HÉROÏSME DANS LA VIE ET DANS L'ART
Pouvez-vous croire que si les Grecs eussent été vaincus par les Perses et les Mèdes, leurs œuvres auraient malgré tout cette noblesse , cette fierté, cette grandeur souveraine qui accompagne la victoire? Je crois, au contraire, que le joug aurait laissé ses traces sur les fronts magnanimes mômes des dieux.
Je crois que le Jupiter de Phidias eût été moins olympien, s'il avait dû courber la tête devant les dieux de Darius et de Xerxès.
11 aurait eu peine à se relever jusqu'aux nues.
Peut-on se figurer que si Athènes avait capitulé, comme le voulaient ses oligarques, si elle avait accepté les conditions de Mardonius, si elle avait trahi l'Hellade, peut-on se figurer que la Pallas-Athéné de Phidias aurait eu la même majesté , qu'elle aurait couvert de son égide , avec la même assurance , la terre étendue à ses pieds ?
Non, tout le génie de Phidias n'aurait pu donner la fierté de la toute-puissance , la virginité sacrée à une Pallas vaincue, esclave d'Ormuzd ou d'Ahriman. Je ne crois pas même que les chevaux du Parthénon auraient eu la tête si droite et qu'ils se fussent élancés avec tant d'orgueil et de vie sur les frises , s'ils avaient senti le fouet des Mèdes.
Dans ce lutteur qui se précipite , il n'y a pas seulement l'ardeur d'un homme qui dispute le prix du pugilat. Ce n'est pas un jeu. Il y a encore le combattant qui prend au sérieux le combat.
Tel il devait être au premier rang à Marathon ou aux Thermopyles ou à Platée.
J'ai passé autrefois de longs jours à lire Hérodote et Sophocle dans les eaux de Salamine. La
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mer itiê jeta dans un caïque, sur la petite île de Psyttaliè, qui occupait le centre de la bataille. C'est là qu'Aristide enveloppa et détruisit les Perse» qui y étaient réunis.
Un regret qui m'a poursuivi depuis ce tempslà, c'est de n'avoir pu visiter aussi le champ de bataille de Platée , qui a si grandement achevé Salamine.
S'il m'était donné ùe réaliser mn fève, ce serait de voir les pentes du Cithéron, les bords de* l'Àsope, la fontaine de Gargaphie, la petite île d'Œroë, puisqu'il n'est pas de lieux plus sacrés, dans la mémoire des hommes , pour quiconque s'intéresse' à la victoire de la civilisation sur la barbarie.
Je voudrais faire un dessin graphique du défilé de fat Tête-dn^Chêne. Je reconnaîtrais surtout le pied du Cithéron , le ruisseau de Moloéis , s'il existe encore. Je ne laisserais pas un point de l'horizon sans l'orienter et le comparer avec ce qu'il était autrefois. Je tenterais même de faire la géologie de Platée.
Voilà ce que je ferais, si j'étais le maître de mon sort. Ne pouvant y songer, je veux au moins
rassembler ici les vues, les idées que je porterais dans ces lieux , dont j'ai été si près , et que j'ai si peu d'espérance de visiter jamais.
La principale de ces idées, celle qui comprend toutes les autres, c'est que personne n'a montré à mon gré l'action des guerres médiques sur l'éducation, le tempérament, le caractère continu du génie grec.
On a raconté ces histoires , mais on n'a pas
montré comment, dans cette lutte première, ont
été trempées la civilisation et l'âme de l'Hellade.
Nul, que je sache, n'a dit à quel point l'esprit
des écrivains et des artistes s'est formé de ce pur
rayon de gloire, de cette inspiration première, qui
a jailli du front des combattants à Salamine et à
Platée. C'est là une flamme qui s'est répandue
sur les générations à venir et s'est prolongée dans
les esprits , dans les pensées , dans les œuvres ,
tant qu'il y a eu une Grèce.
Voilà ce que je voudrais rendre évident en écrivant les pages qui suivent.
Car n'espérez pas avoir jamais le secret du génie grec, si vous n'y faites pas entrer ce que je vais dire :
L'héroïsme dans la vie et dans l'art, voilà la Grèce.
Mais cet héroïsme, non fabuleux, tout réel, où en est la source? D'où vient-il? Qui Ta montré aux yeux ? Qui l'a raconté et constaté en traits formels et positifs? Qui en a écrit non le poème, mais l'histoire? C'est Hérodote.
Je vais le suivre.