of Donegal. Janiiary, 1804.

(3) To bis mother. January 1804.

(4) To George Morgan, Esq. January 1804.

(5) To Joseph Atkinson, Esq. Prom Bermnda.

ductions particulières à sa féconde imagination. Grâce à quelque don magique qui lui est propre, sans pourtant s'écarter de la vérité, il a réussi à esquisser ce qu'il avait sous les yeux avec une chaleur que ceux qui n'ont jamais été sur les lieux, seraient bien excusables d'attribuer à un jeu de l'imagination du poète (1). »

Mais Moore ne chante pas seulement cette merveilleuse nature, il chante encore les grâces séduisantes d'une jeune beauté à qui, sous le nom grec de Néa (2), il adresse des Odes pleines de fraîcheur et d'enjouement. Cependant, il n'a pas qu'à donner libre carrière aux inspirations de sa muse ; il faut qu'il rempHsse ses devoirs professionnels, par exemple, qu'il vérifie les témoignages relatifs à la capture des vaisseaux , travail dépourvu de toute poésie. Il comprend seulement alors combien ses fonctions lui conviennent peu, et, bien que cette admirable contrée le transporte, il songe à la quitter. Il projette de suivre l'exemple de Thomson, le poète des « Saisons, » jadis Inspecteur en Chef des îles Leeward, et de se faire remplacer comme lui par un mandataire. Malheureusement, il n'exige de son représentant aucune espèce de garantie, et il subira plus tard les conséquences de cette négligence. Pour visiter quelques parties de l'Amérique, il part vers le miUeu d'Avril, sur la frégate « le Boston » commandée par le Capitaine Douglas, qui se prend d'amitié pour lui. Il reste une semaine à New- York, où il éprouve une légère secousse provenant d'un tremblement de terre ; puis il se rend pour la seconde fois à Norfolk, qu'il ne tarde pas à quitter, et se dirige

(!) Fragments of Voyages and Travcls. Vol. Il, chap. VI.

^2) C'est Texpressiou « v^a, » dont Euripide se sert, dans sa Médée, vers 967, pour désigner la jeune épouse de Jason, qui donna à Moore ridée de ce nom.

vers le nord par Williamsburgh, Richmond, Frédéricksburgh, voyageant, en compagnie d'un gros et grave quaker, de sa nièce pareille à un livre relié à neuf et d'un docte étudiant de collège, dans une espèce de coche qui le cahote par des chemins impossibles, à travers des ornières, sur des hauteurs et des ponts formés de planches séparées les unes des autres et jetées négligemment sur des rivières boueuses appelées du nom barbare de Rappahannock, Occoquan. C'est un bien beau voyage (1) qu'il raconte avec sa gaieté habituelle. A Washington, il est présenté par Mr. Merry, le Ministre anglais, au célèbre Président JefEerson, qui rédigea, en 1776, la Déclaration de l'indépendance américaine.

Pendant son séjour dans cette ville, il écrit (2) à Lord Vicomte Forbes une lettre où, après avoir exposé avec éloquence les rêves philosophiques de ceux qui méditaient sur la perfectibilité humaine et en espéraient la réalisation dans la grande République de l'Ouest, il impute à la philosophie française une influence corruptrice sur le moral des colonies anglaises. Or, il est évident qu'il vise les matérialistes : leur responsabilité nous semble pourtant bien dégagée de ce côté; caries Anglais du Nouveau-Monde, absorbés par les travaux de l'agriculture et de l'industrie ou par les opérations commerciales, ne durent prêter qu'une très médiocre attention à l'écho des opinions d'un Helvétius ou d'un d'Holbach. « Je pense, dit M. de Tocqueville, qu'il n'y a pas, dans le monde civilisé, de pays où l'on s'occupe moins de philosophie qu'aux États-Unis. Les Américains n'ont point d'école philosophique qui leur soit propre, et ils

(1) Fragments oi a JourDal. To G. M. Esq.

(2j To ihe Lord Viscouat Forbes. From ihe city ot Wa8hîQgto&.

s'inquiètent fort peu de toutes celles qui divisent l'Europe ; ils en savent à peine les noms (1). » Puisque les Anglo-Américains étaient si indifférents à la philosophie, à répoque du voyage de M. de Tocque ville en Amérique, il n'est pas vraisemblable d'admettre qu'ils y prenaient plus d'intérêt, au siècle dernier. D'autre part, si ce que Moore dit était exact, M., de Tocqueville, même trente ans plus tard, eût tout au moins découvert les traces de principes qui auraient jadis si profondément agi sur l'esprit et les moeurs d'un peuple , et il n'aurait pas formellement déclaré qu' « il n'y a pas, dans le monde civilisé, de pays où l'on s'occupe moins de philosophie qu'aux États-Unis. » Mais le poète ne reproche pas seulement aux Américains une basse cupidité, il leur reproche encore leur perfidie et leur improbité : « Ils ne rompent, dit-il, leur engagement de fidéUté que pour se libérer de leur dette. » Personne pourtant n'ignore qu'ils voulurent seulement se soustraire à un pouvoir arbitraire et injuste. La mère-patrie ne s'oublia-t-elle pas jusqu'à frapper d'impôts non consentis les produits de ses colonies ? N'est-ce pas elle qui alluma le brandon de la discorde et de la guerre ? Qui donc fit réellement preuve de mauvaise foi et d'improbité ? On ne peut même pas dire que ce qui fut une affaire d'argent pour l'Angleterre en fut une aussi pour ses colons : un mobile plus noble, l'amour de la légalité, souleva et arma l'Amérique. Moore souffrait de voir l'esclavage en vigueur à son époque dans un État démocratique, et à bon droit il lance des sarcasmes contre les indignes partisans de cette grande iniquité, pratique honteuse renouvelée du paganisme, que des chrétiens auraient

(1) De la Démocratie en Amérique, tome UI, p. 1 et 2.

dû tenir à honneur de réprouver comme un crime, non pas seulement de lèse-humanité, mais encore de lèsedivinité. Toutefois, bon gré, mal gré, le fléau est aujourd'hui conjuré dans les colonies anglaises, ce qui prouve que les Américains sont^ contrairement à Topinion du poète, susceptibles de perfectionnement moral. Il termine son Epître par uii blâme injustement jeté sur Louis XVI et les Français : il est faux de dire que la « royauté fortifia le bras de la trahison. » En effet, Louis XVI ne considérait point les colons anglais comme des traîtres ; autrement, il ne leur eût jamais prêté l'appui de ses armes ; c'étaient pour lui d'honnêtes gens qu'il était juste de protéger contre les prétentions exorbitantes de redoutables ennemis. Il est également faux de prétendre qu'en Amérique « les Français apprirent à détruire le trône qu'ils servaient. » Car si Louis XVI tomba, c'est parce qu' « il avait appelé les étrangers à envahir la France et à nous imposer par la force le changement de nos institutions (1). » Tel est en ce moment l'esprit critique de Moore ; quoi qu'on puisse penser de sa justesse, on ne peut douter de son honnêteté. Le langage du poète est l'expression fidèle de ses sentiments et ne provient pas, comme il pourrait paraître, du désir de soutenir sa thèse.

. Habile à censurer les travers et les extravagances du démocrate esclavagiste, il le montre à son ami Thomas Hume (2) revenant chez lui des Conseils de la liberté pour fustiger ses esclaves et rêvant de liberté dans les bras de quelque noire Aspasie. C'est de son orgueil démesuré qu'il se moque, quand il tourne en dérision la

(1) Henri Martin. Histoire de France,

(2) Letter to Thomas Hume, Esq. M. D. From the city of Washington.

Cité fédérale, capit^e à l'état d'embryon, « seconde Rome » où, grâce au prestige de Timagination, on prend « le ruisseau de TOie » pour le Tibre, les marécages pour des squares, les arbres pour des obélisques. Sa verve railleuse n'épargne rien : partout où il va, il y a pour lui matière à rire. Mais il s'arrête avec respect devant la statue du général Washington, le héros de l'indépendance américaine, et^ d'un trait, il accuse ce qui le rend si grand : « Tout ce que tu fus réfléchit sur toi moins de gloire, bien moins que tout ce que tu t'abstins d'être. »

A Philadelphie, il rencontre une société tout- à-fait sympathique dans Mr. Dennie et ses amis, dont il parle de la manière la plus flatteuse (1). C'est la seule compagnie où il passe quelques moments agréables pendant tout son voyage à travers les Etats-Unis. En effet, bien que sa naissance, sa religion et le milieu où il avait primitivement vécu, l'eussent rendu très libéral, et qu'en conséquence il fût naturellement porté à aimer le pays où les institutions les plus libérales sont en vigueur, cependant ses sentiments étaient raffinés, peut-être à l'excès, de telle sorte qu'il avait instinctivement horreur de la grossièreté, du mauvais ton et de l'esprit mercantile de la plupart des Américains.

De Philadelphie Moore retourne à New- York, d'où il part pour visiter les Chutes du Niagara. Un léger accident l'oblige à passer quelques jours à Buffalo, sur le lac Erié. Il profite de ce contre-temps pour faire part de ses impressions du moment à l'Honorable W. R. Spencer. La nature lui ofiEre ici un de ses plus beaux spectacles : il voit les montagnes dresser audacieusement leurs sommets vers le ciel, les jardins déployer

[i) To the HoDourable W. R. Spencer. Note 3.

leurs riantes richesses, des lacs briUants s'étendre en chapelet et des rivières au cours rapide entrer comme des conquérants dans d'autres rivières. Mais, aux yeux de Moore, comme à ceux d'un ancien, cette splendide nature n'est qu'un cadre, et le cadre, quelque magnifique qu'il soit, est incomplet, s'il y manque la noble figure de l'homme, son plus bel ornement. Il l'y cherche donc et s'afflige de ne l'y point trouver ; car le sauvage et l'Américain civilisé qui, à son avis, vaut moins que le sauvage, ne lui en paraissent pas dignes. Cependant ses plaintes ne sont pas justifiées, puisque, de son propre aveu, il avait rencontré en Amérique des hommes (1) qui joignaient la culture de l'esprit à l'urbanité des manières. Il aurait dû penser qu'ils n'étaient pas les seuls de ce genre, qu'il y en avait assurément bien d'autres semblables à eux et même plus distingués, comme Messrs. Wickham et Marshall, qu'il avait vus à Richmond, et dont il s'était plu à reconnaître la belle intelligence et le noble caractère (2). Au reste, n'y avait-il pas eu déjà des Américains encore plus grands par l'esprit et par le cœur, un Franklin, un Washington qui, toujours vivants dans leur œuvre sublime et glorieuse, ne faisaient pas disparate avec les scènes du Nouveau-Monde ? Mais Moore subissait l'influence regrettable des anti-démocrates avec lesquels il s'était lié, et ne voyait que les défauts des républicains. Ce fut le seul temps de son existence où il mit en doute la force de ce credo libéral de la politique , dans la déclaration et la défense duquel il avait commencé et termina sa vie (3).

(1) Mr. Dennie et ses amis.

(2) Voyez la note qui accompagne les « Fragments d*un Journal. »

(3) Moore's poetical Works. Préface to the second volume.

En état de continuer son voyage, il se remet en route et atteint Chippawa, à trois milles de la Cataracte du Niagara. Comme il est trop tard, il est dans la nécessité d'attendre au lendemain pour la visiter ; mais son imagination est tellement excitée qu'il ne peut fermer l'œil de toute la nuit. Enfin, le lendemain arrive ; il le considère comme une sorte d'époque dans sa vie (1). La première vue de ces chutes merveilleuses éveille en lui un sentiment que rien dans le monde ne put jamais éveiller de nouveau. « Tout mon cœur et toute mon âme, ditr-il, s'élevaient vers la Divinité dans un élan de pieuse admiration que je n'avais jamais éprouvée jusque-là. Oh ! conduisez ici l'athée, et il ne pourra pas en revenir athée. J'ai pitié de l'homme^ qui peut s'asseoir de sangfrpid, pour écrire une description de ces merveilles ineffables. Ma pitié est encore plus grande pour celui qui peut les soumettre à la mesure des gallons et des yards. Il est impossible, par la plume ou le pinceau, de donner même une faible idée de leur magnificence. La peinture est inanimée, et les expressions les plus enflammées de la poésie ont été prodiguées sur des sujets inférieurs et ordinaires. Il nous faudrait de nouvelles combinaisons de langage pour décrire les Chutes du Niagara (2). » Cependant le poète entreprend de les décrire dans son Epître à Lady Charlotte Rawdon, et cette scène féerique, qu'il fait reproduire par l'Esprit d'un Indien voyageant, à travers les airs, de compagnie avec le bruant de neige, ne manque ni d'originaUté ni d'éclat. Ensuite, il passe par le lac Ontario, « l'océan d'eau douce », suivant son expression, et descend le Saint-Laurent. Pen-

(1) Moore'8 poetical Works. Préface to the second volume.

(2) LeUer to his mother. July 1804.

dant une traversée de cinq jours entre Kingston et Montréal, les bateliers, qui étaient forcés à ramer continuellement, à cause du vent contraire, égayèrent la monotonie de leur travail en chantant dans leur barbare français canadien une longue chanson dont les paroles étaient incohérentes. Mais Tair était si doux que Moore en prit note sur un carnet dont il fit cadeau à un compagnon de route irlandais. C'est donc de souvenir qu'il composa la simple et gracieuse « Chanson du bateau canadien » sur le même air ; du moins, il le crut jusqu'au jour où son concitoyen, dans une visite à Dublin, lui montra le précieux carnet ; il constata, à sa grande stupéfaction, qu'en mettant en musique son chant de bateau, il s'était éloigné de l'original pour la musique presque autant que pour les paroles (1).

En octobre 1804, Moore reprit la frégate « le Boston^ » et rentra en Angleterre, après quatorze mois d'absence. Il songea seulement alors à écrire pour -gagner de l'argent et donna au public, en 1806, dans ses « Odes, Épîtres et autres Poèmes, » œuvres que nous pouvons compter au nombre des meilleures parmi ses productions de second ordre, le résultat de ses observations, de ses pensées et de ses sentiments pendant cette période de quatorze mois. L'ouvrage était dédié à Lord Moira. 11 contenait quelques fragments (2) d'un volume, intitulé « la Philosophie du Plaisir, » annoncé par voie de la presse peu de temps avant son départ pour les îles Bermudes^ mais qui ne fut jamais publié. Il contenait aussi la critique du

(1) Voyez la lettre que Mr. Wyld écrivit au c Times » presque immédiatement après la mort du poète.

(2) A Dream of Ântiquity. — Fragment of a Mytbological Hymn to Love. — The Philosopher Aristippus to a Lamp which bad becn given him by Lais.

caractère américain. Cette critique eut un triste retentissement dans le Nouveau-Monde, où elle suscita une vive et juste protestation (1). Sur ces entrefaites, William Pitt étant mort, une nouvelle combinaison politique semblait promettre quelque avantage à Moore : en effet, Lord Moira obtint pour son père la place d'Intendant de caserne à Dublin. Il était lui-même en expectative d'un commissariat en Irlande (2), quand parut la Revue d'Edimbourg, où la licence de sa muse était l'objet d'une furieuse attaque. Jeffrey, l'auteur de l'article, ne tenait guère compte du mérite poétique de l'ouvrage ; il s'appliquait à dénoncer l'auteur comme « le plus licencieux des versificateurs modernes, et le plus poétique- des propagateurs d'immoralité, » et il l'accusait de chercher, de propos délibéré, à corrompre l'esprit de ses lecteurs. Mais ce qui était le plus blessant pour Moore, c'était l'insinuation humiUante de céder à un motif vénal en pubUant de telles poésies. Il y avait dans cette critique tant de fiel, qu'on se demande si réellement quelques poésies légères en étaient seules la cause. La question de morale n'était, nous le croyons, qu'un prétexte. Jeffrey ne faisait pas connaître le véritable motif de son animosité. Ses opinions politiques, comme celles de la Revue d'Edimbourg, permettent de le découvrir facilement. Jeffrey et le puissant organe qu'il dirigeait, défendaient la politique libérale tendant à la démocratie. Or, les Épîtres de Moore étaient presque exclusivement adressées à des personnes de la noblesse ou titrées ; d'un bout à l'autre, elles affectaient un dédain de cour-

(1) Ad attempt to Yindicate tbe American character being principally a reply tothe anituadversioas of T. M. Philadelphia, 1806.

(2) Letter to Miss Godfrey. July, 1806.

tisan, et^ qui plus est, les institutions américaines, la philosophie française et la démocratie y étaient battues en brèche. Voila ce qui avait profondément blessé Jeffrey ; car c'était à ses yeux un coup porté au grand mouvement populaire dont la Revue d'Edimbourg se faisait le champion. Moore ne lut pas une telle critique sans que tout son sang se soulevât, mais il n'avait pas encore l'intention bien arrêtée de demander à Jeffrey réparation par les armes. Un incident allait l'y décider. Jeffrey venait d'arriver à Londres : Lord Fincastle, en causant, lui parle de la grande aménité qui distingue Moore ; Jeffrey répond en riant qu'il ne doit pas être porté à lui en témoigner beaucoup. Quelqu'un rapporte ce propos à Moore qui y trouve une sorte de moquerie triomphante. Dés lors sa résolution est prise : il provoque l'insolent en duel. Une rencontre au pistolet a lieu, à « Chalk Farm, » le 12 août (1). Au moment où les deux adversaires sont sur le point de tirer, la police, prévenue secrètement, survient et les en empêche. A leur arrivée en ville, on constate qu'il n'y a plus de balle dans le pistolet de Jeffrey et qu'elle a dû tomber, soit sur le terrain, quand les policemen ont fait sauter le pistolet, soit sur la route pendant le retour. Mais le bruit court qu'il n'y avait pas non plus de balle dans le pistolet de Moore. Les journaux commentent l'aventure, et les brocards pleuvent sur les heUigérants. Moore en est tout confus et profondément affligé ; car on semble croire à un arrangement pris d'avance entre eux pour qu'il n'y ait pas de balles dans les pistolets. Il adresse donc au « Morning Post » (2) une lettre dans laquelle il déclare

(1) Memoirs of Thomas Moore. Vol. I, p* 196, to 2i4.

(2) Morning Posf, August 18, 1806.

qu'il suffit de prendre la peine de s'informer à « Bow Street, » pour savoir qu'il fut reconnu que son pistolet était « régulièrement chargé. » Peu de jours après cette rencontre, les amis du poète et ceux du critique s'arrangèrent pour que les deux antagonistes eussent une entrevue. Il y eut une explication : Jeffrey avoua qu'il avait été trop sévère, Moore trop emporté. Aussi l'un répara ses torts en retranchant, dans une nouvelle édition^ ce que sa critique avait d'excessif, et l'autre, profitant de la leçon, corrigea sa muse de sa légèreté. Tous les deux enfin s'apprécièrent réciproquement de plus en plus et devinrent des amis dévoués. C'est encore à l'occasion de ce duel que Moore se lia avec un poète de talent, l'auteur des « Plaisirs de la Mémoire (1), » qui offrit caution pour sa comparution, s'il était cité en justice. Nous avons nommé Samuel Rogers, dont la bonté constante, l'affection inaltérable, le conseil et l'appui doivent être comptés parmi les biens les plus précieux de Moore, pendant sa vie entière.

En 1806 (2), Moore, caressant l'idée de Burns (3), s'était engagé, au prix de 500 /. par an, avec James Power, éditeur de musique à Londres, à adapter des paroles aux « Mélodies Irlandaises » publiées en 1796 par Mr. Bunting, tandis que Sir John Stevenson, Professeur de musique, fournirait les accompagnements (4). Depuis longtemps, il avait conçu, « peut-être, dit le Professeur

(i) « Pleasiires of Memory, » 1792.

(2) Austin Allibone. Critical Dictionary of englisb literature. Vol. H.

(3) « Tbat I, for puir auld scotland's sake,

n Some usefii* plan or bcuk could make, » Or siag a sang ai least. »

(4) U fallait que Stevenson ftt subir aux « Mélodies • les légères modifications nécessitées par les lois actuelles de la musique.

Kùhnel (1), sous Tinfluence de Lady Morgan (2), » dés Tannée 1797, croyons-nous, sous Feffet de la flûte de son ami Edward Hudson, le dessein (3) de trouver à ces Mélodies des paroles correspondantes (4) ; mais il rencontrait de sérieuses difficultés : il fallait, pour rendre les sentiments variés que les airs expriment, sentir et comprendre les fluctuations rapides du caractère irlandais, et même parfois inventer un mètre qui convînt à la nature irrégulière de certains airs (5). Un projet vraiment national le pousse à essayer de vaincre ces difficultés, et, en 1807, il met au jour les deux premières livraisons (6). Il publie les suivantes par intervalles, jusqu'en 1834, où parait la dixième et dernière. Chacune contient douze mélodies, çt à la dixième livraison s'ajoute un supplément de quatre autres mélodies. Dans cette grande composition, la poésie est si intimement unie à la musique que, pour bien saisir l'esprit de l'une, il nous semble préalablement indispensable de

(1) Thomas Moore's « Irish Mélodies » (Programm-AbhandluDg). Gumbionen, 1876, p. 2.

(2) On sait que Miss Syduey OweosoQ, plus tard Lady Morgan, publia en 1798 u Tbe Lay of thc Irish Harp^ » et un choix de douze Mélodies Irlandaises avec la musique.

(3) Allibone va plus loin : il prétend que Moore « avait pris l'habitude par occasit«n, depuis Tannée 1797, d'écrire des paroles pour les Mélodies Irlandaises de fiunting. » — Gritical Dictionary of english literature. Vol. II.

(4) En effet, les textes que Mr. Bunling n'avait pas publiés, mais qui continuaient de vivre parmi le peuple irlandais, avaient vieilli ou ne répondaient qu'Imparfaitement à l'esprit de l'air dont le texte primitif avait été perdu.

(5) Letter to Sir John Stevenson.

(6) Quoique nous nous soyons fait une loi d'examiner seulement en son temps chacun des ouvrages de Moore, la question d'unité nous oblige d'étudier maintenant, sans iuterruptiou , toutes ses Mélodies, depuis la première livraison jusqu'à la dernière, abstraction faite de ses autres productions.

rechercher quelle idée Moore se faisait do l'autre. Suivant son opinion, la musique irlandaise reflète le caractère irlandais, singulier mélange de tristesse et de légèreté. Dans les accords les plus ravissants, il y a une note mélancolique, quelque Tierce mineure ou Septième grave qui jette son ombre en passant et rend même la gaieté touchante (1). C'est peu : à son dire, la musique irlandaise est le plus fidèle de tous les commentaires sur Thistoire de rirlande (2). Il y a plusieurs airs, qu'il est difficile d'écouter, sans se rappeler le temps ou Tévénement auquel leur expression semble applicable. Ainsi, quand le chant est clair et animé, bien que de temps à autre assombri par un triste souvenir, on peut se figurer qu'on voit les braves alliés de Montrose marcher à la défense de la cause royale, malgré toute la perfidie de Charles et de ses ministres, en ne gardant que ce qu'il faut du souvenir de leurs souffrances passées pour rehausser la générosité de leur sacrifice d'aujourd'hui. Les plaintives mélodies du barde Carolan nous transportent en imagination à l'époque où il vivait, quand ses pauvres compatriotes étaient forcés d'adorer leur Dieu dans les caves, ou de quitter pour toujours le lieu de leur naissance. Telle est la théorie de Moore sur l'importance de la musique irlandaise. Cette théorie, malgré ce qu'elle a peut-être d'exagéré, est digne de considération et doit faire jusqu'à un certain point autorité. En effet, dans ce poète, il y a un historien et un musicien : l'un recherche, au milieu des événements dont sa patrie a été le théâtre, le rôle de l'âme ; l'autre en saisit l'état dans une expression musicale. La tache du musicien est d'autant

(1) Letter to Sir Jobn Steveason.

(2) Letter to the Marcbionesg Dowager of Donegal, prefized to the third number of tbe « Irisb Mélodies, n

plus facile qu'il a pour lui la certitude des phénomènes psychologiques : jamais la tristesse ne s'est dissimulée sous une note gaie, jamais la gaieté ne s'est traduite en une note triste ; l'expression musicale est toujours la reproduction exacte de l'état moral. On ne peut en dire autant du langage qui est à la fois l'instrument de la vérité et du mensonge. C'est pourquoi Moore juge que la musique de son pays est le plus fidèle de tous les commentaires sur son histoire.

Mais puisqu'en adaptant des paroles à un air expressif, Moore a toujours senti qu'il lui accordait le don d'articulation (1) et le rendait ainsi capable de dire aux autres tout ce qu'il exprimait pour lui-même dans sa muette éloquence, il en résulte que cette articulation, si conforme à l'esprit de l'air, n'est pas un commentaire moins fidèle sur l'histoire de l'Irlande. Les poésies de Moore offrent en effet par elles-mêmes un tableau d'histoire plein de f^ïe et de vérité, avec ses tons clairs qui conviennent aux joies du triomphe ou ses couleurs sombres répondant aux tristesses de la défaite. Le Professeur Kiihnel les désigne d'un mot heureux : il les appelle des « rhapsodies (2). » On peut les considérer comme des morceaux détachés dont l'ensemble forme un vaste et intéressant sujet. Le « Chant de Guerre (3) »> nous reporte au jour glorieux où, prés de Dublin, à Clontarf, en 1014, dans une bataille à jamais mémorable, après plus de deux siècles de servitude, les Irlandais, commandés par leur intrépide roi Brien Borombe, écrasèrent les Danois et les chassèrent de leur pays. Le

(1) Moore's poetical Works. Préface lo tbe fiflh volume. ^2) Thomas Moore's « Irish Mélodies. » (Programai-AbhaDdluDg, p. 3. ^3) « Retnember the glories of Brien tbe brave. » .First volume 1807. — First uumber. 2^ melody).

souffle lyrique anime cette belle poésie, où Ton croit entendre Brien le Brave prononcer lui-même, dans son héroïque patriotisme, ces fières paroles : « Non, Liberté, jamais nous ne renoncerons à ton sourire ; va, dis à nos envahisseurs, les Danois, qu'il est plus doux de perdre notre sang un siècle sur ton autel, que de dormir un seul instant dans les fers. *> Jadis les nobles et vaillants défenseurs de la Verte Erin mouraient avec joie pour assurer la victoire ou pour ne pas devenir esclaves. Leurs chants « Avant la Bataille (1) » et « Après la Bataille (2) » sont Texpression la plus énergique du dévouement pour la patrie et de l'amour de la liberté. Quel type admirable que ce « Jeune Ménestrel (3) » qui prend Tépée de son père pour frapper les ennemis ! Le chantre belliqueux tombe dans le combat en arrachant les cordes de sa harpe, afin que l'instrument fait pour les cœurs purs et libres ne résonne plus sous les doigts des tyrans. « Le Chant d'O'Ruark, Prince de Breffni (4), » rappelle l'enlèvement de son épouse par le roi de Leinster, Marc Murchard, qui, pour se soustraire à une juste vengeance, se réfugia en Angleterre et réussit à obtenir du secours du roi Henry II. Telle est l'origine de l'intervention de l'Angleterre dans les affaires de l'Irlande. La dernière stance a, par son accent de noble indignation et de farouche patriotisme, quelque chose de notre incomparable Chant de Guerre,

(1) « By Uie hope within us springiDg. »

(Second volume, 1810. — First nuoiber. 6*»» melody).

['/) « Night closed around the conqueror's way. m

(Second volume, 1810. -— First number. 7th melody).

(3) <( The Minstrel Boy to the war is gone. m

^Third volume, December 1813. — First number. 6th melody).

(4) « The valley lay smiling before me. »

(Third volume. — First number. 7Ui melody).

la Marseillaise : « Déjà des étrangers profanent ses vallées ; ils viennent nous désunir, nous déshonorer et ils exerceront longtemps sur nous leur tyrannie. Marchons ! relevant la verte bannière , marchons ! Plongeons chacun de nos glaives dans le sang jusqu'à* la poignée. » L' « Amour, » la « Valeur, » V « Esprit (1) » étaient les attributs inséparables de ces grandes familles irlandaises qui, au jour de la persécution, cherchèrent dans d'autres pays un refuge à leur honneur. « N'oubliez pas le champ où périrent les plus fidèles, les derniers des braves. Tous ont succombé, et la brillante espérance que nous chérissions a disparu avec eux et s'est éteinte dans leur tombeau (2). » Le poète semble désigner par là ces héroïques paysans qui, pendant la courte mais terrible insurrection de 1798, furent les derniers à lutter avec acharnement contre les oppresseurs, et leur disputèrent pied à pied jusqu'à la mort le sol sacré de la patrie.

La harpe, qui autrefois versait l'harmonie dans les salles de Tara et qui maintenant est muette (3), représente, au commencement de notre siècle, l'âme de l'Irlande : l'abattement et la torpeur ont remplacé l'énergie et l'ardeur des anciens jours ; épuisée, divisée, vendue, elle languit silencieuse dans l'oppression. Voflà, après les atrocités de Castlereagh, l'œuvre de Pitt. Mais il faut dire que cet implacable ennemi de l'Irlande a trouvé, pour l'aider à détruire sa nationaUté, des traîtres sur cette noble terre où jadis « Malachi portait le

(i) « Through Eria'e lele. »

(Third volume. — First number. Ith melody).

(2) a Korget Dot the field where they perished. »

(Fourth volume. October 1818. — First number. lOth melody).

(3) « The harp that once through Tara's halls. » (First volmne, — F^i oamber. 0* melody).

collier d*or qu'il arracha à Torgueilleux envahisseur de son pays , où ses rois conduisaient au danger les Chevaliers de la Branche-Rouge (1). » Aussi sur les ruines de rirlande « ses enfants doivent soupirer en secret; car Taimer est une trahison et la défendre un cas de mort. Méprisés sont ses fils, jusqu'à ce qu'ils aient appris à trahir ; dans l'obscurité, ils vivent, s'ils ne sont la honte de leurs pères ; et la torche, qui éclairerait leurs pas dans la voie des honneurs, doit être prise au bûcher où leur patrie expire (2). » Moore ne cache pas la vérité à ses compatriotes ; il les considère comme les propres artisans de leur malheur et leur déclare que la tyrannie a triomphé de la liberté chez eux, parce que la haine unissait les oppresseurs, tandis que l'amour n'unissait pas les opprimés : « Les cœurs, qui devaient s'unir, se séparèrent violemment, et l'homme profana les dons de Dieu ; on entendit même quelques-uns maudire l'autel, où d'autres à genoux imploraient le ciel (3). » Faut-il s'étonner a présent que l'àme fidèle et aimante ne veuille plus habiter un monde où la fidélité et Tamour n'existent plus (4) ? »

C'est avec cette vigueur et cette noblesse que le poète décrit l'état moral de la nation irlandaise dans les temps anciens et modernes. Plusieurs autres de ses chants, par quelque point particulier, ont indirectement trait à l'histoire politique de l'Irlande. Ainsi la touchante

(l: « Let Erio remember the days of old. »

(First volume. — Second Dumbcr. 8th melody).

(2) <« Ob I blâme not tbe bard, if be fly to tbe bowers. » (Second volume. — First number. 3d melody).

(3) « Weep on, weep ou, your hour ia past. »

(Second volume. — Secojid number. 1811. Bel melody).

(4) « Tis tbe last rose of summer. »

(Third volume. — First number. 4th melody).

poésie a Oh ! breathe not his name... (1) » lui fut inspirée par les dernières paroles de son jeune ami Eramot avant d'aller au supplice. Celle où il est question de la vierge pleurant « loin de la terre où dort son jeune héros (2), » fut écrite pour M"* Curran, la fiancée d'Emmet, qui eut le triste bonheur de partager avec Ttrlande sa dernière bénédiction et sa dernière prière. L'origine mythologique de la Harpe irlandaise, tracée au crayon sur les murs de sa cellule par Edward Hudson, donna à son ami l'idée de composer cette charmante fable (3), où la tendresse se mêle à la douleur, comme l'amour de sa chère Irlande se mêlait au deuil dans Tàme dn prisonnier. Une des meilleures pièces de Moore, d'après Lord Byron, est celle (4) qu'il écrivit, le cœur déchiré par la perfidie du Prince à la bonne foi duquel il croyait encore en 1810 (5) et qui, en abandonnant ses amis politiques, ruina les espérances légitimes de l'Irlande. On y sent d'un bout à l'autre l'indignation d'une àme loyale : chaque pensée est un fer chaud qui imprime sa flétrissure sur le front du renégat. Rien, quand il s'agit de dévouement, ne coûte à ce grand cœur ; aussi n'hésite-t-il pas à s'adreser à l'ennemi même des idées libérales. 11 sait que Wellington est tout-puissant, et il le prie de plaider près de son Souverain la cause du pays

(1) (Firat volume. — First nuuiber. 4ih inelody).

(2) « Sbe is far froin the laDd where her youDg bcro slecps. >» (Second volume. — Second number 7th melody).

(.3) • 'Tit< believed that this Harp, which 1 wake now for thee. >»

(Second volume. — First number. 12th melody). \4) « When first I met thee, warm and young. »

(Third volume. — Second number. March 1815. 4th melody\ (5) The Princc's Day. — a Though dark are our sorrowrs, to-day we'U

[forge t them. »

(Second volume. — Second number. 2d melody).

qui a été le berceau de sa gloire (1), espérant que, malgré son antipathie naturelle pour toute innovation, il se décidera à provoquer une concession que la raison et la justice réclament. Moore eut le bonheur de voir sa prière exaucée ; car, quatorze ans après la publication de cette ode, « le Duc de Fer, » plus humain qu*on ne le pensait, recommandait au trône la grande mesure de l'émancipation des catholiques d'Irlande (2). Le poète croyait sans doute sa tâche accomplie, puisqu'on 1815 il terminait la seconde série de ses « Mélodies » par ses adieux à la « chère Harpe de sa Patrie (3) » . Mais il ne peut se résoudre à la laisser de nouveau silencieuse, comme au temps où « la froide chaîne du silence » pesait sur elle, et il la fait vibrer encore (4). Avec quelle piété il rend hommage à la mémoire de l'illustre patriote et orateur Grattan, qui réussit à conserver un moment l'indépendance du Parlement irlandais ! Quelles larmes il verse « sur la tombe où une telle gloire est renfermée, sur un monument que la Renommée conservera parmi les urnes des plus sages , des plus braves et des meilleurs des hommes (5) ! »

Il nous reste à déterminer le caractère des chansons erotiques et bachiques dans les « Mélodies Irlandaises. »

(1) M Wbile Hislory's Muse the mémorial was keeping. » (Third volume. — Second number. 5th melody).

(2) Moore's poetical works. Préface te the fourth volume.

(3) M Dear Harp of my Gouotry ! in darkness I tound tbee. » (Tbird volume. — Second number. 12th melody).

On peut rapprocher ce chant de celui de Walter Scott, à la fin de u La Dame du Lac » : « Harp of the North, Farewell. » L*un est uu écho du doux instrument irli^ndais, l'autre, du pibroch écoiiisais. (i) M My gentle Harp ! once more 1 wakeu. »

(Fourth volume. — First number. Ith melody).

(5) H Shall the Harp then be silent when he, wbo first gave. « (Fourth volnma. — Second number. May 1820. liUi melody).

Remarquons d'abord que Moore n*a composé ces sortes de poésies que quand la musique des anciennes chansons ne se prêtait point au chant patriotique. Mais elles ont en général une portée tout autre que celle qu'on croirait. Ainsi presque toutes les chansons erotiques sont allégoriques et n'expriment en réalité que Tamour de la patrie. Sous la figure de TAmante, qui ne voit la Patrie se recommander au souvenir de son enfant bienaimé ? Quelles que soient la gloire et les joies qu'il puisse avoir sur la terre étrangère , elle le supplie de garder sa mémoire (1). Certes, il la gardera, car son cœur n'a jamais battu que pour elle, et, dans sa dernière prière, il n'oubliera pas de prononcer son nom. Si c'est un bonheur de vivre pour la voir un jour glorieuse, c'en est un autre bien doux de mourir par amour pour elle (2). Dans son exil, il songe, comme gage de son grand attachement, à lui léguer son cœur (3), et veut qu'on le lui porte, quand il ne sera plus. Quelle est cette maltresse qui change la crainte du paysan (4) en audace, sa honte en gloire, qui lui donne l'amour de la liberté et l'ardeur du sacrifice, cette maîtresse qu'il chérit d'autant plus qu'il souffre pour elle, aux pieds de laquelle il voudrait mourir plutôt que de s'unir à son orgueilleuse rivale, sinon l'Irlande ? Ce chant, qui exprime dans son énergique simplicité le patriotisme indomptable du paysan irlandais , en rappelle un autre dont Moore a dû

(1) « Go where glory waiU Ihee. » . .

(First volume. — First uumber. Ith melody).

(2) « WheD he who adores thee has ieft but tbe name. » (First Tolnme. — First number. 5th melody).

(3) « Wben in deatb I shall caJm recline. » (First volume. — Second number. 4th melody).

(4) € Tbrough grief and through danger thy smile hath cheer'd my way » (Second volume. — First number. 9th melody).

tirer Tidée du sien ; c'est la poésie intitulée « Roisin Dubh » ou la petite Rose Noire, en apparence chanson d'amour, en réalité ballade allégorique, écrite, sous le règne d'Elisabeth, par le barde Conway, en l'honneur du héros irlandais O'Donnell de Tyrconnell : l'amant qui raconte ses souffrances est le soldat patriote, son amante est l'Irlande ; la ballade se termine en annonçant la lutte acharnée que l'Irlande soutiendrait avant de se livrer à l'ennemi implacable de ce héros. Les chansons bachiques sont en très petit nombre. Elles inspirent l'union, l'amitié, l'amour qui font la force et le bonheur des âmes ; telle autre (1) est un appel à la tolérance religieuse.

Mais le poète, dans un enthousiasme prophétique, déchire lui-même le voile de l'allégorie et chante sa chère patrie, avec une foi profonde, malgré l'appauvrissement actuel de ses forces physiques et morales, dans sa vitalité et son glorieux avenir : « Erin, ô Erin, ton esprit apparaît ainsi brillant à travers les larmes d'une longue nuit d'esclavage. Les nations sont tombées, et toi, tu es toujours jeune ; ton soleil se lève seulement, tandis que les autres se couchent, et, bien que le nuage de l'esclavage ait obscurci ton aurore, le plein midi de la Liberté rayonnera encore autour de toi (2). » Comme rirlande lui tient au cœur ! C'est avec la tendresse d'un fils qu'il en parle. Il souffre de ses souffrances, ses blessures sont les siennes, son malheur est le sien. Quelle affection il témoigne à cette mère infortunée ! « Si tu

(1) « Come, Bend rouDd the wioe..., etc. »

(First volume. — Second number. lOUi aielody).

(2) tt Like Uie brigbtiamp that sbone in Kiidare's holy fane. » (Second volume. — First number. lih melody).

Observons que Boieldieu a inséré dans sa « Dame Blanche » cette Mélodie, une des plus belles.

étais tout ce que je souhaite, grande, glorieuse et libre, première fleur de la terre et première perle de la mer, je pourrais te saluer avec plus d*orgueil et de bonheur ; mais, oh ! pourrais-jc t'aimer plus profondément qu*à présent ? (l) » Cet amour de la patrie est une sorte de culte à Tantique, avec quelque chose de plus doux et de plus tendre. Quatorze ans s'écoulent, et, avec le même transport, V « Enchanteur d'Erin » fait vibrer encore les cordes de sa Harpe : il se reporte en imagination à répoque où ses ancêtres primitifs abordèrent à « Innisfail, » et semble saluer avec eux « cette patrie des hommes courageux et libres (2), » ou bien, rêvant à son « Arranmore, » son « Arranmore aimée (3), » il chante la félicité qu*il éprouvait jadis à errer sur ses rivages.

Telles sont ces poésies si fortes, si expressives par elles-mêmes, et qui, cependant, au dire de Moore (4), séparées de leur mélodie, perdent plus que « animae dimidium. » Il y a peut-être de sa part une exagération; car, puisqu'il les a adaptées aux airs d'une manière toute musicale, elles renferment en elles-mêmes une véritable mélodie qui, pour les plus délicats, peut, jusqu'à un certain point, tenir lieu de musique. Ainsi tous ceux qui ont entendu O'Connell débiter quelques-uns des plus beaux vers du barde irlandais, n'ont jamais oublié l'effet magique avec lequel ils frappaient leurs oreilles (5). « La

(1) « Remember tbee I Yes, while Ihere^s life in tbis beart. » (Foiirlb ToluQie. — First number. 5ih melody).

(2) M They came from a land beyond tbe sea. »

(Fifth volume. — Second number. May 1834. 7th melody).

(3) « Oh I ArraDmore, loved Arranmore. »

(Second number 1834. lOth melody).

(4) « Irish Mélodies. » Préface.

(5) Voyez iames Burke. A biograpbical and literary introduction to I TraveU of un Irish Gentleman, etc. »

versification de ces chants n'a jamais été surpassée, dit Thomas Shaw (1), pour la mélodie et la délicatesse ; par la simple récitation de plusieurs d'entre eux, on devine aisément Tair sur lequel ils étaient destinés à être chantés. » Mais bien souvent, comme le remarque Samuel Lover, « on s'expose à lire Moore à faux, quand on donne à la lecture l'accent ordinaire ; » et il cite, à l'appui de son jugement, le chant du « Jeune Ménestrel. » En lisant ces vers , on les accentue de la manière suivante :

« The MTnslreî Boy to^the^warls gône, »

n Tn thîe rânks of death yoÏÏ 'il ÏÏnd hlm ; » )» nTs fathèr's sw(7rd he bas girded on, »

» And hls wFld harp slung behind him. »

Ils sont accentués différemment par la musique :

« The Mlnstrêl Boj to the wâr îs gône, »

» Tn the ranks ôf death yoû 11 fînd hïïn ; •» » hTs fathèr's swôrd he^ hîs gîrded on. »»

» And hTs wTid harp slûug bëhînd him. »

Cette succession de sons longs dans cet air noble donne à la poésie une grandeur d'effet qu'elle n'a pas autrement. C'est donc avec le rhythme musical qu'il faut la lire. D'après ce principe, les violations des lois de la métrique, auxquelles Moore a été parfois contraint pour adapter les paroles aux airs, ne deviennent pas des taches, comme il le croit (8), parce que le vers est séparé de la mélodie, et ne nécessitent pas, pour être justifiées, l'accompagnement de la musique, à la force ou à la douceur de laquelle la mesure ordinaire a été sacrifiée. Tels sont les vers :

(1) A bistory ofeuglieh literature, p. 446.

(2) Mooi*e*8 poelical Works. Préface to the fiah volume.

a Through grief and through danger thy smile hath cheer'd my « Oh î the days are gone, when Beauty bright » [way (1 ). » •• My heart's chain wove (2). »

« At the mid hour of night, when slare are weeping, î ûy » »< To thelone vale weloved, when life shone warm in Ihîne eye(3). »

Certes, leur mètre est anormal ; mais il faut se rappeler que le poète a parfaitement compris les exigences de la vocalisation et qu'il a composé ses vers avec une rare perfection pour être chantés. Par conséquent, il ne s'agit pas môme ici, conformément aux règles nouvelles de la métrique anglaise, de ne compter que les mots accentués ; ce qu'il faut, c'est sentir la succession harmonieuse de sons forts ou faibles ; car ce n'est pas selon la prosodie, mais avec le sentiment musical, que nous devons les juger.

On a prétendu que Moore avait profité de l'esprit entraînant des anciens airs nationaux pour donner cours à une politique dangereuse, qui consistait à pousser le peuple irlandais à la révolte. Moore se défend avec énergie d'avoir jamais eu l'intention d'exciter les passions d'une multitude ignorante et irritée (4). Ce n'est pas pour elle qu'il a composé ses « Mélodies, » et en cela il ne peut, être comparé ni à ces bardes guerriers qui jadis soutinrent par leurs chants l'ardeur des combattants, ni à ceux qui, pendant le règne cruel d'Elisabeth, cherchèrent par leur génie, comme Maolin O'Gnive, auteur de l'ardent poème sur la Chute du Gaël, à armer la nation contre les envahisseurs. Moore ne faisait pas appel

(1) Second volume. — First number. 9th melody.

(2) Secood volume. — Second number. ith melody.

(3) Third volume. — First number. 2d melody.

(4) Letter to tbe Marchioness Dowager of Donegal, preûied lo the third number of tbe « Irish Mélodies. »

à la force contre la force, il s'adressait aux classes élevées et éclairées (1), dans lesquelles il y avait des gens dont le zèle patriotique avait besoin d'être stimulé, sans qu'on eût à en craindre les excès, et beaucoup d'autres qu'il était bon d'inquiéter, puisqu'on pouvait attendre plus de leurs craintes que de leur justice. C'est donc pour mieux combattre l'indifférence chez les uns et l'oubli du devoir chez les autres, qu'il a adapté ses chants patriotiques à des airs populaires. Il voulait, en excitant le patriotisme des grands, arriver sans secousse, sans insurrection, à arracher, par un vote, au Parlement anglais, la reconnaissance des droits de la malheureuse et noble Irlande. Voilà la portée de ses « Mélodies. « Elles sont l'œuvre d'un grand esprit et d'un grand cœur. En écrivant, comme le dit très bien Lover, « pour la plus belle musique nationale du monde la plus belle poésie, » il a fait revivre ainsi pour une seule fin, avec plus d'éclat et de pathétique, l'art du célèbre chansonnier écossais Robert Burns. Son âme y est tout entière.

La fortune des « Mélodies Irlandaises » a été immense : traduites dans toutes les langues, elles ont captivé tous les cœurs ; mais ce qui est le plus glorieux pour leur auteur, c'est d'avoir obtenu une popularité aussi grande en Angleterre qu'en Irlande. Il n'y a pas de plus beau triomphe ; car, si jadis « la Grèce conquise a conquis son vainqueur, » c'était grâce à tous ses génies réunis, tandis que, par le prestige d'un seul, l'Irlande opprimée a conquis l'oppresseur. L'Angleterre s'est plu à célébrer la gloire de Moore par la bouche de l'un de ses plus

(1) On observera que Moore a dédié à la noblesse et à la « gentry » d'Irlande chacune des livraisons de ses « Mélodies, » à l'exception de la dixième et du Supplément qu'il a dédiés à la Marquise de Headfort.

grands génies. Lord Byron, dans sa lettre du 2 janvier 1814, où il lui dédie son Corsaire, s^exprime en ces termes : « Vous êtes seul, dans Topinion de Tlrlande, le premier de ses bardes, et la Bretagne répète et ratifie ce jugement. » « Aucun poète moderne anglais, dit le Professeur Kùhnel, ne peut lui être comparé pour la facilité de l'invention, la sûreté de l'exécution, la grâce lyrique, la richesse et l'éclat de l'imagination, la netteté et la perfection de l'expression (1). » Les « Mélodies » sont en effet des chants nationaux d'une admirable beauté : musicales dans les mots au-delà presque de toute comparaison, gracieuses dans la pensée et le sentiment, souvent tendres, pathétiques, héroïques, elles mêlent les sentiments poétiques et romantiques aux objets et aux sympathies de la vie ordinaire, dans un langage châtié et poH, cependant en apparence si simple que toute trace de l'art a disparu. En Angleterre, tout le monde les lit et les chante : elles font également les délices de la chaumière et du salon. Dans la patrie du poète, elles sont chantées avec un enthousiasme (2) qui sera longtemps senti, aux heures de joie aussi bien que dans les jours de deuil et de solennité publique, par ce peuple à l'imagination vive et au cœur chaud.

(1) Thomas Moore's « Irish Mélodies. » (Prograinm-Abhandlnng), p. 3.

(2) Moore n'aurait jamais électrisé les âmes de ses compatriotes, ai en composant ses « Mélodies » il avait transformé, comme ra dit un jour Hazlitt, en veine de plaisanterie , a la Harpe sauvage d^Erin en une tabatière à musique. »

Page 1