‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 18 sur 26 · ESCHYLE · texte numérisé non relu

ESCHYLE

L'idée fondamentale de Vie et Mort du Génie Grec est de montrer l'influence des guerres médiques sur l'éducation, le tempérament, le caractère du génie hellénique.

Depuis la victoire de la Grèce, ce Génie représente l'identité de la raison humaine et de la raison divine. C'est sa propre statue qu'il dresse fièrement jusqu'aux nues; fierté justifiée par la vraie grandeur. Invincible force d'esprit qu'Edgar Quinet admirait dans l'antiquité et qu'il voulait retrouver dans le présent comme une armure naturelle de l'âme humaine.

En 1839, dans son cours de Lyon, lorsqu'il étudiait Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, Phidias, Périclès, Démosthènes, il évoquait seulement les figures idéales de la poésie, do la sculpture, de l'éloquence.

C'était encore à une heure matinale de la vie, avant

les luttes, avant l'adversité qui ajoute son enseignement et ouvre des perspectives nouvelles au penseur, à l'artiste. Nos désastres ont éclairé une face ignorée des chefs-d'œuvre antiques et ont révélé un sens caché.

Après le siège de Paris, il examinait les conditions de rénovation pour la France :

« Se ressaisir, reprendre son équilibre, ce doit être l'effort de chacun. D'où, la nécessité non-seulement des travaux industriels, agricoles, mais aussi des grands travaux de l'intelligence. A cela doivent servir les forces amassées dans les œuvres des grands hommes. Elles réparent l'esprit des vaincus, elles rendent l'héritage du genre humain à ceux qui ont tout perdu.

« Essayez ce que peuvent les arts, les œuvres de l'antiquité, vous vous sentirez renaître dans ces sources sacrées ; tout prendra pour vous un sens nouveau.

« Les marbres des anciens, leurs statues, leurs temples, leurs poèmes, leurs histoires, ont des secrets à vous dire, que vous ne pouviez comprendre auparavant. Leur sérénité vous pénétrera. Demandez-leur la paix, la raison, l'équilibre, ils en ont fait provision pour vous.

« Sublime Vénus, échappée comme nous, avec nous, de la ruine, reviens à la lumière. Donne-nous ce que tu possèdes, enseigne-nous la grandeur et la force de l'âme. Apprends-nous à surgir comme toi des flots amers, le front serein, les yeux fixés sur l'immense avenir.

« Après nos calamités, quand j'ai rencontré pour la première fois une statue grecque, un poëme grec, il m'a semblé que je ne les avais jamais vus auparavant m'accueillir de ce sourire divin. Que n'avaient-ils pas à me dire? Pendant le siège de Paris, au fracas noc-

turne des obus qui pleuvaient sur mon toit, Homère m'a soutenu ; il m'a sauvé de la famine. Essayez de ce divin remède.

« Les créations des temps passés revivent devant nous plus belles, plus jeunes. Elles semblent nous dire :

c Vois ! nous n'avons pas changé. Mais toi, France, pourquoi es-tu si dépouillée ? De quelle nuit sors- tu?

« Les Barbares ont-ils voulu te renverser et disperser tes membres ? Reviens parmi nous sur ton ancien piédestal, France, sœur, amie, fille comme nous de l'éternelle beauté.

« Oui, pour panser tant de plaies de la France, je . voudrais appeler ici tous les dieux et les déesses et toutes les œuvres où l'esprit humain amis sa puissance, sa grandeur, sa raison, sa bonté, son espérance.

« Quand les anciens auront apporté leurs baumes à ce blessé, je veux encore que les modernes y ajoutent leur plus pur breuvage et que la coupe se remplisse jusqu'aux bords des pleurs de la terre et du ciel.

« Dans l'abîme où nous sommes tombés, combien Homère me semble rajeuni ! que Platon me semble plus splendide, Aristote plus puissant ! je sens la main de ces grands hommes, ils me tirent du gouffre, ils me ramènent à l'éternelle lumière. Salut, aurore divine, jour nouveau, ciel que je croyais ne pas revoir !

«Je m'étais souvent demandé comment les guerres de l'antiquité grecque, à la belle époque de Périclès, avaient laissé si peu de traces de douleur dans les œuvres des contemporains. Je n'entendais aucun écho des cités envahies et saccagées. Si j'interrogeais les commentateurs ils me répondaient par l'éloge accoutumé du calme antique.

« La première fois que je relus une page de l'antiquité grecque, depuis la capitulation de Paris, ce que

je cherchais m'apparut sur-le-champ. Nos désastres m'éclairèrent. J'entendis les cris de désolation auxquels j'avais été sourd jusque-là. Je discernai les gémissements des prisonniers, les clameurs des populations asservies, je reconnus les angoisses de notre Alsace, de notre Lorraine, dans les paroles entrecoupées qui s'échappaient du monde grec.

t Je retrouve, j'entends les lamentations de la Grèce vaincue non pas dans les historiens qui se faisaient une loi de rester impassibles, mais chez les hommes qui parlaient au nom du peuple : je veux dire dans les chœurs tragiques (1). »

Reprenons quelques-unes des tragédies relues si souvent ensemble, celles qu'Edgar Quinet aimait le plus. Certains passages caractérisent mieux que de longues citations le génie des chefs-d'œuvre antiques.

Quoi de plus héroïque, de plus fier, que la proclamation d'Étéocle dans les Sept devant Thèbes ?

t Le devoir commande. Nous avons à défendre, à sauver la cité, les autels des dieux de la patrie et leur honneur menacé, et nos enfants, et cette terre, notre mère, notre tendre nourrice, celle qui porta tout le fardeau de notre enfance, depuis que, naissant à peine, nous rampions sur son sol favorable ; celle qui nous éleva pour être des citoyens fidèles, de belliqueux défenseurs au jour de la nécessité. »

Entre tous, c'est Eschyle qui sait faire revivre les émotions terribles d'une cité en péril : angoisses,

(1) La République. 1872. Un volume, Dentu.

terreurs, invocations, espérances et désespoirs, tous les sentiments, toutes les pensées d'une ville assiégée éclatent à la fois dans ces tableaux; nous les avons eus nous aussi sous les yeux.

Les traits obscurcissent l'air « pressés comme les flocons de la neige qui tombe ». On entend jusqu'aux bruits de roues des chars de guerre. Quelle vigueur ! C'est bien un style aux assises d'airain.

« Déjà mugissent au pied de nos murailles les vagues de l'armée assaillante... Qu'ils ne s'écroulent pas sous les coups de l'ennemi vainqueur, ébranlés jusque dans leurs fondements, dispersés jusqu'à la dernière pierre ces foyers domestiques qui vous sont consacrés! »

Et ce, chœur de captives qui guettent avec angoisse du haut des murailles les progrès de l'ennemi ! C'est aussi beau que dans V Iliade. Ah ! que l'antiquité a connu la douleur et l'a exhalée dans toute sa vérité ! qu'elle a fouillé l'âme humaine !

« La terreur ne s'endort pas dans mon âme. L'anxiété habite mon sein et rend ma frayeur plus vive... Commencer l'odieux voyage de l'exil... mon cœur sanglote dans ma poitrine. »

Le doute a envahi Eschyle : « Vous priez les dieux de protéger ces murs contre la lance des ennemis ! . . . Mais on dit aussi qu'une ville prise, ses dieux l'abandonnent. »

Les femmes seules espèrent encore dans la puissance céleste : « Souvent elle guérit des maux sans ressources. Souvent elle dissipe le nuage de larmes amères qui charge les yeux de l'infortuné. »

Le héros aime mieux se fier à son bras. Aux menaces, au vain épou vantail, il répond : « Les emblèmes ne font point de blessures. »

t Que le ciel y consente, que le ciel s'y oppose, il

m* NOTES.

renversera Thèbes, dit-il. — A cet homme, dont la bouche est pleine d'insolents discours, j'oppose un brave guerrier, un cœur brûlant de courage. »

« Celui-là ne connaît pas la jactance, mais son bras sait agir.

* Il veut, non point paraître brave, mais l'être. » Toute la bataille est peinte dans ce vers ; c Furie impitoyable, à l'œil toujours sec, elle est à mes côtés, elle me crie : c La victoire d'abord , la mort « après ! »

Quel enseignement puiserons-nous dans les Bkoéphores ? Cette violence de sentiments tragiques n'appartient presque plus à l'humanité, surtout à natra temps. Ce ne sont pas même les passions des hommes de l'âge de pierre ; tout au plus celles des dieux.

Et pourtant cette haine antique, cette douleur antique arrivée à sa plus sombre expression révèle des puissances de l'âme aujourd'hui affaiblies ou disparues^ sentiments profonds, inflexibles, immuables, religion de la justice, piété filiale, fraternelle, égale à cette religion; c'est là, si je ne me trompe, l'idéal que nous offre l'antiquité ; Eschyle surtout l'exprime avec ma éloquence suprême.

Ce même poète des Euménides, inspiré pap la pâle Erynnis, enseigne le culte fidèle, l'impérissable tendresse qui unit les vivants aux morts. Ces dialogues d'Electre et d'Oreste devant le tombeau d'Agamemnon sont bien dans la nature humaine. Changez les passions atroces de l'âge de bronze, mettez dans la bouche des survivants les invocations pieuses de deux âmes éplorées, énergiques, pleines de foi, entourées de périls, avec la volonté de les vaincre et de dé-, fendre une mémoire sacrée, et dites si la réalité, si le cœur humain, à trois mille ans de dvMance ^'aurait

pas les mêmes accents : « Mon père. . . je t'invoque!

— Et moi aussi, mon père, j*ai besoin de toi. .. — Si tu nous abandonnes, tes mânes resteront sans gloire...

— Toujours, cette tombe sera le premier objet de" mon culte. — Permets, ô terre, que mon père vienne être témoin du combat. . . — Au souvenir de ces outrages, te réveilles-tu, mon père? — Relèves-tu ta tète chérie? Eh bien ! envoie donc la Justice combattre à côté de tes enfants, ou plutôt rends toimême les coups qu'on te porte, si, vaincu jadis, tu veux vaincre à ton tour. — Entends ce dernier cri que je ^adresse, mon père. Vois tes deux enfants debout, près de ta tombe, prends pitié de ta fille, de ton fils. C'est ainsi que tu vivras encore malgré le trépas... Entends nos vœux, c'est pour toi que nous gémissons ainsi ; et nous exaucer, c'est te sauver toimême. »

De toutes les conceptions d'Eschyle, ce sont peutêtre les Buménides qui renferment la plus haute moralité, d'une portée philosophique admirable. La conscience réveille les remords parfois assoupis dans uu eœur droit qui a failli par la faute des dieux; car Eschyle accuse hardiment les dieux d'attirer les hommes dans un guet-apens, de les enlacer par les liens de la fatalité. D'autant plus terribles, implacables, haletantes, oes furies, ces remords se redressent, harcèlent, poursuivent cette âme en détresse. Quand l'expiation par la douleur Ta épurée, alors la justice se transforme en clémence. La sagesse, une lumière supérieure (Minerve et Apollon), pacifie les voix inexorables de la conscience et transforme les furies, vengeresses en vénérables déesses protectnces.

Il y a quelque chose de profondément humain,

dans cette pensée, que les regrets cuisants, pareils à un feu, consument l'âme et préparent ce calme si doux après Forage de la douleur. La comparaison des maux soufferts s'ajoute à cette paix divine et change réellement les Euménides en Bonnes Déesses.

Dans une note inédite, Edgar Quinet dit, au sujet des Euménides : « Combien de fois nous faisons comme les Grecs, appelant bonnes déesses nos Euménides ! Il nous arrive bien souvent de cacher par un sourire le fantôme qui nous terrifie au fond du cœur. »

Toujours on retrouve dans Escbyle le grand citoyen, le combattant de Salamine, qui fait tout converger vers la gloire de sa patrie. Rien de plus touchant que ses souhaits pour Athènes ! Disons Paris, et ce sont les mêmes que nous formons pour la France :

« Des vœux de victoire, et d'une victoire toujours loyale ! Qu'avec eux conspirent et la terre et les flots des mers, et le ciel et le souffle des vents ! Que le soleil lance sur cette terre de propices rayons ! Que la terre soit féconde en fruits et en troupeaux ! Que les citoyens vivent dans une prospérité que jamais n'affaiblisse le temps ! . . . Que ta haine pour les impies grandisse encore. . . C'est la race seule de justes qui doit vivre exempte de maux. . . Que les citoyens soient pleins les uns pour les autres d'un mutuel amour ; pour l'ennemi d'une haine unanime ! . . . Ecartez loin de ce pays le malheur et la tristesse ! N'envoyez que le bonheur et la victoire ! »

Les Suppliantes. C'est la tragédie des exilés. Ils n'ont pas trouvé en 1852 un hôte bienveillant (quoique indécis) comme Pélasgus. Les rois de toutes les contrées n'ont pas eu un instant d'irrésolution ; énergi-

quement ils ont expulsé les proscrits et les ont entraînés sur des vaisseaux rapides loin de ces rivages peu hospitaliers.

Quelle alternative de craintes, de regrets, de désirs dans l'invocation des malheureuses femmes :

« terre aux nombreuses collines, qu'aurons-nous à souffrir? Où fuir?... Que ne puis-je devenir une noire fumée, monter vers les nuages et m'évanouir soudain ! Que ne puis-je comme la poussière m'élever sans ailes et me perdre dans les airs ! . . . Ranimetoi mon âme ! ... »

Et ces retours de la pensée vers le pays qu'on a quitté : « Ma patrie sainte et antique, oui, ma patrie est en ces lieux.

— « Crie ! et que tes clameurs passent en amertume toutes les plaintes, toutes les lamentations de la misère...

— « Hélas ! hélas ! j'ai demandé aux dieux leur secours; ils m'ont accordé ma ruine. »

« Les vents qui poussent dans l'exil, les fatales douleurs, les guerres sanglantes, voilà l'objet de mon effroi. »

A la fin, éclate l'âme indépendante du citoyen d'Athènes. Le peuple intervient ; il a rendu un décret qui protège les Suppliantes et les défend contre les injustes agresseurs :

« Ce décret, c'est un clou solide qui l'a fixé, il est inébranlable. Nous ne l'avons point écrit sur des tables, nous ne l'avons pas scellé dans les feuilles d'un livre, mais la bouche d'un homme libre l'exprime devant toi sans détour. »

c Eschyle évoque le dieu personnel par les formules de la philosophie : quel qu'il soit il est la cause suprême... Non-seulement les poètes tragiques décomposent les croyances de l'antiquité, mais ils ont des pressentiments tout divins. Ce sont les prophètes païens du christianisme (i). »

L'audace d'Eschyle se donne pleine carrière dans Prométhée. D'un mot, il caractérise le châtiment réservé aux bienfaiteurs de l'humanité : « Quel fut son crime? Il aima trop les hommes. »

Défis intrépides aux puissances tyranniques qui oppriment le juste. En même temps quelle exquise poésie !

t Trop tard à ton gré la nuit viendra cacher le jour sous sa robe émaillée d'étoiles. Trop tard le soleil viendra dissiper le froid du matin. Tu vivras sans cesse accablé par la douleur du mal présent, car celui qui doit te délivrer n*est pas né encore . . . Sentinelle inquiète, sans sommeil, sans nul repos, poussant mille plaintes, mille gémissements inutiles, car le cœur de Jupiter est inexorable. Toujours c'est ufl maître dur, celui qui commande depuis peu . . •

< Seul, il conserve un éternel courroux, lui, le tyran impitoyable de la génération céleste. . .

«— Il aura besoin de moi, ce maître des immortels !

c — Toujours de l'audace ! Malgré cette amère infortune, ne vouloir rien céder?

«— Jupiter est cruel, je le sais. Le juste pour lui, c'est son caprice.. .

« Car c'est là le vice éternel des tyrans de soupçonner la foi de leurs amis.

t — Rentre en toi-même, forme-toi un nouveau ca* ractère. Un maître nouveau commande aux dieux.

(1) Génie des religions.

t — Et qui donc lui arrachera le sceptre de la toutepuissance ?

« — Lui-même ; son imprévoyance, sa folie. . .

« Jupiter est moins que rien à mes yeux. »

« ... Eh ! maîtres nouveaux, votre empire est d'hier, et vous vous imaginez que vos palais ne peuvent pas connaître la douleur? N'en ai-je donc pas vu chasser deux rois? Et le troisième, celui qui commande aujourd'hui, je verrai, oui je verrai bientôt sa chute honteuse. Moi, sentir la crainte ! Moi, trembler devant les dieux nouveaux ! N'en crois rien. Il s'en faut de beaucoup, il s'en faut tout encore. »

«... En vain, tes discours m'importunent; c'est parler aux flots de la mer. Ne va pas te mettre jamais dans l'esprit que moi, effrayé par l'arrêt de Jupiter, je deviendrai faible d'esprit comme une femme ; que j'irai comme une femme lever des bras suppliants vers celui que j'abhorre de toute ma haine, et le conjurer de briser mes fers. Loin de moi cette lâche pensée...

« Qu'il dure donc ce délire! si c'en est tin de haïr 866 ennemis! »

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