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VtE BT MORT DU GÉNIE GREC
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PLAN DE L'OUVRÀGÊ
« Où rfie réfugier pour ne pas voir ce que je vois, pour ne pas entendre ce que j'entends ? Je me réfugierai sur un roc inaccessible, le monde Grec. J'en montrerai là formation dans l'âge classique. »
Premières lignes de l'œuvre où s'est concentrée la dernière pensée d'Edgar Quinet, le dernier battement de son cœur. Elles expliquent pourquoi il a choisi ce grand sujet, de préférence à d'autres plus intimes et plus doux.
En janvier 1875 , trois ouvrages l'attiraient avec une force égale : ses Mémoires, suite de VHistoire de mes Idées, qîiô tôîis ses amis réclamaient, Vie et More du Génie Grec, dont nous publions ici lô fragment inédit et VHistoire de h Proscription.
Il a choisi c le roc inaccessible au découragement, le refuge assuré à toute âme qui, en des temps agités, a besoin de retrouver l'équilibre. »
Écrites d'une haleine le 19 et le 20 mars, ces pages sont interrompues, le lendemain, par la maladie. Samedi, 20 mars, il trace les derniers mots qui nous restent de sa main. A une heure, il dépose cette plume qui, pendant cinquante ans , n'a jamais servi que la vérité, la patrie, la liberté. Six jours après, ce grand cœur, ce grand esprit était enlevé à la France, qu'il a si passionnément aimée.
Quelle douleur pour lui d'interrompre sa tâche ! Avec quel amour il y travaillait ! Ce devait être un livre de paix, un monument élevé à l'esprit humain, la plus haute ambition du penseur, de l'artiste. Oui, il avait l'ambition sacrée de dépasser, comme œuvre d'art, Y Esprit nouveau, et de c mériter tout le bien qu'on en a dit. »
Peu de jours avant, il écrivait à un ami (1) :
c Savez-vous quel sentiment je trouve en moi ? Le désir de mériter de telles paroles, le serment intérieur de tout faire pour les réaliser, le devoir de ne pas rester où j'en suis, de marcher, d'avancer, de ne pas m'arrêter.
« Oui je me reprocherais désormais tout ce qui n'est pas un progrès vers la lumière. Il ne m'est pas permis de perdre un seul instant. »
Son dernier travail s'inspire de deux pensées : le Génie hellénique et la France.
(1) Après le compte rendu de la Revue politique et littéraire *ur V Esprit nouveau.
Que ne puis-je esquisser au moins le plan de l'ouvrage , tel que je l'ai aperçu dans des entretiens trop courts, trop rapides ! L'Assemblée dévorait son temps; les plus graves soucis agitaient son esprit.
Par moments, quand ses appréhensions patriotiques devenaient trop vives , il s'écriait en souriant : Parlons d'Hérodote !
C'était devenu un mot d'ordre.
Pour maintenir dans son âme la sérénité et l'espérance, il s'absorbait dans l'historien immortel qui avait eu le bonheur de raconter Salamine et Platée. Ces deux grandes journées rayonnaient encore pour lui au-dessus de nos défaites et illuminaient le plus lointain avenir. La victoire du Génie hellénique soutenait son cœur très-haut et devait être éternellement féconde, car il inéditait une œuvre qui rattachait harmonieusement les destinées futures de notre France au triomphe de la civilisation d'Athènes.
Lorsqu'il m'en parla pour la dernière fois, ce fut avec un accent extraordinaire. Lui, toujours maître de sa physionomie et de ses sentiments, il ne pouvait les dominer à la pensée de la patrie sauvée, délivrée. L'éloquence, l'enthousiasme de cet entretien m'annonçaient une œuvre bénie, mais aussi tout un monde de préoccupations.
Hélas ! je me rappelle moins ses paroles textuelles que l'émotion avec laquelle il abordait ce grand sujet.
Les agitations politiques, la fièvre qui le minait déjà, à son insu, ébranlèrent chez lui, dans les derniers temps , cet imperturbable calme de la force. Car jamais âme ne sut mieux se maîtriser en toute circonstance et conserver cette paix intérieure qui donnait à sa physionomie, à sa parole, tant de sérénité.
En parlant d'héroïsme antique, les larmes voilaient ses yeux, sa voix. Il lui était impossible de pro-
noncer de sang-froid les noms de Salamine et de Platée. Certains discours vraiment sublimes d'Hérodote lo remuaient si profondément qu'il s'écria d'une voix étouffée en se couvrant le visage de ses mains : « Non, je ne puis achever. »
Surprise, inquiète, je l'écoutais, tantôt heureuse de ses projets, tantôt alarmée en voyant une telle dépense de forces dans les rares moments consacrés au repos.
Cette sourde appréhension m'ôtait le recueillement, la concentration d'esprit avec lesquels j'écoutais habituellement les pensées qu'il m'a confiées pendant vingt-quatre ans.
Il ne Usait presque plus que des textes grecs. Ce fut sa principale lecture tout le mois de janvier. On lui avait prêté de la bibliothèque du palais Bourbon les deux volumes édités par Kreutzer. Un jour il me dit : « Je suis désolé d'avoir terminé mon Hérodote. Quel livre le remplacera? » Et il en avait tant de regrets, que ne pouvant se résoudre à s'en séparer, il se réduisit à lire jusqu'aux commentaires des grammairiens d'Alexandrie, qui n'aimaient pas Hérodote, disait-il.
Ce môme joui» il commença à prendre des notes.
Je croyais son travail plus avancé, tant ses conversations étaient riches, abondantes de faits et de réflexions. Malheureusement il en fut détourné toute la semaine par les discussions des lois constitutionnelles et par le pronunciamiento d'Espagne. Et maintes pages sur la politique versaillaise remplirent le cahier destiné au Génie grec.
Il avait une hâte extrême d'achever ce nouveau livre. Débordé par le temps , par les occupations , même le soir , en rentrant de l'Assemblée , il ébauchait au crayon les pensées tumultueuses qui jail-
lissaient de son ooerur ; ces notes» il les développait le lendemain. Lui, dont la sagesse savait refréner jusqu'à l'ardeur du travail, cette fois la passion l'emporta ; le 80 mars il écrivit toute la matinée e't d'un trait les quatre chapitres sur Pindare, Alcibiade, Démosthènes et Plutarque.
Il y mit une telle fougue» qu'en entrant dans sa chambre, je lui trouvai la voix complètement éteinte. Il me répondit en souriant t « Oui, je crois avoir trop travaillé aujourd'hui. »
Et il s'arrêta à la ligne commencée : Après ce premier pas
Son prôôédé de trâvâtl était celui-ci ! Il couvait trèslongtemps sa pensée ; elle se développait et mûrissait pendant ses méditations silencieuses, surtout dans ses promenades.
S'il rompait le silence , s'il racontait ce qui l'avait absorbé, c'était le signe qu'un chapitre allait éclore dans là journée,
Il n'écrivait pas toujours lé plan de l'ouvrage à l'a- Vànce, et ee contentait de l'ébaucher en esprit. Mais une fois arrêté , il l'observait scrupuleusement, avec f ordre logique et l'harmonie , condition de sa nature.
Lorsque la conception du tableau était bien distincte et que l'exécution matérielle allait commencer, il se donnait le plaisir de suivre un peu sa fantaisie et d'écrire les divers chapitres selon l'inspiration de l'heure. Tel ohapitre qui devait figurer en tête du livre était quelquefois terminé le dernier.
Il faisait comme certains peintres qui se réservent les figures du premier plan et achèvent d'abord celles que leur imagination a évoquées capricieusement avant toutes les autres.
Ainsi de ce fragment. Il y a peint Hérodote, Pindare , Eschyle , Alcibiade , Démosthènes , Plutarque. Mais que d'autres figures ne verront pas ici le jour!
Les' amis d'Edgar Quinet reconstruiront en esprit Pœuvre dont il ne reste , hélas, qu'un fragment.
Ces douze chapitres publiés textuellement, tels qu'il les a laissés, quelques notes inédites, ses conversations sur Pindare et sur Plutarque, ses récits d'Hérodote que je résume, m'aideront à faire entrevoir le plan.
Le 4 mars, il me raconta la bataille de Platée, l'invocation du général Pausanias à la déesse Héra, la prise d'Athènes par les Perses. Il me décrivit Salamine. Il en avait approché en 1829, dans son expédition de Morée.
Que d'idées belles et fécondes j'entendis ce jourlà ! Que n'ai-je pu les recueillir comme jadis dans la solitude de l'exil !
Le 12 mars, en se réveillant, il parla de Pindare avec un élan extraordinaire. Il venait d'apercevoir, au rayon naissant du matin, pourquoi le divin poète n'a jamais prononcé le nom des victoires helléniques, lui, le chantre de la victoire. Quel en est le motif? Personne ne l'a démontré, personne n'a même remarqué ce silence.
Pindare est Thébain. Il ne pouvait, sans déshonorer sa patrie, rappeler les guerres médiques dans lesquelles Thèbes se rangea du côté des Perses. Ce rôle odieux de Thèbes force Pindare à taire les victoires de Marathon, des Thermopyles, de Salamine, de Platée et de Mycale. Il se réfugie dans la poésie de l'époque fabuleuse qui lui donne l'air d'un contemporain d'Hésiode, lui, qui vivait du temps de Léonidas,
d'Aristide, de Thémistocle. Pindare était âgé de quarante ans lors de la bataille de Salamine.
Le 14 mars, de grand matin, nouvel entretien sur Pindare. Cette puissance d'abstraction, cette faculté de se concentrer dans une pensée tout à fait étrangère aux préoccupations passionnées de la politique, m'a toujours étonnée.
Il était transporté à l'idée de la prodigieuse harmonie de Pindare. Et comme je fis cette réflexion ; une traduction même ne peut voiler cette harmonie, il s'écria : « Ne peut éteindre cette harmonie, car c'est une flamme. Rien ne résiste à une ode de Pindare, aucune tristesse, aucun chagrin. »
Et il répéta avec enthousiasme, en souriant, un vers souvent cité pendant le siège de Paris : « Il s'élance, il franchit l'espace... On le couvre de couronnes; sous ses pas la terre est jonchée de fleurs ... Mais déjà, combien de fois, avant ce triomphe, n'avait-il pas été porté sur les ailes de la Victoire ! *
Le lendemain, il revint* encore à ce que nous appelions notre statue antique ; nous lui cherchâmes un nom. En examinant divers titres, il s'arrêta à celui-ci : Vie et Mort du Génie Grec.
Son étude sur Hérodote devait former la trame de l'ouvrage.
L'idée fondamentale, la voici : De la victoire de Salamine et de Platée sont nés tous les chefs-d'œuvre de la Grèce.
Il voyait cette auréole de la victoire, non-seulement dans les tragédies, les hymnes, mais dans les histoires, les harangues et jusque dans les sculptures de la Grèce victorieuse, sur le front du Jupiter panhellien, sur la Pallas-Athéné, dans le sourire triomphant de la Vénus de Milo, et même dans l'élan du
Gladiateur» « oe combattant de Marathon », qui a pour mot d'ordre : l'Hellade.
Tout le génie national de la Grèce émane de l'héroïsme. Il n'a pas élé comme ailleurs l'éblouissement d'un moment. Le rayonnement est continu. « La Grèce n'a point renié l'image qui lui a été révélée. Au contraire, elle a fait du poëme une vérité, de la fietion une réalité, du pressentiment une histoire (1) , *
Hérodote écrit en plein triomphe ; autour de lui, tout un peuple en fête célèbre la victoire de l'Hellade aur l'Asie. L'historien de nos jours, au contraire, décrivait en pleine défaite un passé glorieux.
Pour garder l'espérance, il la plaçait très-haut, dans la vitalité indestructible du peuple.
Hérodote est impartial envers les vaincus, sans haine contre l'envahisseur, puisque toute lutte aboutit à la victoire de la Grèce, Il est le premier qui s'inspire de Salamine et de Platée, mais l'enthousiasme de ces journées illumine la vie nationale et fonde l'unité grecque.
Dans les temps modernes, un fait semblable se renouvelle. Nous avons eu aussi nos Thermopyies dans les détilés de l'Argonne ; nous avons eu nos I-iéonklas, nos Aristides , nos Miltiatles , qui, par les victoires matérielles, en conservant nos frontières intactes, ont préparé les victoires de l'esprit nouveau.
Nos Pisistratides^ réfugiés dans le camp des Barbares, n'ont pu ramener l'ancien régime, grâce aux volontaires de 92.
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{i\ Génie des religions.
Les vrais fondateurs de la civilisation moderne, ce sont les héros ; ils ont facilité la tâche des législateurs, ils ont inspiré les artistes, ils ont préparé le berceau d'une société nouvelle.
Les immortelles créations de la Convention portent aussi au front la flamme jailiie des combats de Sambre et Meuse et des lignes de Wissembourg. Elle rayonne dans le Code civil, dans nos musées, dans toutes les institutions émanées du génie civilisateur de la Convention, et cette lueur s'est projetée sur la démocratie de nos jours et dans toute œuvre belle de nos grands écrivains.
L'héroïsme dans la vie et dans l'art, tel est aussi l'avenir de la France républicaine.
C'est l'unité de race et de langue, mais plus encore le patriotisme, qui met les Grecs en ligne à leur rang de bataille pour couvrir l'Hellade. Là s'est formée l'unité grecque ; la véritable unité française a aussi pour origine la défense des frontières, la défense des droits de l'homme, les victoires du Code civil.
L'indissoluble unité est tout entière dans l'esprit de liberté. « Mes compatriotes, disait Edgar Quinet, sont ceux qui s'iuspirent de la grande Révolution, ceux qui lui restent fidèles dans les actes, dans les règles de la vie. »
L'accord de l'héroïsme et de la sagesse est une des vérités sur lesquelles il insiste le plus dans Vie et Mort du Génie Grec,
Les hommes de la Révolution ont compris comme l'antiquité la sagesse de l'héroïsme.
L'argument glorieux, c'est la folie des Thermopyles, la folie du défilé de l'Argonne. N'y renonçons pas , disait Edgar Quinet. Ne nous bornons pas à invoquer les dates de 89 et de 92, mais gardons l'âme de cette époque, qui enfanta le droit moderne et des œuvres
impérissables. Tâchons de les égaler et même de les surpasser.
Il faut, s'écriait-il, perpétuer, renouveler les grandes actions du passé en toutes choses, non par une stérile imitation de formules, mais en s'inspirant au foyer des hautes pensées. Que le sculpteur, le peintre, le poëte, le penseur invoquent la vérité, comme le général lacédémonien invoquait la déesse au matin de la bataille de Platée. . .
Gomme je t'invoque, ô mon maître! moi, si dépouillée de toute inspiration autre que ma piété et ma douleur !
Je crois que l'ouvrage devait être divisé en deux parties. La première : Vie du Génie Grec. La seconde : Mort du Génie Grec.
Dans la première partie, il eût groupé ensemble, comme dans un bas-relief antique, comme sculptures du bouclier sacré de la Grèce, ces divines figures qui la protègent à travers les siècles après l'effondrement de la patrie : Hérodote, Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, Phidias, Périclès, Socrate, Platon, Xénophon, Thucydide, Démosthènes, génies émergés dans la lumière des victoires helléniques ou qui en gardent le lointain rayonnement.
Puis, dans la pénombre, il eût réuni Plutarque, Polybe, Pausanias, Strabon, Lucien, Théocrite et le glorieux esclave Epictète.
Il eût montré l'inspiration si différente des uns et des autres ; comment la gloire ou l'humiliation d'une patrie asservie ou triomphante influe sur le génie de ses poètes, de ses historiens, de ses philosophes.
11 eût montré le déclin rapide d'une nation qui renonce aux principes où s'alimente la vie morale.
Entre ces deux époques, sur les confins du monde
lumineux, il place une figure charmante et terrible,
' véritable génie de transition entre la vie et la mort,
et qui le préoccupait avec un intérêt passionné. Je
veux dire Alcibiade.
Il eût montré l'obscurcissement des consciences du temps de Démosthènes.
Démosthènes arrête un moment la chute de son pays ; il se retranche dans la sagesse héroïque des ancêtres. Comme eux, il a horreur des capitulations, des petits calculs, il pratique l'héroïsme dans l'action et dans la parole. Malheureusement, il ne réussit pas à donner à ses contemporains l'âme des générations de Salamine et de Platée ; lui seul fut aussi grand que ses héros.
Il succombe, et après lui le Byzantinisme commence dans sa forme première : l'esprit alexandrin.
Les subtilités des hommes de décadence remplacent les victoires de l'esprit de vie. Plus de conquêtes en pleine lumière ; les habiles tournent les difficultés, escamotent la lutte et le triomphe. L'intrépidité des caractères est remplacée par le savoir-faire.
t Qu'est-ce que Démosthènes? Le suprême effort de l'esprit grec, athénien, contre le cosmopolitisme macédonien, oriental, asiatique. Alexandre a vaincu l'Orient. Mais après? L'esprit oriental a tué l'esprit grec (1). »
Après Alexandre et la lignée des généraux macédoniens, on voit apparaître une Grèce asiatique, cette monstruosité tant redoutée qui s'était toujours brisée contre 7a lance dorienne.
(1) Note inédite.
L'Asie vaincue une première fois à Troie, la Grèce reçoit pour trophées V Iliade, les héros d'Homère, qui transfigurent le monde.
L'Asie vaincue une seconde fois A Marathon, à Salamine, à Platée, à Mycale, l'épanouissement du génie grec couvre la terre de sa floraison immortelle. Il atteint son apogée dans le siècle de Périclès.
Philippe triomphe de la Grèce à Ghéronée, et de cette défaite à jamais lamentable est née la civilisa* tion macédonienne, mère du byzantinisme.
En étudiant les temps de Démosthènes à Plutarque, Edgar Quinet analysait le travail des écoles, des sophistes, qui mit en poussière l'esprit grec.
Après l'acharnement contre Démosthènes, les médisances d'Eschine, l'accusation d'avoir fui à Ghéronée, après ce premier pas (1), on parvient à entamer jusqu'aux principes. On tourne en raillerie le devoir, l'héroïsme, la patrie, la nationalité; les mots changent leur acception naturelle ; on en arrive à prêcher la divinité d'Alexandre et on finit par appeler liberté l'horrible état de la Grèce livrée à la férocité de Sylla et de Néron.
C'est avec un procédé scientifique nouveau, Panatomie comparée de l'histoire, qu'Edgar Quinet veut reconstruire un passé mort :
« On a pu restituer sur un débris d'ossements tout un monde antédiluvien. Sur quel débris construirons-nous le monde antique? Sur nous-mêmes. »
« Les invasions de 1814 et de 1815 ont fait connaître les migrations des races. Les événements nou-
(1) Derniers mots du fragment, voyez page 01.
veaux ont expliqué les révolutions de l'antiquité (1). »
Cette anatomie comparée historique peut nous aider aussi à rétablir la vérité des faits dénaturés par Plutarque.
Vingt ans d'Empire nous ont appris qu'il est aisé de frauder l'histoire, d'égarer le jugement de la postérité. On fait croire à la volonté de tout un peuple, quand c'est une faction seule qui impose sa volonté par la violence.
On a vu cette méthode à l'œuvre. Le despotisme crée une opinion factioe que le pays subit, la croyant émanée de lui-môme.
Il en était ainsi du temps de Plutarque. Lorsqu'il nous montre la Grèce élevant des temples à ses bourreaux, à César, c'est absolument le procédé du 2 décembre. Son élu du peuple est sacré par la terreur, les prétoriens, le plébiscite.
« Après la défaite des Athéniens par Antipater, un des généraux d'Alexandre, vingt-deux mille Athéniens sont envoyés en Thrace comme colons. Athènes reçoit une garnison macédonienne. Depuis ce temps, quiconque veut asservir les Grecs leur promet 1* liberté. Déinétrius, fils d'Antigonus, l'impose de deux cent cinquante talents, une nuit, pour la courtisane Lamia (â). »
L'asservissement de la patrie consommé, l'invasion acceptée, il ne reste plus d'histoire nationale, mais une exhibition d'art, un musée historique, une corn* position de littérateur. Plutarque enchaîne ses héros deux à deux à travers les temps et les races les plus opposées. Ses choix ne sont pas déterminés par l'affinité des caractères, par l'identité de situation ; l'es-
(1) Note ioédilo d'Edgar Quinet, 1852.
(2) Ibid.
prit politique en est absent, la moralité surtout. La dernière étincelle de patriotisme semble éteinte. Les mots remplacent les actes.
Les faits les plus sanglants, l'humiliation la plus honteuse, les déchirements les plus cruels désolent la Grèce : guerres intestines, trahisons, capitulations, exterminations, violences de la tyrannie, Plutarque se refuse à les voir, à les sentir. Il se contente des formules.
A ses yeux, «l'envahisseur romain vient donner la liberté à la Grèce. Flatterie pour les vainqueurs, duperie pour les vaincus. Et la conséquence extrême de ce byzantinisme naissant est de couronner aux jeux isthmiques l'opprobre du genre humain. Néron remporte le prix du chant. « Il a bien du talent. » Cela suffit.
La Grèce du temps de Plutarque est symbolisée par cette couronne , prix du vainqueur, décernée au monstrueux César dans l'arène immortalisée par les hymnes et les héros de Pindare.
Cette transformation du tempérament grec, ce divin génie complètement dénaturé, n'est-ce pas là un enseignement éloquent?
« Alexandre acheva la victoire de l'Occident sur rOrient. L'esprit grec triompha, mais il n'y eut plus de Grèce. On vit errer solitairement de grands hommes à la place des peuples. Thèbes fut tout entière dans Épaminondas.
« C'est le temps de Plutarque. Dans son récit, surgissent Tune après l'autre de grandes figures isolées, sans nulle relation les unes avec les autres, comme si le fond même qui les unissait d'abord s'était évanoui. Plus d'Etats, de peuples, d'institutions; plus de continuité dans le récit. Vous sentez à chaque ligne que la société qui liait ces vies éparses a cessé
d'être : nobles statues qui toutes ont pour piédestal commun le tombeau de la Grèce (1). »
Les hardis rénovateurs de l'histoire ont dévoilé dans Plutarque des côtés encore inaperçus. C'était Thistorien idéal pendant la grande Révolution. Girondins, Jacobins, Montagnards, se modèlent sur un type des grands hommes ou s'en inspirent; chacun cherche son ancêtre.
Dans la tourmente révolutionnaire, l'heure n'était pas aux méditations, à la philosophie de l'histoire. Le parallèle des grands hommes suffisait à ces âmes éprises de grandes actions.
Le progrès de l'esprit critique, une morale historique plus austère et plus pure, montrent sous un jour nouveau l'historien qui voyait dans Néron le libérateur de la Grèce. Et c'est encore une de ces vérités que l'on doit revendiquer pour l'enseignement du Collège de France.
Mais , dira-t-on , ce jugement est trop sévère. N'est-ce pas surtout par Plutarque que le sentiment de la valeur individuelle, principe de l'héroïsme, a été transmis à la Renaissance et aux temps modernes ?
Il est vrai, Plutarque a eu cette bonne fortune : ses héros ont fait sa gloire. Le choix des sujets, la forme accessible, Pont popularisé plus que Tacite. Le rapprochement de ces deux noms rend plus évidente l'équité du jugement. Tous deux ont vécu sous Néron. L'un a écrit la vie des plus grands hommes, de ceux qui, par leurs vertus et leur génie, honorent la nature humaine. L'autre s'est occupé des plus hideux, des plus monstrueux caractères, de ceux qu ont déshonoré la nature et la langue humaine.
(1) Génie des religions.
Ches Plularque , conteur de talent , la fibre du patriotisme et de la liberté semble morte.
Tacite, au contraire, reste à jamais le bréviaire des grandes âmes.
Sur le seuil de l'antiquité expirante , Edgar Quinet voyait le précurseur d'un monde nouveau, le révélateur du vrai. Oui , il y a dans ce fait un symbole sublime. Epictète, l'esclave affranchi y c'est l'avénement du peuple, d'une religion de justice. Une pensée régénérée succède à l'immoralité des vieux tyrans célestes et à l'aristocratie corrompue de l'Olympe.
La pensée dTSpictète devait être le final de cette symphonie héroïque du génie grec. Elle commence à Marathon par le clairon de la victoire , et finit par un accord d'une paix divine.
GUERRES MÉOIQUES