‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 17 sur 26 · SALAMINE · texte numérisé non relu

SALAMINE

La terre et le ciel combattent pour THellade. Une terreur divine saisit les Barbares à mesure qu'ils pénètrent dans l'Àttique. Ils ont incendié les villes, les bois sacrés; en approchant du temple de Delphes, ils sont frappés par la foudre, des quartiers de rocher se détachent des sommets du Parnasse et les écrasent. « En même temps, Ton entendit sortir du temple des voix, des cris de guerre. »

Chez Hérodote, le merveilleux et le naturel, le patriotisme et le sens politique se mêlent dans une même trame.

Si ce n'est Minerve qui intervient, comme dans ['Iliade, c'est une tempête du mont Pélion qui seconde, à Artémisium, l'effort héroïque des Grecs et fait périr les Barbares sur les écueils de la mer Eubée.

Quel opprobre ! s'écrie-t-il ; être mis en fuite par un petit nombre !

Le surnaturel, chez Hérodote, s'explique aisément par Timagination, la poésie, le patriotisme exalté, qui donnent un sens prophétique aux phénomènes les plus simples.

L'Attique est dévastée, les Athéniens l'ont abandonnée ; ils sont tous à Salamine. Un peu avant la bataille, un banni d'Athènes se trouve avec Démarate dans la plaine de Thria : ils voient s'élever d'Eleusis une grande poussière ; elle semble excitée par la marche d'un corps d'armée. Tout à coup on entend une voix, des chants... Démarate étonné, ignorant les mystères d'Eleusis, interroge le banni :

« Un grand malheur menace l'armée de Xerxès ; TAttique étant déserte, c'est une divinité qui vient de parler; elle marche au secours des Athéniens. » Après cette poussière , après cette voix , un nuage s'élève, se porte vers Salamine, présage que la flotte des Perses doit périr.

Le matin de la bataille, on adresse des prières nonseulement aux dieux, mais aux héros. On les appelle au secours de la Grèce, on invoque Ajax et Télamon, on envoie un vaisseau à Egine, pour en faire venir les restes des yEacides.

11 arrive au lever de l'aurore et le combat commence aussitôt ; il est le premier à l'attaque.

Comment ce souvenir constant donné aux anciens défenseurs de la patrie, à l'heure du péril, leur mémoire toujours présente, toujours gloritiée, n'auraientils pas rendu les Grecs invincibles ?

Ce n'est plus ici de la superstition, c'est le culte de l'héroïsme. Il contribua à la victoire autant que la sagesse et l'habileté de Thémistocle, autant que la magnanimité d'Aristide, dont une grande parole de-

vrait être présente à l'esprit en toute rivalité politique. Thémistocle le haïssait mortellement : « Remettons à un autre temps nos querelles, lui dit Aristide , et disputons , dans les circonstances présentes, à qui rendra les plus grands services à la patrie. »

Tous deux étaient d'avis qu'il fallait livrer la bataille à Salamine, non dans l'isthme.

Thémistocle, ne reculant devant aucun moyen pour empêcher les alliés de cingler vers le Péloponèse, fait prévenir secrètement Xerxès de presser l'attaque, et décide ainsi le sort de la journée.

Dans son ouvrage la Grèce moderne, Edgar Quinet a consacré une page à Salamine. C'est un témoin oculaire des lieux, c'est le voyageur qui parle :

c Les matelots proposèrent de se laisser dériver sur les côtes de Salamine. Mais au lieu de les atteindre, la lame nous poussa sur le petit îlot de Psyttalie.

« Il est désert, sans traces de végétation, et sa forme est celle d'une écaille de tortue. A dix heures du soir, nous trouvâmes justement sur ses bords un creux de rocher pour nous y échouer et passer la nuit. Nous étions alors précisément au centre de bataille de la flotte do Xerxès. Le front de ses lignes s'étendait un peu en avant. C'est dans cette île qu'avaient été placés , avant l'action , quatre cents Barbares qui furent égorgés par Aristide.

« Dans cette journée, la Grèce accomplit l'œuvre de sa destinée. Pour la première fois, la lutte était engagée corps à corps entre le génie immobile et jusque-là tout-puissant de l'Asie et l'esprit novateur des

races helléniques. La victoire fut incertaine jusqu'au soir. Mais quand les galères du grand roi, ébranlées par l'orage, commencèrent à gémir et à se heurter sur cet îlot de Psyttalie, il parut bien que la conduite de l'univers allait passer à d'autres mains.

« Pendant que le colosse de l'Orient, mutilé et ruiné, rentrait pour toujours dans le fond de ses temples, Sophocle, encore enfant, couronné de feuillages, célébrait par ses danses, sur le promontoire opposé, l'émancipation de l'adolescence du genre humain. »

En racontant Hérodote, Edgar Quinet s'amusait parfois à établir de malicieuses analogies entre tel fait antique et les incidents dont il était témoin chaque jour dans les luttes parlementaires. Ainsi, après je ne sais quelles concessions excessives arrachées par le centre droit au centre gauche, il citait en riant cetle anecdote :

« Après la défaite de Salamine, Xerxès monta sur, un vaisseau phénicien qui le transporta en Asie. Pendant qu'il voguait, il s'éleva du Strymon un vent impétueux qui , soulevant les flots , rendit la tempête d'autant plus dangereuse qu'il y avait jusque sur les ponts un très-grand nombre de Perses qui s'étaient embarqués avec Xerxès et qui surchargeaient le vaisseau. Le roi, effrayé, demanda au pilote s'il y avait quelque espérance de salut. « — Aucune, Seigneur, si Ton n'allège le vaisseau d'une grande partie de ses défenseurs. » Sur cette réponse, Xerxès s'adressa aux Perses: « C'est à vous, maintenant, à montrer l'intérêt que vous prenez à votre roi ; ma vie dépend de vous. »

« Il dit, et les Perses s'étant prosternés , se je-

tèrent dans la mer. Le vaisseau allégé, le roi arriva sain et sauf en Asie.

« Aussitôt qu'il eut débarqué, il donna une couronne d'or au pilote pour avoir sauvé la vie au roi, mais il lui fit couper la tête pour avoir causé la perte d'un grand nombre de Perses. »

Edgar Quinet racontait cela à merveille, prenant le ton majestueux du monarque absolu, après quoi il accentuait finement la moralité de l'anecdote :

L'enthousiasme de la servitude volontaire.

Il faut relire cette fuite de Xerxès à travers les pays ravagés, l'armée nourrie d'écorces d'arbre et d'herbe, la peste et la famine achevant le désastre, le pont de bateaux sur THellespont brisé par la tempête. Un très-petit nombre d'hommes regagne Sardes, la plus grande partie périt dans la traversée.

Forcée d'abréger, de me restreindre, je ne puis suivre Hérodote dans les développements des faits ni des discours. Combien mériteraient des citations entières ! Entre autres, les trois discours à la fin du livre VIII. Les Spartiates supplient les Athéniens de ne pas se laisser séduire par les douces paroles du messager macédonien qui leur offre, au nom de Mardonius, l'alliance flétrissante du roi. Athènes est privée depuis deux ans de ses récoltes, Sparte s'engage à la nourrir pendant la guerre. Ces offres sont repoussées par de sublimes paroles (1), les unes aux messagers macédoniens, les autres aux envoyés de Sparte :

(1) Malheureusement le texte français en affaiblit la beauté; on répète ces mots : « Une traduction d'Hérodote, dans une langue académique comme celle de Larcher, lui ôte sa grâce, sa fleur. »

Il est inutile de grossir avec emphase les forces des Perses, nous savons que les nôtres sont inférieures. Allez rapporter à Mardonius la réponse des Athéniens : Tant que le soleil fournira sa carrière, nous repousserons son alliance; confiants dans la protection des dieux et des Réros dont il a brûlé les statues et les temples , nous irons à sa rencontre. Quant à vous, ne tenez jamais aux Athéniens de semblables discours, ne nous exhortez pas à faire des choses horribles, sous prétexte de vouloir nous rendre des services importants.

Et s'adressant à ceux de Sparte : « La crainte des Lacédérnoniens que nous ne traitions avec les Barbares est dans la nature. Mais elle aurait dû vous paraître honteuse, à vous, qui connaissez la magnanimité des Athéniens •

« Non î il n'est pas assez d'or sur la terre, il n'est point de pays assez beau, assez riche, il n'est rien qui puisse nous faire prendre le parti des Mèdes pour réduire la Grèce en esclavage. .

« Et quand même nous le voudrions, nous en serions détournés par plusieurs grandes raisons : les statues et les temples de nos dieux brûlés, renversés, ensevelis sous les ruines. ..

« Le corps hellénique est d'un même sang, parlant la même langue, ayant les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sacrifices, les mêmes usages, les mêmes mœurs ; ne serait-ce pas une chose honteuse aux Athéniens de les trahir ?

« Apprenez donc , si vous l'avez ignoré jusqu'à présent, apprenez-le : tant qu'il restera un Athénien au monde , nous ne ferons jamais alliance avec Xerxès. Nous admirons l'offre que vous nous faites de nourrir nos familles et de pourvoir aux besoins d'un peuple dont les maisons et la fortune sont écrou-

lOi NOTES.

lées; mais nous subsisterons comme nous le pourrons, sans vous être à charge. »

En citant ces nobles paroles, je vois encore le regard lumineux et profond, j'entends la voix émue de celui qui me les traduisait.

Seconde prise d'Athènes, Mardonius rentre dans la ville déserte dix mois après Xerxès. Les Athéniens réclament les secours des Lacédémoniens, occupés à la muraille de l'isthme ; déjà on élevait les créneaux. Les éphores remirent la réponse au jour suivant, ainsi de suite pendant dix jours.. .. «Je n'en puis donner d'autre raison que celle-ci : l'isthme étant fermé, ils croyaient n'avoir plus besoin des Athéniens. >

C'est ici qu'Edgar Quinet, admirant l'esprit politique d'Hérodote, s'écriait : « Machiavel ou Montesquieu diraient-ils mieux ? »

PLATEE. — MYGALE.

Ce n'est pas une simple curiosité archéologique qui faisait désirer à l'auteur de Vie et Mort du Génie Grec l'enquête topographique sur Platée, les bords de l'Asope, les pentes du Cithéron, le défilé de la Tête du Chêne.

Ces lieux lui étaient chers, parce qu'ils consacrent le triomphe de la liberté sur le despotisme.

Le 15 mars 1875, il écrit à M. Emile Burnouf :

c Je vous envie d'avoir sous vos yeux le ciel d'Athènes et le Parthénon. Combien de fois je tourne mes regards vers ces merveilles ! j'y cherche la paix de l'esprit que je ne puis trouver nulle part ici, ni dans les choses, ni dans les hommes. L'idée est-elle venue à un des élèves de l'école d'Athènes de faire un relevé

106 NOTKS.

descriptif et graphique très-détaillé de l'état actuel du champ de bataille de Platée ?

« J'en suis en ce moment très-occupé. »

Un contemporain dePausanias, du vainqueur de Platée, Hérodote lui-même, n'auraient pas étudié avec plus de piété qu'Edgar Quinet cette topographie de Platée.

Courbé sur les cartes géographiques les plus détaillées qu'il possédait, il y marquait la position des combattants ; la fontaine Gargaphie qui fournissait aux Grecs de l'eau, les bords de TAsope où ils puisaient difficilement sous les flèches des Mèdes, les défilés du Githéron gardés par l'ennemi, l'île d'Oeroô formée par les deux bras de la rivière qui descend du Mont Cithéron dans la plaine, et où la moitié de l'armée grecque se posta ; le temple de Junon du côté de Platée où l'autre moitié de l'armée alla camper quand la nuit fut venue, au lieu d'ouvrir les passages du Cithéron, ainsi qu'on était convenu ; le temple de Cérès Eleusine aux bords du Moioéis où Pausanias s'arrêta. C'est là que pressé par la cavalerie ennemie, il invoque d'abord le secours des Athéniens ; mais ils sont aux prises avec les alliés des Perses. C'est là que réduit aux seules forces lacédémoniennes, dans un combat où il s'agissait de « la liberté ou de la servitude de la Grèce », Pausanias tourne ses regards vers le temple de Héra, implore la déesse, la supplie de ne pas permettre que les siens soient vaincus.

« Il l'invoquait encore, lorsque les Tégéates marchèrent aux Barbares, les Lacédémoniens marchèrent aussi. . . . A-cette journée les Spartiates vengèrent sur Mardonius la mort de Léonidas, et Pausanias, fils de Cléombrote, y remporta la plus belle victoire dont nous ayons connaissance. »

« Le même jour que les Barbares furent battus à Platée, ils le furent aussi à Mycale en Ionie... Le combat de Platée se donna le matin et celui de Mycale l'après-midi. »

Et Hérodote ne manque pas d'ajouter :

« Les Grecs qui étaient à Mycale, moins inquiets pour eux-mêmes que pour la Grèce, craignaient qu'elle n'échouât contre Mardonius. Mais dès qu'ils apprirent la victoire de Platée, ils marchèrent au combat avec encore plus d'ardeur. »

Et puis, le héraut avait prononcé le mot magique qui donne la victoire : « Que chacun de vous, dans Faction, se souvienne premièrement de la liberté ! »

Le complément naturel du récit d'Hérodote, ce sont les Perses d'Eschyle. Si l'art manque à Hérodote, en revanche Eschyle possède la science de l'historien et du stratège. Quel rapport de général d'année égale en lucidité la description de la bataille de Salamine ?

L'épilogue éloquent des guerres médiques est dans la bouche des vieillards de Suse, dans le dialogue de la mère de Xerxès et du Chœur.

Atossa l'interroge sur les Grecs :

« Quel monarque les conduit et gouverne leur armée ?

Le Chœur : « Nul mortel ne les a pour esclaves, ni pour sujets. »

A ce moment le courrier annonce la défaite :

« villes qui couvrez toute la terre d'Asie! ô Perse!.,. L'armée des Barbares a péri tout entière... ô Salamine, nom fatal et détesté ! Athènes ! Athènes ! que ton souvenir me coûte de pleurs ! »

Atossa : « Combien les Grecs avaient-ils de vaisseaux, dis-moi, pour oser engager le combat avec la flotte des Perses?.. .

— Les Barbares l'emportaient de beaucoup. Les Grecs avaient au plus trois cents navires. . . . Xerxès, j'en suis garant, conduisait mille vaisseaux... Athènes est une ville inexpugnable, Athènes contient des hommes ; c'est là le rempart invincible. »

Une idée superbe c'est l'évocation de l'ombre de Darius et les menaces qu'il profère contre les Perses s'ils ont l'insolence de renouveler leurs attaques contre la Grèce.

Le Chœur lui demande : « Comment, après un tel désastre, le peuple perse retrouvera- t-il des jours heureux? j>

L'ombre de Darius : « Si vous ne portez jamais la guerre dans le pays des Grecs, votre armée, fûtelle encore plus nombreuse que l'armée de Xerxès ; car la terre elle-même combat pour eux. »

Enfin Xerxès entre en scène, les vêtements en lambeaux : « Hélas î hélas ! ma noble armée !

Le Chœur : Quel coup, quel coup terrible ! L'Asie, ô mon roi, est abattue sur ses genoux. •. Infortune inouïe, infortune inouïe ! . . .

Xerxès: Quoi! je vis encore, et cette armée immense a péri ! . . .

Le Chœur : Le peuple d'Ionie ne fuit donc pas dans le combat?

Xerxès : Un peuple de braves.. • .

— Hélas ! hélas ! hélas ! hélas !

— C'est plus qu'hélas ! qu'il faut dire.

— Oui, nos malheurs dépassent tous les malheurs ! . . . Grands dieux ! grands dieux ! Infortune, infortune !

— Réponds à mes cris par tes cris !

A mon chant lugubre, joins tes funèbres accents !

— Hélas ! hélas ! hélas !

— Accablant revers !

— Revers qui brise mon cœur.

— Frappe, frappe ton sein, gémis sur ma souffrance.

— Je pleure, je sanglote.

— Réponds à mes cris par tes cris.

— J'obéis, tu le vois, ô mon maître !

— Fais éclater tes sanglots.

— Hélas ! hélas! hélas! oui, je veux gémir encore, je veux meurtrir encore mon sein.

— Frappe ta poitrine. Chante l'hymne mysien !

— douleur ! ô douleur !

— Dévaste, dévaste cette barbe blanche et touffue.

— A pleine main, à pleine main ! ô lamentable, lamentable revers !

— Pousse des cris aigus !

— Je t'obéis encore.

— Déchire d'une main violente les vêtements qui t'enveloppent de leurs plis.

— douleur ! ô douleur !

— Arrache tes cheveux en gémissant, car notre armée n'est plus !

— A pleine main, à pleine main ! O lamentable, lamentable revers !

— Fonds en larmes !

— Mes yeux en sont baignés.

— Réponds à mes cris par tes cris.

— Hélas ! hélas ' hélas !

— Retourne en pleurant à ton foyer.

— O Perse ! Perse, pousse un cri de douleur.

— Oui, que le cri de douleur remplisse la ville !

— Poussons des sanglots, des sanglots, des sanglots encore !

— Avancez lentement; poussez vos cris de douleur!

— Perse ! Perse, pousse un cri de douleur !

— Hélas ! hélas ! notre flotte, hélas ! hélas ! nos vaisseaux ont péri.

— Je t'accompagnerai avec de tristes lamentations !

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