‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 12 sur 26 · PINDAR · texte numérisé non relu

PINDAR

Il y a un grand poëte , un des plus extraordinaires, qui échappe à cette loi, c'est Pindare. Par là aussi s'explique une des obscurités de Pindare .

Il était déjà à la moitié de sa vie au temps des guerres médiques ; il a vu l'invasion des Barbares, et pourtant il n'y fait aucune allusion. Il ne les célèbre nulle part ; il semble dire aussi :

Ton nom jamais n'attristera mes vers.

Gomment cela se peut-il ? Est-ce qu'il n'a gardé

aucune impression de cette époque qui devait tout renouveler autour de lui ?

Je ne puis m'arrêter à cette idée. Je crois voir que le silence de Pindare tient à une autre cause. Sa ville chérie, Thèbes, avait déserté l'Hellade, elle avait fait cause commune avec les Barbares . Le poète thébain s'est imposé de ne rappeler par aucun mot les victoires qui attestent la trahison de Thèbes. Et qui n'aime mieux ce silence volontaire que les subtilités dont un homme de décadence n'eût pas manqué de se couvrir? Pindare se tait sur les choses immortelles dont il a été le témoin. Il n'en parlera pas, et ce silence aura sa grandeur.

Il s'est interdit cette source sacrée, ne prononçant pas même le nom de Salamine ou de Platée. Par là, il a dû se renfermer dans le monde mythologique des demi-dieux. Il a fermé volontairement les yeux au spectacle des guerres de son temps. Il s'est fait un monde archaïque où il semble vivre et respirer seul avec les Hercule et les Thésée , sans vouloir connaître les Léonidas et les Aristide. Cela lui donne un caractère étrange, unique entre tous les poètes de son épor

que. Cet éloignement volontaire fait de lui le chantre des .siècles primitifs, anté -homériques. Au milieu de l'âge classique, historique, il semble rentrer seul dans l'âge des héros fabuleux , centaures et minotaures.

Cependant, si je l'examine de plus près, je vois que , malgré lui , Pindare est l'homme de son temps. Par respect pour Thèbes , il ne parle pas des guerres médiques, mais il en a le souffle, je veux dire l'esprit de race. On voit qu'en se refusant à rappeler ces guerres, il en a reçu pourtant quelque chose ; c'est le sentiment général de la nationalité, c'est l'Hellade (1).

Voilà le mot sacré qui a surgi des guerres médiques et qui a passé dans les odes de Pindare. Sans prononcer le nom des batailles ou des stratèges de la guerre de l'indépendance, il a recueilli ce qui en était l'âme. L'idée de la communauté du monde grec, qui s'est révélé dans ces batailles, a passé dans les vers de Pindare, alors même qu'il se refuse d'en prononcer le nom. Il en porte le

drapeau : 'Eiuicpav&Tepov 'EXXaSi ™eé<rôai.

(1) Ce mot ne s'appliquait d'abord qu'à la Thessalie , dans Homère.

Entre Homère et Pindare il y a l'Hellade.

Pour Homère l'Hellade n'était qu'un coin de la Thessalie. Vers les guerres modiques l'Hellade est formée. C'est la race entière des Grecs ; et ce sens est celui que Pindare donne à ce mot, contrairement aux temps primitifs.

Quoique Pindare ne prononce pas le nom de Salamine et de Platée, je sens l'enthousiasme de ces jours dans chacune de ses odes. Un enthousiasme qui n'ose se montrer pour le présent et qui va chercher la haute antiquité pour éclater et déborder à l'aise, voilà Pindare.

Il est impossible de comprendre Pindare si l'on ne se représente pas la musique, les accords qui faisaient la liaison, la transition des paroles. Sous les vastes épithètes , j'entends malgré moi les cordes vibrantes qui y plaquaient leurs accords et en prolongeaient l'écho.

Le mode Ionien ou Lydien devait marquer aussi beaucoup de choses que les paroles ne pouvaient démontrer.

Le ravissement d'une symphonie peut seule donner l'idée de l'effet de Pindare dans sa lan-

gue. Il nous jette hors de nous, comme une symphonie de Beethoven.

Si Pindare nomme Marathon, ce n'est pas pour la bataille de Miltiade, c'est pour une coupe d'argent, prix de la course, ou du disque, dans les jeux d'athlètes, à la fête d'Hercule.

Pour avoir loué l'Athènes du temps de Thésée, Pindare excita la jalousie de Thèbes, qui lui ôta le droit de cité. Que serait- il donc arrivé, s'il eût vanté l'Athènes du temps de Thémistocle et rappelé la trahison de l'oligarchie de Thèbes ?

Pindare fait allusion à la bataille de Salamine pour louer Égine, mais soudain il s'interrompt; il en a déjà trop dit. t Car, dit-il, les victoires des

athlètes et leurs combats, ma lyre peut les célébrer sans crainte. »

Quel aveu ! et quelle clarté sur tout le reste (1) ! Comment ne l'a-t-on pas vu ?

En lisant Pindare, je ne puis m'empêcher de penser qu'il a vécu dans le temps même où toute la terre grecque retentissait de longs cris d'enthousiasme sur ses victoires. Je soutiens que ce

{4) Isthmiques, V.

cri de la terre a passé dans les Odes de Pindare, et que c'est là la vraie cause de ce délire sacré qui le possède. Il n'était pas seul sur le trépied ; toute la Grèce y était avec lui. De chaque lieu, de chaque bouche, sortait le cri : Victoire !

Gommant <ce même mot, Victoire, n'aurait-il pas courons chaque strophe de Pindare ? Il assistait à cet enthousiasme $1 il ne pouvait en parler. S'il lui arrive d# faire uœ allusion à la bataille de Salamioe , il «'arrête aussitôt. Il se rappelle la jalousie de Thèhes au bouclier d'or. Mais ce sitaftce n'en est que plus frappant. L'âme dm victoires de Salamine, de Platée f a passé daoe ses vers, iop* même qu'il .s'absti^at de les nommer.

Ecoutez attentivement ; vous mtendeez la voix 4e tout le pwpje Hetfénique, pleirç de ses triomphas 4ans l'ode à m vainqueur du disque ou <tu pancrace. C'est cet accompagnement coatou de la voix de la terre Hellénique triomphante qui fait un des eachanteraentg de Pûadare.

Sans cet accord , »' espérez pas comprendre le poëte. Tout reste mystère, obscurité chez lui.

Rien ne peut éteindre Pindare ; il survit dans

la traduction la plus imparfaite, comme à travers le texte le plus altéré. L'âme du poète perce tout, éclaire tout.

C'est une flamme qu'aucune obscurité de paroles n'étouffe.

Qui le croirait? c'est après la victoire de Salamine qu'il se montre un moment [accablé de

douleur : Kat Ifà xafaep tfyvufxevoç (1).

C'est la première impression ; puis il pense au rocher de Tantale qui avait pesé sur la Grèce ( c EXX<xSt), et il se prend à espérer; mais aussitôt, comme s'il en avait trop dit, il efface ses traces et remonte d'un bond aux guerres mythologiques. Thèbes ne pourra l'accuser, et l'Hellade aura été glorifiée du moins par ses vers : 'AtoX-

Il fait honneur au dieu de la délivrance de la Grèce. Il ne nomme personne; par piété pour Thèbes, il oubliera le nom de Salamine.

Il y avait beaucoup de choses et des plus graves, que Pindare avait dans le cœur et qu'il ne pouvait dire. Il le déclare lui-môme.

(1) Isthmiques, VIII.

(2) Ibid.

Comment n'a-t-on pas vu que ce sentiment caché, refoulé, concentré des victoires de son temps, est au fond de toute son œuvre, et ne se trahit que par hasard, par intervalles. L'âme de son époque vit tout entière dans ses Odes, et elle y est transportée dans un autre âge. Elle n'en résonne qu'avec plus de puissance.

Je crois entendre l'écho des guerres contemporaines médiques , qui va remplir les cavernes des lions et des centaures de l'âge d'airain.

Quels effets prodigieux naissent de ce renversement d'accords ! Ce sont les demi-dieux et les Titans du monde naissant qui prennent l'âme des combattants de Salamine et de Platée.

Aussi la joie des forts, des invincibles, circule-t-elle à pleins bords dans chaque strophe de Pindare.

Si l'âme d'un peuple en fête a jamais été renfermée dans un monument , c'est dans chacune des Odes Olympiques, Néméennes ou Isthmiques. Elles font de vous un héros pendant que vous les lisez. C'est une fête, qu'aucune tristesse, aucune défaillance du monde ne vaincra jamais. Goûtez à

*a vrc: et mobt du génie grec.

ce breavage des forts, vous en vivrez. (Test Famé de FHellade eft tin jour (Fkéroïsme.

Tout l'art gf ee classique est né dans ce jour de triomphe. Il porte au front le même rayon de Salamine. Il repose sur les mêmes assises inébranlables d'or et de diamant que les Dithyrambes de Pindare et les Histoires d'Hérodote. Ces assises sont le sentiment des victoires de la race grecque contre les Barbares.

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