ALCIBIADE
Les louanges n'ont pas manqué de nos jours à Alcibiade. Pourquoi? Il a été un des premiers en qui a péri le sentiment de la nationalité de l'Hellade, précurseur, initiateur des hommes de décadence, type idéal de ceux qui n'ont plus de patrie. La grâce, dans Alcibiade, tient lieu de toute vertu. Il est aimable; nous lui passons d'être odieux..
C'est le don Juan politique de l'antiquité.
L'endurcissement de don Juan dans la dernière
scène, c'est l'histoire d' Alcibiade, nature démoniaque s'il en fut, couronné de roses et de serpents. Ne soyons pas dupes des grâces de l'enfer.
Il épouse Athènes et la trahit pour Sparte, qu'il trahit pour le grand roi. Il conseille à Tisapherne de briser les Lacédémoniens par les Athéniens, et ceux-ci par ceux-là, de manière à extirper la société grecque.
Au fond de ces grâces, de ces talents, de cette puissance, que reste-t-il?Le séducteur de tout un peuple. Que lui manque-t-il pour séduire aussi notre temps ?
Il est le prédécesseur de ceux qui ont livré la Grèce aux Macédoniens, les Macédoniens aux Romains. Il a la beauté des esprits infernaux.
On Fa comparé à Machiavel ; quelle différence ! Machiavel a gardé la nationalité, il veut faire une Italie.
Alcibiade ne tient à rien qu'à Alcibiade. Il [ne veut faire ni une Hellade, ni un Orient. C'est le vide souriant où s'abîmera le monde antique.
Dans ce vide, point de vertige. La froide raison, le calcul.
Il fait décider l'expédition de Sicile, qui devait perdre Athènes.
Dès qu'Athènes baisse , il la livre. Il a l'esprit pratique.
Regardons bien. Au fond de cette politique, la trahison est restée. Où est la grâce?
La vérité échappe à Plutarque dans un dernier mot qu'il n'a pu retenir : c Alcibiade, dit-il, est l'homme qui a le plus méprisé le bien et le
beau : 'OXtYtoporoiTto tou xaXou. »
DÉMOSTHÊNES.
Démosthènes est encore tout plein des guerres médiques. Il a gardé l'accent, le ton de commandement d'un stratège naval ; il jette encore le cri de Salami ne ou de Mycalè.
Chose plus importante, c'est l'esprit même des générations contemporaines de Thémistocle qu'il porte en lui. Pendant que ses adversaires politiques ont fait un pas dans la décadence et que Tes petits calculs les envahissent, Démosthènes se retranche dans la sagesse héroïque des temps des Thermopyles et de Platée. Il parle avec Tau-
toritê de la grande époque qui a fait l'Hellade. Il ne sait ce que c'est que capituler. Il ne mesure les forces de l'ennemi que pour le mieux combattre, non pour lui céder. La résolution que les ancêtres ont montrée contre Darius , il veut que ses contemporains la montrent contre Philippe. Pourquoi non?
Les armées innombrables des premiers n'ont pas fait tomber les armes des mains des Grecs à Marathon. Pourquoi celles de Philippe pourraientelles ce que n'ont pu celles de Darius ou de Xèrxès ?
Anachronisme ! dites-vous. Il ne s'agit plus des Grées de Marathon ou de Platée. Oui, sans doute. Mais c'est cet anachronisme qui fera vivre à jamais Démosthènes. Car il dominé ses contemporains, îl leur parle du haut d'un autre âge ; il les retient sur la pente de la décadence.
îl veut donner à une génération défaillante l'âme des générations passées, encore dans toute leur grandeur.
Quand je compare Eschiiie et Démosthènes, je vois dans le premier un homme de plain-pied avec tous les petits calculs de son temps, et dans le
second un homme qui les domine et se rattache aux héros.
Voilà la vraie grandeur de Démosthènes. Il n'a pu changer le tempérament de son époque, ni ranger en bataille de nouveau l'Hellade dans une autre Platée.
Mais il a fait pour cela tout ce qui était à faire. En vain dira-t-on qu'il eût été plus pratique de se courber en silence. Cette sagesse ne prévaudra jamais dans les grandes affaires humaines, et encore aujourd'hui, il est bon qu'Athènes n'ait pas mis tant de hâte à se donner au roi de Macédoine.
Démosthènes est le dernier qui ait fait appel à l'Hellade. Après lui , ce nom ne sera plus prononcé. C'est le dernier écho des grands jours. Il s'est obstiné à espérer, à vouloir; il a évoqué l'esprit de l'Hellade. Cet esprit n'a répondu que dans Athènes, et comme au sortir d'un long sommeil.
PLUTÀRQUE,
Aussi, après Démosthènes, quel silence! quelle stérilité ! . . - L'histoire même nous échappe en partie.
Quinze ans après ce grand effort, Démétrius, le fils d'Antigonus, l'un des généraux d'Alexandre, arrive avec une flotte à Athènes.
Que reste-t-il de l'Athènes réveillée un moment par Démosthènes ? Athènes, à la vue d'un général macédonien, se donne à lui. Et c'est ce que Plutarque appelle : recevoir la liberté.
Cela ne suffit pas. Athènes pense qu'il est
habile de faire de Démétrius* son roi ; elle lui donne la royauté.
C'est trop peu encore ; il serait plus habile de le faire dieu ; elle le fait dieu. Mais ce mot est encore trop modeste ; il faut dire dieu-sauveur.
Démétrius est déclaré , ainsi que son père, dieu-sauveur, et les images de ces divinités sont placées à côté de celles de Pallas-Athéné.
Mais, dans ce chemin il ne faut pas s'arrêter. Un sage, un habile d'Athènes propose de déclarer que Démétrius est l'oracle, qu'il faut s'adresser en toute matière à lui comme à Apollon Pythien ! * Et tout cela, accepté, proclamé, dans l'Agora , quinze ans après les Pbittppiques 1 . Mesurez l'intervalle de pensée de Démostbèoes à Plutarque ! La distance entre eux est incalcu-r table. Dans Plutarque, le sentiment de la race grecque a disparu ; ce n'est plus l'histoire d'une nation ; ce sont quelques individus détachés, cojnme des rameaux de la souche commune. Ils sont là épars, sans aucun lien qui les rassemble; et pour mieux marquer que l'esprit de race a disparu, chacun des grands hommes grecs se trouve associé capricieusement à un Romain; et
ces groupes, formés presque au hasard, disent assez que le monde grec n'est plus que poussière.
De cette poussière, Plutarque se fait une argile pour en pétrir quelques statues auxquelles il ôte leur caractère, leur nationalité, en les unissant à des hommes d'une autre race, souvent d'un autre temps. (]Euvre de fantaisie qui trouble les souvenirs, et met à la place de l'histoire vivante, le caprice.
Remarquez une chose bien plus étrange. Toutes les fois que Plutarque voit la Grèce changer de maître, il appelle cela retrouver la liberté.
Les Romains viennent les premiers après les Macédoniens ; ils font la conquête de la Grèce entière.
Plutarque acclame ces sauveurs. Il suffît à Titus Flaminius de dire, par une politique raffinée, qu'il vient donner à la Grèce la liberté. La Grèce le croit, et, dans ses fêtes, elle acclame ces sauveurs, qui veulent bien substituer leur joug à l'ancien joug macédonien.
Je consens bien à comprendre cette illusion, ces espérances de la part de la foule. Ces hommes
ont tant souffert ! Ils ont été si longtemps écrasés par les successeurs d'Alexandre. Ils ne savent pas ce qu'il y a d'artifice dans le langage des Romains; ils veulent espérer à tout prix. Je le conçois. Mais deux siècles plus tard , que dire de Plutarque? Il n'a aucune des excuses des adulateurs de Titus Flaminius. Il a vu ce qu'est devenue la conquête de la Grèce par les Romains. Il sait qu'Athènes a été mise à feu et à sang par Sylla , Gorinthe par Mummius , la Béotie , sa patrie, par ce même Sylla ; il sait qu'une heure a suffi pour faire en Epire cent cinquante mille esclaves de race grecque ; il sait surtout que, sous l'invasion romaine, la nationalité grecque a été extirpée; que les poètes, les orateurs, ont disparu; qu'un silence de mort s'est fait dans cette Grèce, qui avait été si longtemps l'orgueil et la joie de l'espèce humaine.
Il sait tout cela, et il n'en répète qu'avec plus d'assurance que les Romains de Titus Flaminius sont venus généreusement donner la liberté à la Grèce. Il l'avait déjà dit de Paul-Émile; il le répétera pour tous les Romains qui se donneront la peine de fouler la race grecque.
N'est-ce pas là un singulier vertige? ou n'est-ce qu'une habitude de flatterie pour les vainqueurs?
Comme cette liberté ainsi accordée en paroles, et écrasée en réalité, a toujours besoin d'être sauvée, il se trouve à la fin que, pour Plutarque, le sauveur des sauveurs est Néron. Car son contemporain Néron a paru dans les Jeux isthmiques ; il y a disputé le prix du chant, comme un simple rival de Pindare ; et par reconnaissance pour ceux qui l'ont couronné, il a encore une fois, lui aussi, donné la liberté à la Grèce !
C'est Plutarque qui l'assure, comme témoin contemporain !
Et quelle nation, en effet, peut être plus libre que celle à qui les Néron, les maîtres et les ravageurs , promettent , foi du serment > la liberté.
Je cherche comment des gens si avisés que les Grecs ont si vite roulé dans le gouffre ; comment l'esclavage, sous une autre race, s'est appelé si facilement l'indépendance. Et voici ce que je trouve :
Nous n'avons pas l'histoire de ce changement d'esprit; les éléments nous manquent pour la re-
trouver en des documents certains. C'est un de ces cas où nous devons reconstruire l'histoire morale d'yne r$ce d^ownes ; £t où la retrouverons-nous, cette histoire? Dans la nôtre.
De Dénjosthènes à Plutarque, il s'est fait un grand silence dans le monde grec. Pourtant, dans l'Attique et le Péloponèse, les hommes continuaient de parler, sinon à la tribune, au moins dans les marchés et les écoles. Que disaient-ils? Chaque ville avait son sophiste. On Técoutait. C'est cç lojig travail du sophisme que je voudrais retrouver, car c'est lui qui entamait jour par jour l'esprit grec, et qui l'a mis en poussière (1).
Jç pense que l'on a dû s'acharner dans les premiers temps contre Démos.thèijies, et il a fallu commencer par le déshonorer.
C'est ce que l'on a fait, en lui reprochant d'avoir fui à Chéronée ; comme s'il pouvait rester seul à soji rang de bataille quand l'armée était dispersée.
Cette première invective a dû remplir les CQnversations des Athéniens convertis à la défaite,
(1) Où sont les cent mille hommes de Platée !
et Plutarque n'a pas manqué do ramasser ces médisances, si bien qu'elles ont traversé les siècles jusqu'à nos jours.
Après ce premier pas,