‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 19 sur 26 · SOPHOCLE · texte numérisé non relu

SOPHOCLE

« Quant à Sophocle, la spiritualité croissante de la poésie a déjà passé tout entière dans sa langue. On peut la comparer au dessin le plus pur d'un vase antique. Ce n'est souvent qu'un trait, mais ce trait est la ligne même de la beauté. .

« Rien n'a surpassé jamais l'originalité, la vie, la grâce de cet art souverain ; plus les imaginations de nos jours sont impatientes, haletantes, plus il leur' conviendrait de se reposer par intervalles dans la méditation de cette beauté qui doit sa supériorité sur toutes les autres à sa sérénité même. »

Trente-cinq ans après ces lignes, Edgar Quinet revenait à Sophocle. Il avait montré jadis le bel adolescent, la lyre en main, conduisant le chœur des danses autour des trophées, célébrant Salamine.

Maintenant il le suivait jusqu'au bois de Colone,

â l'ombre des oliviers, où le vieillard écrivit au chant des rossignols sa dernière œuvre de génie.

Il voulait montrer l'universalité et la plénitude des facultés chez les anciens. Vainqueur d'Eschyle dans une tragédie, Sophocle joint à ce triomphe une gloire toute différente. Athènes Ta nommé général dans la guerre contre Samos, stratège, collègue de Périclès.

C'est un poète ! Sans doute ; mais c'est le grand citoyen, le grand politique, le grand penseur.

Dans son extrême douceur le génie d'un Sophocle, d'un Pindare, réunit à la fois l'âme de Léonidas, de Périclès et d'Epictète; le héros, l'homme d'État, le moraliste.

Dur sacrifice que celui du poète, qui replie ses ailes pour gravir les arides sentiers politiques. Lui qui vivait de lumière, de beauté, le voilà aux prises avec les laideurs et les noirceurs humaines.

La splendeur du vrai l'illumine encore dans son devoir de citoyen, comme dans ses inspirations les plus idéales ; mais avec quelle joie il reviendra à cette chaude et éblouissante région de la fantaisie ! I 1 Le poète de l'antiquité exigeait des hommes un effort, une vertu. Lui-même, il mettait en pratique les préceptes éternels du beau et du bien. Il ne se bornait pas à proclafner des règles d'harmonie, il en était l'exemple vivant, et sa vie devenait ainsi plus belle que la plus parfaite de ses œuvres.

« Les créations du temps passés revivent devant nous plus belles et plus jeunes. »

Cherchons un écho à ces paroles. Pures et suaves filles du ciel de la poésie, répondez à celui qui voulait encore une fois vous rappeler à la vie !

Piété, fidélité au delà de la mort, tendresse ineffable) attente invincible du jour de la justice pour châtier le crime, douleur inguérissable suivie d'une joie radieuse en retrouvant celui quelle croyait avoir perdu à jamais, tous les contrastes à la fois, les sentiments les plus doux et les sentiments les plus farouches, voilà Electre.

D'abord elle éclate en larmes : « Jamais je ne cesserai de faire entendre mes gémissements et mes cris, tant que je verrai les astres brillartts de la nuit, tant que je verrai la lumière du jour.

« Mes lamentations n'auront point de terme, jamais je ne cesserai de pleurer, x»

Puis, ces mâles accents: « Ai-je cessé de vivre? Je vis mal sans doute, mais assez pour moi. Je les importune ».

Le Chœur : « Si mon esprit aveuglé ne s'abuse et n'a perdu le sens, la justice clairvoyante s'avance, portant en ses mains le châtiment du crime. »

Ce qu'il y a de plus tragique dans Ajax, c'est de voir le héros, le grand homme en butte aux moqueries de tout un peuple» Véritablement sa mort devient un soulagement pour l'âme oppressée par tant d'outrages ; il reprend enfin toute 6a grandeur.

Le beau rôle est donné au fourbe/ à l'astucieux Ulysse qui a causé les malheurs du héros. Chose plus étrange, la conscience publique représentée par le chœur le proclame comme le sage des sages .

Teucer c'est le devoir intrépide, cœur fier et libre, supérieur à sa mauvaise fortune, supérieur aux puissants qui le menacent :

« Ta langue nourrit un terrible courage ! — La fierté est permise quand on a pour soi la justice. »

Une figure touchante, c'est la femme d'Ajax, fille

de roi, captive du héros» Elle s'efforce vainement de consoler la douleur sublime d'Ajax : « Ténèbres qui êtes ma lumière !» A ce cri, la tendresse répond : « Ai-je une autre patrie, une autre fortune que toi ! Je ne vis qu'en toi ! »

Que de pensées fortes, élevées, délicates ! « Le trait lancé contre les grandes âmes atteint son but. .. C'est cotitre l'homme puissant que l'envie ëé glisse . . . »

* La haine même ne saurait sans crime poursuivre un grand homme au delà du tombeau. »

Et ce mot fier et superbe d'Ajax : « Avec les dieux, un lâche même peut obtenir la Victoire ; moi je me flatte, sans leur aide, d'acquérir celte gloire. »

Et ses adieux à là vie i « Brillante clarté du jour, soleil radieux, je té parle pour la dernière fois. lumière, sol sacré de Salamine, ma patrie* foyer de mes ancêtres, glorieuse Athènes, amis élevés avec moi, fontaines, fleuves, campagnes de Troie, je vous salue. Adieu, ô vous qui m'avez nourri. Ce sont les dernières paroles qu'Ajax vous adresse ; je dirai le reste aux enfers. »

Un des plus beaux passages de Sophocle se trouve dans Œdipe-roi, cette création pathétique, où résonne toute la gamme des douleurs humaines, les plus terribles, les plus invraisemblables et pourtant les plus naturelles. Oui, les malheureux se sentent un peu calmés par tant d'infortunes en se voyant dépassés. En même temps, quel haut idéal dans ces vers :

< Puisse-t-il m'être donné de conserver la sainte pureté dans toutes mes actions et mes paroles, et de régler ma vie sur ces lois sublimes, émanées des cieux. . . dont l'origine n'a rien d'humain ni de mortel, et que jamais l'oubli ne peut abolir! En elle6 vit la

puissance divine et la vieillesse ne peut les atteindre. »

Antigone.

femme ! fragilité est ton nom , s'écrie le grand tragique anglais.

Sacrifice et noblesse, voilà ton vrai nom, dit Sophocle. Et il crée le type d'Antigone.

La douleur, l'immolation sont tellement dans la destinée de la femme, que les situations les plus infortunées semblent son cadre naturel. Tout au contraire pour Thomme , le roi de la création , l'être fort ; on ne peut supporter le spectacle de sa misère. Voir cet invincible déchu, désarmé , réduit à un tel état de faiblesse et d'indigence que la main d'un enfant guide ses pas chancelants, comment affronter cette émotion? Vienne la mort, cet équilibre suprême, elle remettra l'ordre et la justice dans l'anomalie de la vie !

Antigone, unique appui du vieillard aveugle, banni, affaissé sous le poids de l'âge et de la persécution, est encore plus grande dans son rôle filial, que dans son rôle fraternel. Plus tard, l'action, la lutte engagée contre le tyran transforment l'intrépide jeune fille en héros ; seule contre un univers conjuré.

Mais dans Œdipe à Colone, une frêle enfant, protectrice de l'exilé, du vieillard expirant, c'est l'épreuve sans pareille. Quels sentiments agitaient ce cœur! Respect sacré du malheur et de la vieillesse ; tendresse filiale immense; craintes et sollicitude d'une mère chargée d'un être sans défense ; vénération et amour pour celui qu'elle aurait voulu entourer de gloire et de bonheur. Et maintenant le voilà errant, mis au

ban de l'espèce humaine, chargé d'injustes malédictions , car il n'est pas coupable de ses crimes inconscients.

Elle le sait; et ce sentiment devait à lui seul maintenir son cœur très-haut. Mais cette fille sublime est trop absorbée par son père, trop attentive à lui aplanir la route terrible qui ensanglante ses pieds. Il faut un trésor inépuisable de bonté, de piété, de courage pour suffire à tout dans cette existence dépouillée d'espérance, de justice, de repos et d'abri.

Les rôles sont renversés. Le malheur a brisé le vieillard; ce n'est plus un homme, mais un faible enfant désarmé ; le jouet, la risée du passant, s'il n'était sous la garde de cette âme vaillante, archange qui l'abrite de ses blanches ailes.

Ah ! qu'elle honore la nature humaine ; cette sainte Antigone !

Ici, le miracle n'entre pour rien dans la légende. La piété filiale répand le baume sur les blessures, nourrit et désaltère la pauvre vie confiée à sa garde. Vie si amoindrie, si ébranlée par les ténèbres et l'adversité ! On a peine à entendre cette voix affaiblie qui interroge le guide, sur les moindres mouvements :

Où sommes-nous? — Où poserai -je le pied? Où es-tu ?

Image déchirante qui arrache des larmes à la simple lecture.

Un seul point soutient la figure morale d'Œdipe et lui conserve un caractère auguste ; c'est le sentiment très- vif de son innocence qui éclate chez lui avec fierté, et le respect de soi-même qu'il puise dans l'injustice des dieux.

De là aussi, une solennité superbe à l'heure de sa mort. Dans le bois mystérieux de Colone, où les rossignols chantent l'hymne éternel de la nature, sous

les ombrages sacrés, sillonnés par la foudre, au milieu des fracas du tonnerre, l'infortuné disparaît dans le gouffre aux fondements d'airain. Il trouve enfin le repos dans cette terre sainte, consacrée aux vénérables déesses, aux furies apaisées ; apaisées sans doute par la piété d'Antigône, par sa vie si pure, offerte en holooaustc.

Gomment ne pas citer les principales beautés de cette œuvre admirable, surtout le cbœur où Sophocle célèbre le bourg qui Fa vu naître :

« Etranger, te voici dans le séjour le plus délicieux de TAttique, à Colone, riche en coursiers; là de nombreux rossignols, à la voix mélodieuse, gazouillent dans de fraîches vallées, cachés sous le lierre touffu et sous le feuillage de mille arbres chargés de ' fruits, dont le soleil ne perce jamais l'ombre épaisse et que n'insulte jamais le souffle des vents glacés. . . Là fleurit chaque jour, sous la rosée céleste, le narcisse au cahee gracieux, antique couronne des grandes déesses, et le safran doré ; les eaux du Géphise, qui ne s'arrêtent jamais, serpentent à travers la plaine, et , dans leur coups intarissable , fécondent de leurs eaux limpides, le sein de la terre

« Sur cette terre croît un arbre . . . devant lequel recu)eat les lances ennemies... C'est l'olivier au pâle

feuillage Jamais une main étrangère ne pourra

l'extirper du sol , car l'œil toujours ouvert de Jupiter, protecteur des oliviers sacrés, et Minerve, aux yeux bleus, veillent sur lui (1), »

Tel est le lieu de la scène. Arrive Œdipe,. <Jé~

(1) Sophocle lut ce passage devant les juges dans le procès coatre son fils,

faillant, soutenu par Antigone : « Ma fille, si tu aperçois quelque siège dans un lieu profane ou dans quelque bois sacré, arrête ici mes pas. *

Antigone le fait reposer sur une roche : « Tu as fait un long chemin pour un vieillard ! »

Il est assis, elle garde son père aveugle; mais l'approche d'un étranger les trouble : « Vient il de notre côté? Presse-t-il le pas? — Il est déjà devant nous; demande-lui ce que tu veux. Le voici. »

Malheur! il apprend que ce bois sacré lui est in-. ter dit, on veut le chasser. A sa prière, l'étranger va chercher le chef de la contrée, Thésée.

« Ma fille, l'étranger est-il parti? — Il est parti, mon père, tu peux donc parler en paix. Je suis seule auprès de toi. »

Alors commence cette invocation aux déesses vénérables et terribles : « Acoordez-moi, enfin, de terminer ma vie, si les maux excessifs qui m'accablent ne vous paraissent pas trop peu pour Œdipe ! »

Antigone : « Garde le silence, voici des vieillards qui s'avancent.

Œdipe: « Retire-moi d'ici, cache-moi dans oeboia. »

Le chœur oourrouoé commande au téméraire de sortir de ce bois consacré aux déesses inexorables. L'infortuné interroge Antigone, sa lumière, sa conscience :

« Ma fille, quel parti prendre? — Mon père, il feul

obéir. — Soutiens-moi étrangers, ne me faites

point de mal, quand, pour vous obéir, j'aurai quitté cet asile. »

Et toujours consultant sa fille, le malheureux aveugle demande :

« Avancerai-je encore? Est-ce assez? — Suis-moi, .mon père, suis-moi où je te conduis^ — (lène-iwi, ma fille, en un lieu où je puisse répondre à ceux qui me

parient. — Arrête ici. — Est-ce ici? — Oui, c'est assez. — Resterai-je debout? — Tu peux t'asseoir sur cette pierre. — C'est à moi, mon père, de diriger doucement tes pas. Appuie sur ce bras, ton corps languissant. — Hélas ! ô triste destinée ! »

Le chœur l'interroge : Parle !

Et lui, s'adressant toujours à Antigone : i 0! ma fille, que répondrai-je? Hélas! que faire, ma fille?

Antigone : t Parle, puisque tu en es venu à cette extrémité. »

Le chœur, épouvanté en apprenant qu'il est le fils de Laïus : « Sortez, fuyez loin de cette contrée ! »

Alors Œdipe retrouve sa fierté d'homme et reproche au peuple sa lâcheté :

< Et tes promesses, comment les tiens-tu?. ., On dit qu'Athènes respecte singulièrement les dieux, que seule elle sauve l'étranger malheureux et lui porte secours. Qu'est-ce que tout cela est devenu pour moi? Après m'avoir attiré hors de l'asile que j'ai choisi, vous me chassez encore par la seule crainte de mon nom! »

La touchante prière d' Antigone se joint aux fières paroles du proscrit : « Je t'implore par ce que tu as de plus cher! ton enfant, ta promesse! »

Ici un intermède ; l'arrivée de la seconde fille amène l'éloge d' Antigone ; Œdipe compare sa conduite à celle de ses frères : « Depuis qu'elle est sortie de l'enfance et qu'elle a pris quelque force, toujours errante avec moi, elle a soutenu ma vieillesse, supporté la faim, marché nu-pieds à travers les ronces des forêts, bravant les pluies ou les feux du soleil, méprisant les jouissances de Thèbes, pour soutenir l'existence d'un père... »

* Des fils qui auraient pu secourir un père, refusent de lui prêter assistance; faute d'une parole de

leur part, j'ai été abandonné à l'exil, à l'indigence. »

Le chœur, ému de pitié, lui enjoint de faire des expiations aux déesses. Gomme un débile enfant, il s'informe des mouvements les plus simples ; ils sont encore trop difficiles, trop au-dessus de sa force; il prie une de ses filles de se charger des libations : « Hâtez-vous donc, mais ne me laissez pas seul, mon faible corps ne pourrait marcher sans guide. »

Voici Créon, son persécuteur : pour attirer Œdipe sur la terre de Gadmus, il emploie un langage plein de douceur, mais ses exhortations hypocrites restant vaines, il ordonne à ses gardes de saisir Antigone et lsmène, de les arracher à leur père. Alors éclatent les accents pathétiques de désespoir filial :

Antigone : « Hélas I où fuir ? Quels secours des dieux ou des hommes implorer? On m'entraîne ! Malheureuse! »

Œdipe : a Où es-tu, mon enfant? — On m'emmène de force !

— Tends-moi le bras, ma fille ! — Hélas ! je ne puis !

— Œdipe : Hélas ! malheur à moi. »

Après ce coup, l'honnête Créon raille le vieillard : < Désormais tu n'auras plus d'appui pour tes pas chancelants, . . JoW de ton triomphe ! »

Il veut même s'emparer d'Œdipe. Mais Thésée arrive à point pour empêcher l'attentat, et « s'épargner la honte d'avoir laissé un hôte sans défense ».

A ses ordres, des cavaliers s'élancent pour arracher les jeunes filles aux mains des ravisseurs.

Elles reviennent, le chœur l'annonce. Les voilà. Œdipe n'ose y croire :

« Où sont-elles? Quoi? Qu'as-tu dit? »

Mais la voix d' Antigone frappe son oreille : t Vous

voilà donc, mes filles L . . Approchez. . . que je vous presse entre mes bras ! Bonheur que je n'espérais plus ! »

Il en doute encore : « Où êtes- vous? où êtesvous! Appui de ma vieillesse?. . » Je possède ce que je chéris le plus. Je ne mourrai pas le plus infortuné des mortels, si vous êtes près de moi. Serrez-vous contre mon sein ; pressez votre père, sauvé du triste abandon où le réduisait votre absence! »

Ces transports d'une joie inattendue dans une destinée tragique sont si vrais ! Que de degrés dans Tinfortune ! Œdipe éprouve maintenant un profond bonheur, puisqu'on lui a rendu ses filles. C'est bien dans la nature humaine ; l'âme, plongée dans l'adversité, s'attache tout à coup à la plus frêle consolation, du moment qu'elle était menacée de perdre même le dernier chaînon de son existence.

Une autre scène pathétique, l'entrevue du fils coupable et les imprécations d'Œdipe mettent encore en relief le rôle admirable que Sophocle réserve aux femmes :

Maudissant le parricide, Œdipe s'écrie : « C'est à toi que je dois de mendier chaque jour le soutien d'une vie infortunée; si je n'avais mis au mondq ces jeunes filles, grâce à toi, je n'existerais plus. Aujourd'hui, elles me guident, elles me nourrissent; elles ont, pour partager ma misère, le Gourage de l'homme, »

Quoi de plus solennel que la fin d'Œdipe ; dirai-je la mort? Non, la renaissance; l'enthousiasme de la mort lui rend la vigueur de la jeunesse et la clarté. Le tonnerre gronde, la foudre ailée le conduira chez Pluton : « Mes tilles, voici l'heure ... Je ne puis m'y soustraire... Marchons au lieu inarqué, ne tardons pas davantage. Suivez- moi, mes filles, je

vous servirai de guide, comme vous avez été le mien jusque ce jour. Venez ; ne me touchez point. Laissez-moi trouver seul le tombeau pacré où le destin a marqué ma sépulture. De ce côté... venez de ce côté... lumière invisible p mes yeux, mais que j'ai pu contempler autrefois, mon corps ne sentira plus l'effet de tes rayons ! »

Son dernier mot à ses filles , agenouillées et eq larmes, pst admirable de simplicité et de profondeur :

« Mes enfants, de pe jour vous n'avez plus de père, tout est fini ppuj* moi ; désormais vous q'qurez plus à me donner dfls soins « . . Un seijl mol vous récompensera de vos peines :

« Personne ne vous aimait plus que moi. »

Petto mort, après une vie si informée, a un caractère de sérénité et de triomphe. Il y a là une certitude tranquille que la mort est un bienfait, le repos dans la paix éternelle. Rien n'égale }a beauté mystérieuse de ces détails, rien, si ce n'est le cri d'Antigone ; « On peut donc regretter même le malheur 1 Cp qui faisait paa joie jetait bien peu de chpsç! Et cependant c'était nw joie quand je Je tenais entre mes bras ! *

C'est la figure d'Antigone que j'étudie, non la tragédie ; aussi tien Œdipe à Colone est la première partie d'Antigonç.

Cette grande âme s'élève toujours plus haut. Son nqm ftst resté synpnym.e de vertu. L'antiquité laisse peu à ajouter aux modernes. Si le christianisme a créé un type de pureté, de sainteté dans la madone, tenant l'enfant divin dans ses bras, la poésie grecque nous olfrjQ un idéal non moins divin dans cette vierge, modèle de i£ndr££se filiale et fraternelle. L'héroïque

134 NOTEE*.

jeune fille brave la loi des tyrans et préfère la mort, pour remplir sa promesse.

C'est un honneur éternel pour l'antiquité d'avoir conçu une idée aussi élevée, aussi accomplie dé la femme. Antigone réunit toutes les qualités de l'âme humaine : la force intrépide, l'action héroïque, l'audace de l'athlète qui lutte contre des bêtes fauves, la piété d'une âme sainte et fidèle ; en même temps la fermeté d'une âme altérée de justice et qui puise sa foi dans l'idée du droit éternel, droit antérieur à toute législation. C'est là ce qui soutient une volonté que rien ne lasse, un courage que rien n'intimide, une hautaine et sereine indifférence de la douleur, de la torture, de la mort.

Que dis-je? elle a l'enthousiasme du martyre; mais cet enthousiasme est réfléchi. Ce n'est pas un sentiment surnaturel qui se fie aux récompenses célestes, sentiment qui inspira tant de nobles héroïnes chrétiennes. Non; Antigone s'immole stoïquement à l'idée du devoir. Pour elle, nulle espérance, la pensée austère de ce qu'elle doit à son frère la soutient contre les menaces de l'affreux châtiment. Cette douce jeune fille sait qu'elle va encourir mille fois plus que la mort; on l'ensevelira vivante dans un tombeau. Sacrifice de la vie d'autant plus amer, que cette jeune vierge aimante est aimée ; la vie lui sourit ; la jeunesse, l'amour, lui font chérir le soleil des vivants. Elle descendra avec fermeté dans le froid sépulcre; elle bravera les traitements barbares et la lâche indifférence du peuple pour accomplir un devoir. Cette opposition des sentiments les plus énergiques, les plus virils et la plainte touchante de la jeunesse, de la beauté, inspirent au poëte des accents divins.

Il n'ajoute aucune compensation au sacrifice d' Antigone. Elle meurt; son fiancé se donne la mort, comme

Roméo, dans le même sépulcre, et il ne reste de cette tragique aventure que l'idée d'une loi de justice éternelle supérieure à la justice humaine. Telle est la maxime puisée dans cette action. Malgré la jurisprudence et les constitutions, cette maxime restera toujours vraie et continuera, dans les crises suprêmes, à inspirer les individus et les peuples. L'âme humaine n'hésitera pas quand elle aura à choisir entre la loi écrite et la loi supérieure, identifiée à l'idée même de la justice.

C'est à ces lois qu'obéit Antigone. Elle dit hardiment au roi :

« Je ne pensais pas que les décrets d'un mortel tel que toi pussent prévaloir sur les lois non écrites, œuvre immuable des dieux .

« — De tous les Thébains tu es la seule qui penses ainsi de moi.

* — Ils ont les mêmes pensées, mais la peur étouffe leur voix.

« — Mais on ne doit pas traiter également l'homme de bien et le méchant.

« — Qui sait si ces maximes règlent la justice des enfers.»

Et elle ajoute ce mot suave, féminin :

« Mon cœur est fait pour aimer, non pour haïr. »

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