CHAPITRE IV
Ohefs-d'œuvre satiriques.
Les satires graves de Moore. — La « Corruption. » —- L' <» întolérance. » — a Le Sceptique. » — Examen de ces satires. — Leur insuccès. — Moore offensé par Byron. — Provocation en duel sans résultat. — Lettre de Mooie aux Catholiques romains de Dublin. — Examen de cette lettre. — Penchant de Moore pour la scène. — Le théâtre de Kilkenny. — Actrices en renom.
— Miss Elisabeth Dyke. — Son portrait par Mistress Hall. — Mariage de Moore. — Son opéra-comique « le Bas-Bleu. » — Insuccès de la pièce. —Jugement de Byron. — En quoi consiste le mérite de cet opéra. — Le « Times » accuse Fauteur de courtisanerie. — Comment il s'en défend. — U se réconcilie avec Byron. — Leuramitié. — Séjour de Moore à « Kegworth cottage. »
— « Les Lettres Interceptées. » — Caractère et analyse de ces nouvelles satires. — Leur vogue. — Lord Moira, gouverneur des Indes. — Misère du poète. — Il trouve un asile chez Lord HoUand. — Son attachement aux Whigs. — U continue ses satires. — Leur publication dans le »» Morning Chronicle. » — Analyse de quelques-unes. — Caractère de la raillerie dans Moore. — Objet principal de son attaque. — Ce qui rend ses satires durables. — Leur valeur. — Jeffrey sollicite la collaboration de Moore. — Le poète dans son cottage à Mayfield. — Description de ce cottage. — Son bonheur domestique. — Les « Airs Nationaux. » — Un dialogue inédit. — « Le Monde à Westminster. » — Examen de cette publication. — Les « Chants Sacrés. » — Leurs qualités et leurs défauts. — Beauté parfaite du « Chant de Miriam. » — Les vers de Moore sur « la Mort de Sheridan. » — Leur caractère.
L*année qui suivit la publication des deux premières livraisons des « Mélodies Irlandaises, » Moore, sans
doute pour montrer qu'il avait des principes plus austères que ne le laissaient supposer ses poésies légères, passant d'un extrême à l'autre, fit paraître une Epitre sur la « Corruption, » écrite à la manière de Juvénal. Il voulait établir que la Prérogative royale, loin d'avoir été détruite par la Révolution de 1688, subsistait toujours, mais qu'au lieu de s'imposer comme autrefois ouvertement par la force, elle s'exerçait par une politique astucieuse et corruptrice. Elle avait seulement pris une autre forme : comme la foudre entre les mains de Jupiter, elle s'était changée en une pluie d'or. C'est donc avec beaucoup d'à-propos que Moore choisit pour épigraphe de son Epître quelques lignes de la troisième Philippique de Démosthèno ; car il y avait une grande analogie entre les procédés employés à Athènes et le système suivi à Londres. Le poète publia encore en 1808 une Epître suri' « Intolérance ». Si* le fanatisme excitait le plus souvent sa verve railleuse et son dédain, il lui arrachait quelquefois des larmes. Témoin du martyre de l'Irlande et ne pouvant comprimer sa douleur, il s'adressait, comme dans l'Epître précédente, à un ami, un Anglais, peut-être même à un protestant, mais juste et humain, capable de le comprendre et de compatir à sa souffrance : « Oui, mon cher ami, si tu étais seulement près de moi maintenant, à voir comme le Printemps anime sur le front d'Erin des sourires éclairés d'une beauté invincible, même à travers les marques de sang que Cambden y a laissées, si tu pouvais seulement voir quelle verdure embellit le sol que seuls les tyrans et leurs esclaves ont foulé aux pieds, et si tu connaissais le sentiment à la fois bon et courageux qui échauffe l'àme de chacun de ces esclaves outragés, fatigués de la lutte, écrasés sous leur destinée et oubUés en appa-
rence de toutes les nations, si ce n*est de la France attentive, ton cœur s'enflammerait, oui, même ton cœur dévoué à Pitt s'enflammerait, en pensant qu'une partie si fleurie du jardin du monde, riche des charmes de la nature et peuplée d'âmes sociables et de bras robustes, soit la victime de cette bande d'hypocrites, si mielleux, si dévots, mais si diaboliques aussi, qui, armés à la fois de livres et de fouets, le sang sur les mains et l'Ecriture sur les lèvres, tyrans par leurs dogmes et bourreaux par leurs textes, font de cette vie un enfer, en l'honneur de la vie future. » Il n'y a rien d'exagéré dans cette peinture, dont les tons chauds et vigoureux ne font que mieux accuser le caractère de la domination anglaise en Irlande. On sait en effet ce que coûta leur révolte aux infortunés Irlandais, et avec quelle violence agirent le Vice-Roi Lord Cambden et son Lieutenant général Castlereagh. On ne. s'étonne pas d'entendre dire au poète qu'il eût mieux aimé vivre au temps du paganisme et chercher la félicité dans la doctrine de Socrate que d'appartenir à une religion qui, pour assurer son empire, emploie la corruption et la torture. « Une foi bien différente, dit-il, des rayons bien plus doux de la justice céleste échauffent les rêves du Chrétien ; sa croyance est écrite là-haut sur la page de la Miséricorde par les mains pures de la Charité, qui couvre tout ; il pleure de voir la reUgion trompée enrouler sa guirlande divine autour du front vil de la tyrannie, et, tandis que les sectes et les nations élèvent autour de lui, vers un Dieu unique, leurs hymnes si diversement modulées, il bénit tout.es les voix qui servent, quel que soit leur accent, à compléter l'harmonie générale. » Moore rappelait de la sorte aux fanatiques oppresseurs de l'Irlande que la tolérance est le propre du Chrétien,
Après ces deux satires politiques, il publia en 1809 une satire philosophique, « Le Sceptique. » A son avis, les préceptes de Técole Pyrrhonienne , comme Sextus Empiricus les a expliqués, conviennent plus aux besoins et aux faiblesses de la raison humaine et contribuent plus au développement des douces vertus , Thumilité et la patience, que tous les systèmes de philosophie qui ont précédé la naissance du christianisme (1), etiln^hésite pas à accorder la supériorité au scepticisme , sans doute pour le besoin de sa cause ; car c*est un sytéme bien imparfait que celui qui consiste à suspendre tout jugement. Mais le Pyrrhonisme est pour lui un excellent moyen d'humilier les orgueilleux ennemis de son pays ; aussi en use-t-il avec autant d'ardeur que d'adresse. Le principe sur lequel il s'appuie est fort simple : les sens trompent l'esprit et réciproquement l'esprit trompe les sens, d'où il résulte que ce qui est beau, sage, bon pour l'un, est laid, insensé, mauvais pour l'autre. Les nations elles-mêmes, comme les individus, s'abusent sur le caractère véritable des choses. Nous pouvons donc dire que pour Moore, comme pour Pascal, il n'y a point de morale mais des mœurs, point de droit naturel mais des coutumes, point de science mais des opinions. Comment l'Angleterre se conduit-elle ? Elle attache en Irlande la même chaîne qu'elle voudrait briser en Espagne, et ceux qu'elle traite de rebelles à Cork, elle les appelle des patriotes à Madrid. Si l'on cherche de quel côté est la hberté , on ne la trouve ni avec les Whigs ni avec les Tories. Au sujet de la prise de la Corogne, les historiens ne s'accordent que pour honorer Sir J. Moore. Descartes soutient la théorie des idées innées,
(1) Voir la préface de celte satire.
Locke Tattaque et la détruit. En présence de tant de contradictions, le poète fait une invocation à l'Ignorance modeste, la meilleure science des simples sages, à Thumble Doute, port assuré contre l'erreur, où la Charité, la Foi et la Patience sont les alliées bénies du Chrétien sceptique qui n'a confiance qu'en Dieu. Cette satire n'obtint, comme les deux autres, qu'un succès médiocre : leur genre déplaisait. Le satirique eut dés lors le bon esprit de renoncer à forcer de la sorte son talent ; aussi le verrat-on désormais, pour faire passer ses mordantes vérités, adopter une forme plus plaisante, en parfaite conformité avec son caractère, et sous laquelle il excellera à ridiculiser les travers et les défauts des hommes.
En 1809 parut également la grande satire « Les Poètes anglais et les Critiques écossais, » que Lord Byron avait mis deux ans à composer, pour se venger plus sûrement de l'article impitoyable publié en 1807, dans la Revue (T Edimbourg , au sujet de son premier recueil de poésies, les « Heures de Loisir. » Byron, qui cherchait par tous les moyens possibles^ tourner en dérision le Directeur de la Revue d'Edimbourg^ bien que l'auteur de l'article ne fût pas Jeffrey mais Brougham, n'avait pas manqué de raconter l'issue drolatique de son duel « à jamais glorieux » avec Little (1). Le trait lancé contre Jeffrey atteignait aussi Moore. Celuici envoya un cartel à Byron, le l^"" Janvier 1810; mais comme le jeune Lord venait de quitter Londres , il ne reçut pas de réponse et renonça pour le moment à une nouvelle provocation.
(1) X Can aoDc remember that eveDlful day, »
>» That ever-gloriou8, alinost fatal, fray, >• » When Little'8 leadless pistol met his eye, » n And Bow-Street myrmidons stood laughing by ? »
Dans un comité tenu à Dublin, le 2 Mars 1810, les Catholiques romains exaltés avaient pris la résolution inébranlable de s'opposer à tout contrôle du gouvernement anglais sur la nomination de leurs évêques. Tel était l'état des choses, quand, le 21 Avril, Moore leur écrivit une longue lettre pour les amener à résipiscence. Il leur rappelait que, pendant l'année 1799, quatre métropolitains et six prélats déclarèrent vouloir bien, pour prix de l'émancipation des Catholiques, concéder ce contrôle au gouvernement, et qu'ils signèrent un engagement formel à cet effet. C'était donc sur la foi de cet acte, corroborée par l'information du Docteur Milner, que les amis des Cathohques d'Irlande au Parlement firent, en 1808, une nouvelle déclaration dans le même sens. Cette déclaration produisit le meilleur effet sur l'esprit du Parlement et du peuple anglais. Alors les laïques irlandais, donnant l'alarme, crièrent que l'Eglise était en danger, accusèrent les amis, non moins que les ennemis, de vouloir renverser la religion catholique en Irlande, traitèrent l'honorable Docteur Milner comme un homme vénal, et, la menace à la bouche, sommèrent les évoques de se rétracter. Cependant, que firent les prélats ? Ils décidèrent simplement qu' « il était inopportun de changer le mode actuel de nomination. » Ainsi les évêques, sous la pression même des laïques, s'étaient retranchés derrière le seul obstacle de r « inopportunité. » Moore, par une puissante argumentation, démontrait aux Catholiques romains qu'il était uniquement de leur intérêt de revenir à la convention première de leurs évêques, et qu'en s'y ralliant, ils ne s'exposaient à aucun danger. Il terminait en les suppliant de reprendre, pendant qu'il en était encore temps, le terrain qu'ils avaient perdu et de regagner la confiance
qu'ils n'inspiraient plus. « Les Protestants, disait-il, craignent de vous confier leur constitution tant que vous restez sous Tinfluence du Pape ; et votre raison pour rester sous rinfluence du Pape est que vous craignez de confier votre Eglise aux Protestants.... Leur alarme est naturelle, juste et bien fondée, tandis que la vôtre est insignifiante, mal fondée et peu généreuse Les bigots
des deux sectes sont également détestables ; mais si j'étais forcé de choisir entre eux , je préférerais certainement ceux qui ont la constitution de leur côté. » Cette lettre nous a paru d'autant plus digne d'intérêt qu'elle montre que Moore était capable de traiter une question de cette gravité, où l'avenir de son pays était en jeu, avec une grande sûreté de jugement, beaucoup d'habileté, de prudence et de fermeté.
Nous savons que tout enfant il aimait à paraître sur la scène. Or, il eut toujours beaucoup de goût pour ce genre de divertissement. Aussi n'est-on pas surpris de le voir, l'année même où il écrivait cette lettre, pendant un voyage en Irlande, jouer, dans l'opéra « The Padlock, » le personnage de Mungo, au fameux théâtre de Kilkenny, où brillait la célèbre O'Neil^ l' « étoile » du jour. Au nombre des actrices se trouvaient deux sœurs d'une grande beauté et d'une conduite irréprochable (1). Moore devint éperdument amoureux de l'une : c'était Miss Elisabeth Dyke. Le portrait qu'en a tracé Mistress Hall, montre ce que devait être alors cette toute jeune fille, que Rogers nomma « la Psyché » : « Sa tournure et son maintien étaient parfaits ; elle avait de la grâce dans tous ses mouvements. Sa tête et sa gorge étaient moulées d'une manière exquise; et sa voix, quand elle par-
(1) The Edinburgh Review. April 1854, p. 500.
lait, était douce et claire. Elle avait les yeux brunclair..., les traits réellement beaux ; le nez finement dessiné, la bouche charmante et expressive ; des fossettes mobiles ; le menton moelleux et arrondi ; sa figure était d'un ovale parfait. » Elle avait d'autres charmes plus puissants : au caractère le plus aimable et à la meilleure éducation elle joignait un véritable talent d'artiste. Moore ne tarda pas à l'épouser. La cérémonie fut célébrée à Londres dans l'église St-Martin, le 25 Mars 1811. Personne de la famille du poète n'y assistait, comme le prouve l'acte de mariage que nous reproduisons textuellement(l). Peu de temps après, Moore se mit à composer un opéracomique en trois actes, « le Bas-Bleu, » qui fut joué avec fort peu de succès, le 9 Septembre 1811, au « Lyceum Théâtre. » Moore prévoyait ce résultat en écrivant, comme il le dit dans sa lettre à Leigh Hunt (2), a de mauvaises plaisanteries » pour faire rire les galeries du « Lyceum. » Il avait uniquement rempli un engagement qu'il avait eu la faiblesse de contracter avec Arnold, et il l'avait rempli « à contre-cœur. » C'est ep effet une pièce de peu de valeur, une « farce », au dire de
(1) st. MARTIN IN THE FIELDS. MIDDLESEX.
Fol. 138.
Married in March 181^
Thomas Moore of Ibe Parish of St. James
Westminster Bacbelor
aud Betsey Dyke of tbis Parish Spiuster
were Married in this Church by Licence
this twenty fifth Day of March 1811
by me John Tillotson Minister.
Thîs Marriage was then solemnized belweeo us i Thomas Moore In Ihe présence of us ) Betsey Dyke
James Power Ann Jane Dyke
(2) Prose and Verse by Thomas Moore, chiefly from the author's manuscript.
Byron (1). Cependant, elle n'est pas dépourvue de tout mérite : elle contient de beaux chants, devenus même très populaires (2), et principalement celui où le poète exprime, d'une manière ravissante, son amour de la liberté, non pas simplement de la liberté irlandaise, mais de la liberté anglaise (3). Le « Times » du mardi 10 Septembre, tout en rendant un compte fort exact de c^tte folle pièce, accusait Tauteur de « royalisme et de courtisanerie. » L'accusation était fondée sur le « coup de théâtre » ridicule (II, 1.) qui concerne le Régent. Moore écrivit (4), le lendemain même, à son ami Leigh Hunt pour le mettre en ^arde contre cette fausse interprétation de ses sentiments, dont il était d'autant plus étonné que rOpéra avait subi, de la part du Censeur, une très forte coupure, « pour une qualité toute diflférente de la courtisanerie. » Rien certes ne répugnait tant à son caractère que la servilité ; mais, comme il le déclarait dans
(1) « Good plays are scarce, »
>) So Moore writes farce : »
■ M The poet's fauie grows briltle — »
» We knew before »
» That Little's Moore, »»
» But now 'tis Moore that's Little. »
(Sept. 14 1811).
Cette épigramme fut publiée pour la première fois en 1830 par Moore lui- môme, qui l'avait trouvée sur une feuille d'un carnet de Byron.
(2) (( Young Love lived once is an humble shed. »
« Spirit of Joy, thy altar lies. »
,3) « Farewell to the land where in childhood Fve wandered ! » » In vain is she mighty, in vain is she brave I » M Unblessed is the blood that for tyrants is squandered, n » And famé has do wreaths for the brow of the slave. » » But bail to thee, Albion ! who meet'st the commotion »
» Of Europe as calm as thy cliffs meet the foam ! » » With no bonds but the law, and no slave but the océan, » » Hail, Temple of Liberty ! thon art my home. » {4;» Prose and verse by Thomas Moore, chiefly from the author's manuscript.
une note de sa préface (1), si c'était de la servilité d'espérer que Tami d'un Fox et d'un Moira serait aussi l'ami de la liberté et de l'Irlande, en commun avec une grande majorité de ses concitoyens , il était fier de dire qu'il s'en reconnaissait coupable.
Byron, après une absence de deux ans, était revenu au mois de Juillet. Moore, dont la colère était depuis longtemps passée, retira son cartel, et, au lieu de lui demander une rencontre au pistolet, lui en offrit une sans armes, la main amicalement tendue. Elle eut lieu à table chez Rogers, en présence de Thomas Campbell, l'auteur des « Plaisirs de l'Espérance (2), » qui voyait aussi pour la première fois Lord Byron. Tel fut le commencement de l'étroite liaison que Moore forma avec Byron.
Jusqu'au printemps de l'année 1812 , Moore avait le plus souvent habité avec sa jeune femme chez son ami Lord Moira ; mais à cette époque, codant à son désir d'indépendance, il se décida à prendre un cottage à Kegworth, à quelques milles de la résidence du Comte. Cette année-là, il fit paraître « les Lettres Interceptées » ou « la Petite Poste. » Ces lettres commençaient la série de ses satires personnelles sur les sujets du jour. Quoiqu'elles aient perdu de leur intérêt, depuis que les personnages qui y étaient attaqués ont disparu, cependant elles conservent encore leur piquante originalité, et, pour la grâce, la légèreté, l'esprit pétillant, elles resteront peut-être toujours uniques en leur genre. On n'y sent ni colère, ni amertume, mais une gaieté fine et railleuse ; en effet, les pointes du satirique n'ont jamais de fiel : ce sont des plaisanteries de bon goût et inoffen-
(1) M. p. or the Blue-Stocking. Préface. Note 1.
(2) « Pleasures of Hope » 1799.
sires, « innocui sales (1), » où n'entre rien de Tinvective grossière et méchante qui caractérisait en général, avant ce temps, les satires ou lampoons (2).
Quelle richesse d'invention déploie Moore sous le nom de guerre de Thomas Brown le Jeune ! Il prend toutes les figures que sa féconde imagination lui suggère de prendre, mais le plus souvent la figure du personnage dont il se moque. Voyez comme il joue habilement le rôle de la Princesse Charlotte de Galles (3), pour montrer à quelles extravagances les grands en viennent par bigoterie. La Princesse a reçu deux magnifiques poneys d'une Catholique, son amie Lady Barbara Ashley, et elle lui raconte plaisamment dans quel émoi son présent a mis la Cour. Il parait entaché de papisme à Lord Eldon, qui tout en pleurs court exposer ses craintes au Roi George : « C'est un projet des Catholiques romains, que Dieu me soit en aide ! de passer sur le corps à votre Altesse très royale ». On réunit sur-le-champ un conseil, et les archevêques déclarent que, si ces poneys papistes mangent au râtelier de la Princesse, l'Eglise anglicane est en danger. C'est du reste prédit au chapitre VI des Révélations ; le Docteur Addington (4), d'accord avec le fervent Vansittart, l'affirme. Pour qu'on n'accuse pas la Cour de persécuter les bêtes. Lord Harrowby prétend que, si ces animaux étaient des ânes, ils seraient toujours sûrs de la protection de la Cour. « Si la Princesse veut les
^1) Moore'8 poetical Works. Préface to the third volume.
(2) Thomas Shaw. A history of eogllsb Uteratare, p. 447. — Alexandre Beljame. Le public et les hommes de lettres en Angleterre au XVIIIe siècle p. 12^ 13, 200.
(3) Two penny Post-Bag. — Letler 1.
(4) Sobriquet de Lord Sidmoutb.
garder, dit Lord Castlereagh, pottr les rendre tout à fait inoffensifs, le seul vrai moyen est (celui que certains premiers présidents emploient avec leurs femmes) de les fouetter jusqu'à ce qu'ils soient tout près d'expirer. Ce procédé, s'ils recèlent du mauvais sang irlandais, les en débarrasserait bientôt. Au cas où l'on trouverait ce traitement cruel, sa Seigneurie propose le nouveau bridon du Veto pour leur lier le museau, jolie invention, composée de vieilles chaînes, qui parait céder, tandis qu'elle retient doublement ; qui, quelque fougueux qu'ils soient, réprime leur humeur folâtre (ajoute humainement sa Seigneurie), ou autrement leur casse le cou. » A cette mesure si douce se rallie tout le conseil. Lord Eldon le premier.
Sous la figure du Colonel Mac Mahon, le satirique persifle (1) Mr. Leckie, auteur d'un ouvrage aussi étrange pour le fond que pour la forme (2). Mr. Leckie cherchait à établir que l'Angleterre ne pourra jamais se fortifier contre la France, tant que la royauté n'y sera pas beaucoup plus indépendante. Comme il avait vécu très longtemps à l'étranger^ il en était venu à penser et à écrire comme un étranger. Le Colonel, avec un air de bonhomie, se moque de son système et de son anglais a à moitié grec moderne. » « Tout ce qui peut bien être compris, dit-il, dansceLivreen question, est extrêmement bon ; et, quant à ce qui est incompréhensible, je jurerais qu'il a tout autant de sens. » Le Prince, enchanté d'un tel ouvrage, l'a chargé de demander à l'auteur de lui composer un plan de réforme radicale, en prenant ce qu'il y a de mieux en Turquie ou en Perse.
(1) Two penny Post-Bag. — Letler fï.
(2) Edinburgh Review. Vol. XX.
Ecoutons maintenant le Régent faire le récit (1) d'un dîner exquis auquel il a assisté avec ses compagnons de plaisir, chez le Marquis de Headfort. Il nous semble le voir admirer les soupes savantes, les poissons recherchés, les pâtés superbes, les côtelettes sublimes de son hôte, manger plus de bonnes choses qu'il ne le dit, boire outre mesure le Tokai, et Tentendre porter un toast à ces maris débonnaires, bourgeois ou pairs, qu'il honore en faisant la, cour à leurs très chères Ladies.
Apres le Régent, nous voyons paraître le très Honorable Docteur Patrick Duigenan, qui prend les inepties qu'il débite (2) pour des arguments irréfutables contre les Papistes d'Irlande.
La lettre écrite par la Comtesse Douairière de Cork à une Lady de ses amies (3) dévoile le goût de certaines dames du grand monde pour la médisance et les soirées à sensation. Ainsi la Comtesse ne manque pas de dire que ses portes sont trop étroites pour le Régent. En effet, le passage est obstrué, quand son Altesse et la « Marchesa », qui n'est pas d'un moindre volume, causent bas ensemble à l'entrée des portes. Pour donner plus de reUef à ses soirées, elle tiendrait â avoir dans ses salons quelque personnage nouveau, par exemple, un Kamchatkien ou un Pacha à trois queues et à dix femmes, un Russe encore dont le nom <îomprendrait, s'il était possible, toutes les lettres de l'alphabet, et, s'il voulait avaler son huile de poisson et ses chandelles, il la placerait bien haut dans l'estime des gens de qualité.
(1) Two penny Posl-Bag. Letter Hl.
(2) Letter IV.
(3) Letter V.
Abdallah (1), pendant son séjour à Londres, ne remarque pas seulement comme il est singulier que « cette nation boutonnée, » si fière de ses libertés, s'emprisonne les membres dans des vêtements étroits. Sa critique ne se borne pas à une question de mode ; elle a une plus haute portée : elle touche à la tolérance religieuse. Le sage Persan observe qu'en Angleterre les Protestants n'ont pas plus d'indulgence pour les Catholiques qu'en Perse les Shiites pour les Sunnites , et il montre, par sa spirituelle allusion, la folie des persécuteurs x|ui, en somme, adorent le même Dieu et croient au même ciel que leurs victimes. Ces lettres, dès leur apparition, furent si goûtées, qu'en un peu plus d'une année elles n'eurent pas moins de quatorze éditions.
Vers la fin de 1812, Lord Moira, dont les affaires étaient devenues tout à fait embarrassées, accepta du Gouvernement les fonctions de Gouverneur général des Indes. A cette nouvelle, les amis de Moore crurent un moment qu'il aurait sa part de cette bonne fortune, et que le nouveau Gouverneur lui procurerait aux Indes une brillante position. Cependant, ils auraient dû comprendre que Lord Moira, l'obligé du Prince de Galles, ne pouvait prendre ouvertement sous son patronage le satirique qui venait d'amuser la ville aux dépens du Régent. Moore le comprenait bien ; aussi ne fut-il pas surpris, quand Lord Moira lui dit qu'il n'avait rien d'a»sez avantageux pour lui aux Indes, et on ne peut prétendre qu'il eut le moindre regret de manquer une si belle occasion ; car, comme le prouve la lettre (2)
(1) Two Penny Post-Bag. LeUer VI.
(2) Prose and Verse by Thomas Moore, cbiefly from the author's manuscript.
qu'il écrivit au mois de Février 1813 à son ami Leigh Hunt, emprisonné pour ses personnalités contre le Régent, il refusa Toffre que le nouveau Gouverneur des Indes lui faisait de lui rendre service dans son pays « par échange de patronage avec les Ministres, » ne voulant rien accepter « sous un tel régime. » En quittant TAngleterre, Lord Moira lui envoya, comme témoignage de sa considération, quinze douzaines de bouteilles de son meilleur vin. C'était du luxe pour le pauvre poète qui avait plus besoin de garnir sa bourse que sa cave. Assurément il ne pouvait oublier les bontés de Lord Moira, mais il s'en souvenait comme on se souvient des bontés d' « une maîtresse infidèle (1) ; » dans son for intérieur il le tenait pour un transfuge, et, tout en « fermant ses lèvres (2) » à la plainte, il n'avait plus pour un tel ami cette haute estime qui était l'àme de ses relations avec lui. Toutefois, les amis dévoués ne lui firent jamais défaut. Lord HoUând fut heureux de lui offrir sa maison pour asile. Admis intimement dans la société distinguée qui fréquentait le salon de ce personnage, il s'attacha de plus en plus au parti Whig et mit son talent à le servir avec une nouvelle vigueur, continuant de publier par intervalles, comme il avait déjà fait en 1812, dans les colonnes du « Morning Chronicle » quelques-unes des satires à la fois les plus piquantes et les plus enjouées que la lutte politique ait jamais produites. L'analyse de quelques pièces permettra d'en juger. Brow^n rêve que le Prince succombe sous une Insurrection de Papiers (3), auxquels importants ou non il ne touche pas plus qu'au système poli- Ci) Leiter to Leigh Hunt. February 1813.
(2) Memoirs ofThomas Moore. Vol. 1. p. 323.
(3) « The Insurrection of the Papers. »
tique de son père (1). Il craindrait probablement de porter un coup au vieux roi, lorsqu'il reviendrait à la raison, s'il ne conservait pas dans leur ancien état les instruments du pouvoir. En bon fils il ne croit pas pouvoir agir autrement que «on père. Ce sentiment n'est nullement exagéré par le satirique : il ressort de la lettre que le Prince Régent écrivit le 13 Février 1812 au Duc d'York, et dans laquelle il déclare qu' « il s'est refusé toute satisfaction personnelle pour que sa Majesté, de retour à la santé, reprit tous les pouvoirs et toutes les prérogatives (2). » N'avoue-t-il pas aussi dans cette même lettre n'avoir « aucune prédilection ? » Brown peut donc lui faire dire avec vraisemblance : « Mon cœur est un vrai crible où s'agitent, pendant une minute ou deux à peine, quelques affections éparpillées, qui passent plus sûrement à travers en raison de leur petitesse (3). » Cet Adonis de cinquante ans se montre avec la plus entière franchise, dans toute sa frivolité, d'autant plus avide de plaisirs qu'il sent l'approche de la vieillesse : « Réjouissons-nous vivement, dit-il, tandis que nous pouvons nous réjouir ; c^r la gaie fleur de la cinquantaine passe bientôt, et alors on gagne de l'embonpoint et des infirmités, et en surplus une perruque (je l'avoue) va si gaucherhent qu'elle fait une pour du diable aux petits Amours (4). »
Après le Régent vient le tour des Ministres. Brown commande à un Plumassier (5) de prendre un hibou, oiseau ennemi de toute lumière, de tout ce qui est beau
(1) « Parody of a Ceiebrated Letter. »
(2) Prince's letter.
(3) « Parody of a Ceiebrated Letter. »
(4) Horace, Ode XI freely tranalated by the Pr — ce R — g — t.
(5) tt To a Plumassier. »
et brillant J de le dépouiller de ses plumes et de les placer^ entre celles d'une paonne et d'un vieux coucou, sur la couronne du Prince, avec cette inscription au-dessous : « Je sers. » On reconnaît aisément dans cet emblème les attributs de Perce val, le serviteur docile aux volontés de son maître. C'est peu. De plus grands honneurs sont réservés aux Ministres, les dieux Lares de L'Angleterre (1). Flore, la Reine des fleurs, plantera un lis orange dans la perruque du vieux Lord Eldon ; elle ceindra la tête de Liverpool d'une lourde et froide couronne de pavots, emblème de ses harangues lourdes et somnifères ; ensuite elle couronnera Castlereagh de trèfles flétris liés ensemble par de menus fils de toutes couleurs, et pour charmer sa Seigneurie qui aime bien de temps en temps une petite torture, elle en frisera les feuilles avec des fers à friser. Le satirique use aussi de l'apologue. Le « Roi Crack et ses Idoles (2) » deviennent sous sa plume un thème fort piquant : le Roi Crack c'est le Régent, les gens qui le supplient de renoncer à ses Idoles, ce sont les Whigs, jadis ses amis de l'opposition qu'il n'écoute pas, et ses Idoles, à l'adoration desquelles il revient avec plus de ferveur, ne sont autres que les Tories, Castlereagh, Vansittart, Harrowby. Comme on le voit, c'est contre le Prince Régent que Moore revenait le plus souvent à la charge (3) ; car il
(1) « Wreaths for tbe Ministers. »
(2) 't Ring Crack and his Idols. n
(3) Il ne manquait jamais Toccasion de l'attaquer ; ainsi dans les beaux vers qu*il adressa à Leigli Hunt et à son frère, lors de leur emprisonnement, il s'exprimait de la sorte : « Allez dans vos prisons — car des sentiments aussi charmants que Tair du Printemps ou les fleurs de TEté vous y attendent ; des sentiments tels que Celui, qui traite avec magnificence, dans des serres somptueuses, pa troupe de courtisans, n*en connut jamais. »
l'avait vu de près, et il avait reconnu que sousydes dehors avenants et aimables, il cachait un manque de cœur complet. Il le raillait donc tout à son aise, sans qu'il eût à craindre de passer pour un ingrat, à moins qu'on ne considérât comme des bienfaits deux invitations à dhier et une invitation au bal. Mais ses railleries avaient un caractère d'enjouement tel que le Prince et tous ceux qui en étaient l'objet, n'en conservaient aucun ressentiment. En effet, avec une grâce folâtre, il engageait son plaisant combat, au fond bien moins contre la personne que contre ses défauts et ses folies. Sur le ton du plus léger bàdinage, il ridiculisait la bigoterie dans Lord Eldon, la tyrannie dans Castlereagh, l'intolérance dans le Docteur Duigenan, la servilité dans le Ministre Perceval, l'apostasie dans le Prince Régent. Or la bigoterie, la tyrannie, l'intolérance, la servilité et l'apostasie, sous quelque forme qu'elles se présentent, sont de tous les temps et de tous les pays. A ce point de vue, tous ces petits poèmes satiriques offrent toujours un certain intérêt, et cet intérêt est soutenu par le charme irrésistible d'un esprit joyeux, délié et mordant qui se manifeste sans cesse, même dans les moindres occasions, par des images plaisantes , des traits délicats, des mots piquants. « Moore a, dit Hazlitt, de Fesprit à son gré, et du meilleur. » Nul ne sait, pour se jouer de quelqu'un, jouer sur un mot avec plus de finesse et d'agi^ément. Témoin l'épigramme contre le Colonel Mac Mahon : « Quelle nouvelle aujourd'hui ? — Oh ! de plus en plus fort. — Mac est la Bourse Privée du Prince ! — La Bourse du Prince ! non, non, imbécile que vous êtes, vous voulez dire le Ridicule du Prince. » En somme, les poèmes satiriques et humoristiques de Moore doivent être considérés comme les « chefs-d'œuvre de
leur genre (1), » et nous pouvons dire de plus d'un ce que Voltaire a dit du livre de La Bruyère : « Il est à croire qu'il ne sera jamais oublié. » Ils lui firent une telle réputation, qu'en 1814 JeflBrey chargea par lettre Rogers de demander à Moore de vouloir bien collaborer à hi Revue (T Edimbourg, disant que la rétribution ordinaire était de vingt guinées par feuille imprimée de seize pages, mais qu'en pareil cas il ne songerait pas à lui en offrir moins de trente, qu'il songerait même à lui en offrir davantage. Moore, flatté de cette proposition, devint le collaborateur de son ami Jeffrey et écrivit dans cette Revue, à des intervalles plus ou moins longs , quelques articles (2) dignes de figurer à côté de ceux de Sydney Smith, Brougham, Hallam, Macaulay, Carlyle.
Depuis Tété de 1813 le poète habitait avec sa bienaimée compagne une chaumière à Mayfield, près d'Ashbourne, dans le Derbyshire. « C'était une pauvre demeure, dit-il à William Howitt, un peu mieux qu'une grange, mais nous la primes sur-le-champ et nous primes nos mesures pour la rendre habitable. » A côté de son petit salon était sa petite bibhothéque, d'où il avait vue sur un charmant parterre ; toutefois, ses lieux de prédilection étaient le verger, où il se- livrait à ses méditations, et un petit berceau de verdure sous lequel il avait l'habi-
(1) Edinbiirgh Review. April 1854, p. 502.
(2) Lord Thurlow'8 Poems. (September 1814).
The Fathers. (November 1814).
French Novels. (November 1820).
French Officiai Life. (June 1826).
Anne Boleyn. (Mardi 1827).
Pmate Theatricals. (October 1827).
German Rationalisa). (September 1831).
The Round Towers of Ireland. (April 1834).
tude de s'asseoir et d'écrire. Il vivait là tranquille et heureux, envisageant Ta venir sous les plus belles couleurs; il en avait du reste toujours bien auguré, même dans les moments difficiles (1). Les enfants commençaient à venir, et avec eux les fatigues de la pauvre Bessy, malheureusement faible et délicate, s'augmentaient de jour en jour ; mais elle les supportait vaillamment, grâce aux soins et à la tendresse de son mari, qui eût été l'homme le plus fortuné du monde, sans le souci constant d'une santé si chère.
Dans ce délicieux cottage, Moore composa ses « Aii-s Nationaux. » <* Un joli air sans les paroles, dit-il, ressemble à une de ces demi-créatures que Platon représente errant à la recherche du reste d'elles-mêmes à travers le monde (2). » C'est une imperfection qu'il s'appliqua à corriger en adaptant des paroles convenables â des mélodies étrangères qui n'en avaient pas ou n'en avaient que d'inintelligibles. Il voulait réagir contre la tendance signalée très spirituellement par Figaro, v ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante, » en montrant que Ton ne doit chanter que ce qui vaut la .peine d'être dit. Et il avait raison, car il n'est pas d'air qui ne dise rien ; autrement ce ne serait pas un air : w D'une musique qui n'exprimerait rien, dit un savant philosophe (3) de nos jours, nous n'aurions que faire. Il faut donc qu'elle exprime quelque chose. » Ce quelque chose est un mouvement de l'âme qui a toujours im sens pour le musicien. Ce sens, Moore le rend intelUgible à tout le monde, en pubUant, en 1815,
(1) Voyez sa lettre écrite à sa mère en 1812. Memoirs of Moore. Vol. 1, p. 274.
(2) National Airs. Adverlisement.
(3) Charles Lévêque. La Science du Beau. Tome II, p. 160.
un petit volume contenant de gracieuses et délicates poésies (1).
Il est à supposer que Moore écrivit en 1815 son dialogue bouffon « les Deux Vétérans (2). » Il représente le Régent et Blûcher, ces deux sobres vétérans, en belle humeur après souper, vantant réciproquement leurs exploits en prenant un punch exquis. Il y avait entre eux seulement cette différence, que Blùcher avait combattu contre des hommes et le Régent contre une femme ! Ils entrent à tour de rôle dans les détails de leur enga gement. Blûcher parle des balles qui sifflaient autour de lui. ce Oh ! s'écrie le Régent, que ces bals, où il y a un bon souper et où il n'y a pas la Princesse, soient mon lot. Et quant au sifflement — Eh bien, ma foi ! j'en ai tant chaque jour, que mon nom, je Tespère, passera, de la vraie manière royale, à la postérité , « George le Sifflé 1 » — « Nous conquîmes, nous conquîmes, interrompt Blùcher, — heureux jour de ma vie ! » « Et heureux moment de la mienne, réplique le Régent, où j'ai conquis mon épouse ! » Nous comprenons que le poète ait gardé ce dialogue en porte-feuille : « George le Sifflé » était une joyeuseté trop ouvertement piquante pour la pubhcité.
Le 20 Mai 1816 parut la trentième et dernière livraison du Monde à V École de Westminster (3), publication périodique dont la première livraison avait paru le 28 Novembre 1815. L'auteur nous fait connaître dans la pre-
(1) « Flow on, Uiou shining river. »
» Âll that*8 brigbt must fade. »
>' Those eveDing belle ! those evening bells ! » «) Oft iu the stilly night. »
(2) Prose and Verse by Thomas Moore, chiefly from the author's manuscript.
(3) The World at Westminster by T. Brown the Younger.
miére livraison le caractère et le but de cette publication. Elle offrira « une série de pièces qui pourront, dit il, être à la fois le miroir et la satire de notre petit monde, montrer en même temps son système et ses défauts, et être une source d'amusement, sinon de perfectionnement. » Chaque livraison contient un court essai de critique plein de finesse et d'agrément. Les pages sur « l'Avantage des demi-congés » (N° 18), « la Vanité » (N° 27), (( l'Amitié » (N° 28), « les Subterfuges » (N° 29), sont vraiment charmantes. Nous pouvons donc dire que Thomas Brown atteignit son but ; car, s'il ne corrigeait pas toujours son lecteur, il était sûr au moins de l'amuser :
« Chacun peint avec art dans ce nouveau miroir » » S*y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir. »
Au mois de Mai 1816 parurent aussi les « Chants Sacrés. » Quelques-uns ont un caractère vraiment hébraïque. Ainsi le poète prend, en s'adressant à Israël, l'accent des prophètes et trouve, à leur exemple, des images hardies et terribles :
« 'Go* said the Lord — *ye conquerors I »
>» Steep in her blood your swords, »
» And raze to earth her battlements, »
» For they are net the Lord's. >»
» Till Zion's mournful daughter »
» O'er kindred bones shall tread, »
» And Hinnom's vale of slaughter »
» Shall hide but half her dead ! (i) »
Voyez encore avec quelle imposante majesté et quelle puissance mystérieuse il représente Jéhovah, tel que les Hébreux se le figuraient :
(1) a Fairn id tby throne, Israéi. »
« Gome not, Lord I in the dread robe of splendour »» » Thou wor'st on the Mount, in the day of thine ire ; » » Gome veil'd in those shadows, deep, awful, but tender, » n Which Mercy flings over thy features of fire I »
Cependant ces Chants mettent en évidence à la fois les qualités et les défauts du génie lyrique de Moore : on ne peut les lire sans rencontrer des exemples fréquents d'un bonheur consommé dans la conception et Texécution de chacun d'eux, mais aussi sans remarquer que Télégance recherchée du style détruit parfois le ton sublime du sujet. Que ne sont-ils tous d'une beauté parfaite comme le « Chant de Miriam (1), » où l'enthousiasme religieux de la prophétesse célébrant le triomphe de Jéhovah et l'affranchissement de son peuple éclate dans une expression forte et simple ?
Aussitôt après la mort de Sheridan, le 7 Juillet 1816/ Moore paya à sa mémoire un juste tribut de respect^ en composant quelques beaux vers imprimés alors dans le « Moming Chronicle : » avec l'accent d'un noble cœur il voue à l'exécration les Puissants qui abandonnèrent leur ami dans la pauvreté de ses derniers jours, et à leur tête le Prince oublieux de l'éclat jeté sur sa « nullité » par l'amitié de l'illustre écrivain, au point de songer seulement, quand il n'était plus temps, à lui offrir un secours. L'ingratitude de ces grands révolte le poète qui, pour caractériser leur bassesse, se sert d'une image saisissante : « Dans les bois du Nord il y a des insectes qui rongent le cerveau de l'élan jusqu'à son dernier soupir ; oh, Génie ! tes protecteurs, plus cruels que ces insectes, se nourrisssent d'abord de ton esprit et te laissent ensuite mourir ! »
(1) « $ouD(} thç loud timbrel o'er EgypVs dark sea I >*