EURIPIDE
c Euripide avait assisté aux horreurs d'une guerre de vingt-deux ans ; il avait vu passer devant lui les blessés, les veuves, les mères, les orphelins* les captifs, et il a répété leurs sanglots, il a écrit avec leurs larmes. Cela est pris sur la nature. Seulement il a rejeté ces échos de la guerre du Péloponèse dans les ruines et l'incendie de Troie. Les cris se sont éloignés, mais ils sont si perçants qu'ils arrivent à notre oreille. C'est la vie et non pas l'imitation de la vie. Lisez à ce point de vue les Troyennes, Hécube, les Suppliantes; vous reconnaîtrez avec moi le cri d'une douleur toute vive. Vous sentirez saigner vos blessures. Ainsi nos misères actuelles rajeunissent pour nous ce vieux monde immortel, elles donnent un sens plus profond à ce que nous savions ; elles nous font découvrir ce que nous n'avions jamais aperçu. Elles
nous profiteront à nous-mêmes et à nos descendants, si nous savons en user (1).
Si la tragédie d'Hécube garde encore l'écho des guerres du Péloponèse et représente le génie de l'historien, on retrouve dans les Suppliantes l'homme politique ; dans les Phéniciennes, le chant de l'exilé. Alceste est une création d'autant plus glorieuse pour les femmes, qu'Euripide a été accusé d'être leur ennemi. Dans Oreste, c'est la nature humaine prise sur le vif, avec toutes ses défaillances , ses misères. Enfin , comme fraîcheur de poésie, Edgar Quinet ne mettait rien au-dessus de Ion.
Peu de passages suffisent pour signaler les aspects divers du génie d'Euripide :
Parfois il y a en lui plus du drame que de la tragédie. Beaucoup d'effets violents, de surprises et d'émotions scéniques, plutôt que la grande et austère simplicité. Avec cela une délicatesse de pinceau que nul poète n'a surpassée.
Quelle suave figure que celle de Polyxène ! Elle est digne de son frère Hector, cette fière jeune fille, qui veut mourir depuis qu'elle est captive.
... t Esclave!... Ce nom seul me fait aimer la mort, ce nom auquel je ne suis point faite. »
Hécube : « Même avant la mort, le malheur m'a tuée ».
« Ayez des amis, et non seulement des proches, dit Euripide. Un ami dont le cœur sympathise avec le nôtre, fût-il étranger, vaut mieux que mille parents. » Pourtant son Electre est le type de l'amitié fraternelle. Voyez cette tendre sœur au chevet de son
f i) La République. 1872. Un volume. Dentu.
frère malade, écartant par des soins ingénieux les moindres bruits ; elle recommande au chœur des jeunes Argiennes des « accents adoucis comme les soupirs de la flûte. . . Elles baissent la voix, avancent doucement, doucement. »
Elles sont pleines de grâce, ces jeunes filles qui jettent leurs regards à travers les tresses flottantes de leurs cheveux :
« Quel sera, dis-nous, le terme de ses maux?
— La mort. »
Les agitations qui succèdent au calme, les fureurs qui éclatent et s'apaisent, qui montent jusqu'au délire, suivies de nouveau par rabattement de la maladie, tout cela est gradué avec tant de naturel.
Les pleurs d'Electre apaisent ces fureurs.
Oreste : « C'est toi qui soutiens et consoles mon âme désespérée, et lorsque tu gémis, c'est à mon amitié à calmer tes douleurs , »
« Je ne vis plus, parmi tant de maux, quoique je voie encore la lumière.
— Qu'éprouves-tu ? Quel mal te consume ?
— La conscience la conscience qui me reproche mes forfaits. ...»
Electre réunit tous les contrastes du cœur humain : le sentiment le plus délicat et l'âpre vengeance ; rien n'arrête son bras pour châtier le crime, et son frère l'admire :
« toi qui portes un cœur viril avec toutes les grâces d'une femme, que tu es digne de vivre, non de mourir. »
Edgar Quinet faisait cette remarque : Rien ne peint mieux le culte de la beauté chez les anciens que la fin d'Oreste, Euripide, l'ennemi des femmes, n'ose châtier Hélène; la vraie coupable est seule épargnée dans le massacre général. Au moment d'être frappée,
elle est enlevée par Tordre des dieux. Hélène devient une brillante étoile du ciel.
La tragédie des Phéniciennes, qui exprime avec tant de force les douleurs de l'exil, a des harmonies éblouissantes comme les offrandes d'or du temple de Delphes. Relisez ce chœur de femmes, leur [invocation au soleil, le tableau du Parnasse : « montagne dont la flamme illumine le double sommet ! »
Après ce chant mélodieux, des accents d'airain :
« Perdre la patrie, est-ce un si grand mal? — Trèsgrand, et plus grand à l'épreuve qu'on ne peut l'exprimer. — En quoi consiste- t-il? Que souffrent les exilés? — Une souffrance horrible. Ils n'ont plus la liberté de parler. — Ne pouvoir dire ce que l'on pense, c'est la condition d'un esclave. »
L'audace d'esprit d'Eschyle et de Sophocle est égalée par ce vers d'Euripide, ce défi aux dieux :
« Est-il donc juste que vous, qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyiez vous-mêmes les violateurs des lois? S'il arrivait qu'un jour les hommes vous fissent porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours? »
Et ce mot superbe de la justice satisfaite : « Maintenant que j'ai vu ce jour inespéré, je crois qu'il est des dieux, et mes infortunes me semblent allégées depuis que ceux-ci ont subi leur châtiment. »
Toute la science politique est dans cet axiome : « La multitude est redoutable lorsqu'elle a des chefs pervers. Mais lorsqu'elle en a de bons, elle veut toujours le bien. »
Il y a des pensées qu'il faudrait graver en exergue ; « Courage ! En marchant à la lumière de la justice, tu peux braver les vains discours des hommes. »
Tout a été dit, je crois, sur Aleeste, ce type de tendresse conjugale, heureuse, heureuse de pouvoir mourir pour sauver celui qu'elle aime ! Admète la peint d'un trait dans les reproches désespérés qu'il adresse à ses parents : « Cette femme que seule aujourd'hui j'ai droit de regarder comme ma mère et comme mon père. »
Qui peut lire sans larmes cette scène où Hercule épie la mort près du tombeau d'Alceste : « Si je puis la saisir, l'envelopper du cercle de mes bras, il ne sera au pouvoir de personne de- me l'arracher les flancs tout meurtris avant qu'elle m'ait rendu Aleeste. »
Et le final : Hercule rentre avec la femme voilée ; c'est Aleeste qu'il ramène à la lumière. Quel moment que celui où il soulève le voile et la montre à son mari! Elle ne parle pas, l'effet est d'autant plus solennel. Cette conception de génie suffirait pour mettre Euripide au premier rang des poètes.
Terminons ces citations par le monologue d'Ion, chef-d'œuvre de grâce, d'innocence, qu'Edgar Quinet relisait avec ravissement dans une de ses dernières soirées du mois de mars. Le jeune gardien du temple d'Apollon semble avoir servi de type à Eliacin :
« Allez , ministres de Phébus que Delphes adore, allez vers la source argentée de Castalie, et après vous être lavés dans ses eaux pures, entrez dans le temple... Pour moi, fidèle aux soins que je remplis depuis mon enfance, je vais purifier l'entrée du temple avec des branches de laurier et des couronnes sacrées, en répandant sur la terre une fraîche rosée . . .
« Viens, rameau ver îoyant du laurier touffu,, destiné à purifier le sol que couvre la voûte du temple d'Apollon, toi qui crois dans les jardins des immortels,
où de saintes rosées font jaillir une source intarissable pour arroser là chevelure sacrée du myrte, dont le feuillage me sert fehaque jour, dès que le soleil prend son vol rapide, à balayer le temple du dieu auquel je rends un culte assidu. . . Mais laisôotis reposer ce rameau de laurier; de ces vases d'or je répatiflrai l'eau limpide des sources de Gastalie, Je la verserai d'une main pure de souillures. Puisse ma Vie s'écouler aihsi au service d'Apollon, ou puissé-je ne la quitter que sous d'heureux auspices ! Ah ! que Vôis-je? Les oiseaux du Parnasse ont quitté leurs nids. N'approchez pas des voûtes du temple* n'entrez pas sôus ces lambris dorés; Je te percerai de mes flèches, héraut de Jupiter^ toi dont les serres recourbées triomphent des autres oiseaux.
* Voici Sinaintênant un cygne qui vogue à travers les airs^ jusque dans le sanctuaire. Que ne porteô-tu ailleurs tes pieds éclatants comme te pourpre? Ta voix, dont les accents rivalisent avec te lyre d'Apollon, ne te dérobera pas à mes traits. Eloigne-toi à tire d'aile et va dans le lac de Délos faire entendre tes chants harmonieux ; ton sang; si tu ne m'ûbéïs, me vengera de ton audace. . .
* Ah ! quel est ce nouvel oiseau qui arrive ? Oêet-il construire sous cette voûte sacrée son nid de chaume pour ses petits ! Le frémissement de cet arc le fera fuir. Quoi ! tû restes encore ? Va sur les bords de FAlphée ou dans les bosquets de Gorinthe donner le jour à ta jeune famille et ne viens pas souiller les offrandes et le temple de Phébus.
t Je ne voudrais pas vous donner la mort, oiseaux qui annoncez aux mortels la volonté des dieux ; mars je ne puis trahir les devoirs de mon ministère. . . »
Quel doit être le fondement moral du drame?
Je retrouve une note inédite de 1852, dans laquelle Edgar Quinet examine cette question :
« Toutes les littératures commencent par le tragique, par cette même raison suprême que les peuples comme les enfants débutent dans la vie en prenant tout au sérieux. C'est comme si Ton recherchait pourquoi ils commencent par les larmes plutôt que par le rire.
Dilater, agrandir les cœurs, c'était la fonction du théâtre grec. Verra-t-on quelque chose de semblable dans les temps à venir? Les grandes légendes de l'humanité ne pourraient-elles pas reparaître sur notre scène ?
C'est beaucoup assurément de s'être délivré des entraves factices de la forme classique, mais ne peuton pas concevoir, sous le règne d'une démocratie, des développements nouveaux du théâtre? Les représentants du droit opprimé ne devraient-ils pas les premiers paraître sur cette scène agrandie? En un mot, il faudrait retrouver quelque chose de la mission du théâtre dans l'antiquité.
Tenir les âmes en haleine ; replacer le spectateur au foyer non pas seulement de la cité grecque, mais de la cité éternelle, de la justice ; lui faire sentir qu'il est exilé du beau, du grand, du juste; l'empêcher de s'accoutumer à un monde mesquin; lui poser par moments la couronne immortelle sur la tête; lui laisser après cela le dégoût des jours rampants, le contraindre d'aspirer à faire une vérité de ce monde de fantômes, le remplir de la noble et majestueuse tristesse qui suit une déchéance ; donner à l'âme une certaine trempe, voilà quelle devrait être l'éducation par le théâtre.
L'un des plus grands plaisirs du poëte dramatique sera toujours de nous faire vivre dans la familiarité d'un héros, de telle sorte que nous subissons la contagion de son esprit, que nous nous sentons entraînés dans sa sphère et que pour un moment toutes nos forces sont doublées.
Ni la curiosité éveillée, ni la pitié, ni la terreur ne me rendent compte de ce que j'éprouve devant un des chefs-d'œuvre de l'art tragique, tel que les anciens l'ont conçu. Il me semble qu'il se mêle à cela quelque chose de plus grand, dont les critiques ne me disent rien.
Quel doit être le fondement du drame? L'héroïsme. Élever l'esprit à la région héroïque, tel est le lien moral que le drame peut se proposer.
Est-il vrai que les temps héroïques soient finis? Montrez~moi donc que l'homme est sorti du combat.
Le principal effet que Corneille produit sur moi est celui dont il ne s'aperçoit pas et dont il ne dit rien dans ses Discours sur la tragédie.
J'ai peine à le retrouver dans cette foule de petites règles et de formalités, par lesquelles il croit m'enseigner son secret. C'est précisément ce qu'il semble ignorer. Ses préceptes s'appliquent à toutes les médiocrités.
Il ressemble à un héros qui écrirait un ouvrage sur la tactique, sur le maniement des armes. J'aurais peine à y reconnaître le vainqueur de Leuctres et de Mantinée. »