‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 21 sur 26 · PINDARE · texte numérisé non relu

PINDARE

Bons génies, qui planez sur les combats de la vie ? nul d'entre vous n'a su mieux que Pjpdare riépandrp le baume salutairp aux blessure^. Il a consola plus d'un de ses frères en harmonie.

Enthousiasme, voilà son nom; sa vertu, sa candeur égalaient son génie. Le rayon de miçl sur ses lèvpg$ est le symbole de sa douceur d'esprit.

Et quelle vie heureusp ! Idole de sa patrie, hpijpré de tous. De son vivant sa statue eporgueillit ja yillg qui lui donna Je jour, car, chez les anciens, la gloire crun grand poëfe c'est le patrimoine sacré dç la cité entière.

Il meurt à quatre-vingt-six ans sur les genoux du disciple qu'il aimait. Et il se sentait vivre dans l'avenir.

Aussi dans un transport divin s'écriait-il : « Thèbes, dont je bois l'eau aujourd'hui, et dont j'im-

mortalise par mes hymnes les enfants valeureux. •

Les dons surnaturels de cette figure idéale, cette splendeur du vêtement qui enveloppe la pensée la plus haute, la plus pure, ont été définis dans la page suivante :

c En apparence, le plus païen de tous est Pindare, puisque adorateur du chant, de la parole mesurée, son idole est la lyre ; c'est même là ce qui explique sa popularité chez un peuple qui comptait ses années par ses jeux. Partout divisée, la Grèce ne se sentait unie que dans l'éclat des jeux olympiques, pythiens, néméens, et le poète qui chantait ces journées était véritablement le prêtre de l'alliance. En célébrant la fête de l'art, il célébrait la fête patronale de la Grèce.

Aussi lorsque ce nom est prononcé, oubliez tout ce que Ton a pu dire de la simplicité nue et rapide de l'antiquité. Dans ce style spiendide l'or se mêle à l'ivoire, comme dans la statue de Jupiter Olympien. Au milieu de la pompe d'une cérémonie religieuse et civile, figurez-vous la Grèce vêtue de la pourpre de Tyr, c'est l'image de Pindare, A l'égard de ses croyances, ce David hellénique annonce l'avènement d'un maître plus puissant que Jupiter; des anciens dieux de chair, il fait des dieux esprits ; il peuple le vieil Olympe de vérités morales, de sentiments, d'idées qu'il personnifie au même titre que les anciennes puissances de la nature. Les hymnes couronnées de myrte sont les rois de la lyre ; ils ébranlent sur les gonds leurs portes sonores ; l'enthousiasme, la sagesse, la loi, ces divinités nouvelles, sacrées par le poëte, vont s'asseoir au fond du sanctuaire. *

A ce portrait de Pindare (dans le Génie des religions), Edgar Quinet eût ajouté encore bien des traits : sa fierté olympienne, les élans inmétueux d'une grande âme, semblable à la flèche qity vpla dfoit

au but, l'invincible héroïsme, et par-dessus tout cette prodigieuse harmonie, que « rien ne peut éteindre », pas même une traduction.

Comment citer tous les passages qu'il se plaisait à me traduire :

« Je ne suis pas statuaire ; ma main ne sait point façonner des simulacres inanimés, pour les fixer sur une base immobile. Non, mes chants pénètrent en tous lieux. Vole donc, ô ma muse (1) ! »

« J'ai trouvé dans le sanctuaire un trésor où j'ai puisé mes chants, trésor indestructible qui n'a à redouter ni les pluies de l'hiver, ni les orages qui s'entrechoquent comme des bataillons armés, ni les vents qui roulent en tourbillons sur les gouffres des mers. Il brille de l'éclat le plus pur. . . et devient pour moi une source de chants harmonieux,.. (2). »

« Ne ceins point ta tête de couronnes périssables ; pour t'en tresser une à son gré, vois, ma muse rassemble l'or, Pairain, l'ivoire et cette fleur éclatante que produit la rosée des mers (3). »

« Gomme le souffle des vents est nécessaire au pilote ; comme les douces rosées du ciel, filles des nues, réjouissent le laboureur, ainsi les hymnes par leur harmonie récompensent l'athlète victorieux. . . »

Cette poésie semble éclose parmi « les bosquets touffus, que les violettes purpurines avaient parfumé de leurs suaves odeurs. »

En même temps elle s'allie à une grande hauteur d'esprit :

(1) Némêennes.

(2) Pythiques.

(3) Némêennes.

« Des hommes, ainsi que des dieux, l'origine est la même; une mère commune nous anima tous du souffle de la vie. Le pouvoir entre nous fait seul la différence. Faible mortel l'homme n'est rien, et les dieux habitent à jamais un ciel d'airain, demeure inébranlable de leur toute-puissance. Cependant une grande âme, une intelligence sublime nous donnent quelques traits de ressemblance avec la divinité (1)... »

Les croyances religieuses de Pindare s'affirment dans ces vers : «Et vous, dont les âmes habitèrent successivement trois fois le séjour de la lumière et trois fois celui des enfers sans jamais connaître l'injustice. »

Pindare ne croit pas aux fables de son temps ; plus d'une fois il trahit son scepticisme; aussitôt il se le reproche : « Silence ma bouche ! loin de toi de semblables récits. Cesse de proférer d'imprudentes paroles... chante plutôt la Cité... c'est là que la hardiesse sera donnée à mes pensées et la force à mes paroles ».

Voici les réflexions sur la vie humaine soulignées de la main d'Edgar Quinet dans la seconde quinzaine de mars : « Les âmes timides ne sont point faites pour affronter de grands dangers, et puisque la mort est inévitable, pourquoi attendre dans un indigne repos une vieillesse honteuse, sans avoir rien fait pour la gloire (2) ».

Et cette célèbre strophe : « Homme d'un jour ! Qu'est-ce que l'être? Qu'est-ce que le néant? Tu n'es que le rêve d'une ombre et ta vie n'a de jouissance et de gloire qu'autant que Jupiter répand sur elle un rayon de sa bienfaisante lumière ».

(1) Néméenncs.

^2) Olympiques.

iAH NOTES.

Toutes les modulations alternent dans cette poésie, dans celte pensée ; après i'acceilt de la mélancolie* une note céleste, puis un accord vigoureux :

t Et toi, fille de Jupiter, céleste Vérité, que tes mains pures éloignent de moi le soupçon odieu* d'avoir voulu tromper un hôte, un ami. %

€ ... Jamais les mensonges du fourbe ne trouvèrent crédit auprès de l'homme vertueufc. C'est en vain que ce reptile se replie de mille manières pour l'enlacer dans ses piégés... Loin de moi d'aussi viles attaques ! J'aime mon ami, je hais mon ennettii et comme \ïA loup infatigable, je le poursuis dans les sentfars obliques et tortueux (1). »

Et toujours ce glorieux lyrisme marche de front avec le bon sens, avec une rare lucidité d'esprit.

11 y à des passages où l'homme se révèle tout entier :

« Etre enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieillard avec les vieillards, se proportionner à tous lés âges de la vie, c'est le talent du sage (2) ».

Cet art achevé s'efface devant lé ttaturel, îe don inné : a Celui-là seul est vraiment sage, que la nature a instruit par ses leçons ; ceiix qii'ufte éttttde ptëtàWê à formés se perdent en vaines paroles . . . C'est de fà nature que nous vient tout ce qui est parfait. Cependant combien de mortels s'efforcent d'acquérir de la gloire par des vertus empruntées à l'art et aux préceptes. )»

Aux heures de découragement, notas relisions cette réflexion consolante : « Les antiques Vertus s'altèrent

(1) Pythiqucs.

(2) Xûmceuncs

à travers les générations, mais souvent elles reprennent leur éclat primitif. Les champs ne se couvrent pas tous les ans de fertiles moissons; chaque printemps, les arbres ne se chargent pas de fleurs odorantes, ni chaque automne de fruits abondants. Ils ont tantôt plus, tantôt moins de fécondité. Ainsi par Tordre du destin s'efface et se renouvelle la gloire des mortels (1) ».

L'auteur de la Création avait aussi remarqué cette ingénieuse Genèse de l'île de Rhodes et ce qu'on pourrait appeler les vues géologiques de Pindare : c Quand les dieux se partagèrent l'univers, Rhodes n'apparaissait point encore au milieu des flots; elle était cachée dans les profonds abîmes de la mer. Le soleil fut exclu du partage, il était absent. . . Le dieu du jour le rappelle à Jupiter, qui consent à diviser de nouveau le monde. » Mais Apollon s'y oppose : « Je vois, dit-il, sortir du sein des ondes écumantes une île féconde en moissons et en excellents pâturages (2) ».

Ailleurs, le centaure Chiron dit au soleil :

« Toi qui connais l'impérieuse destinée de tous les êtres, toi qui comptes les feuilles que la terre au printemps fait éclore et les grains de sable que les flots et les vents roulent dans les fleuves et dans les mers, toi dont l'œil perçant découvre tout ce qui est, tout ce ce qui sera ! (3) »

Edgar Quinet souligne aussi ce passage où Pindare attribue l'introduction de l'olivier en Grèce à Hercule. Selon la géographie fantastique du temps , Pindare

(1) Némçcnncs.

(2) Olympiques.

(3) Pythiques.

croit cet arbre originaire des sources de Pister (dans la forêt Noire).

Pindare dit expressément ceci : « Hercule était petit de taille ». Comment les artistes n'ont-ils pas tenu compte de cette remarque ? elle suggère un monde de pensées.

Voici les deux vers uniques où Pindare mentionne les événements contemporains. Le premier est dans les Pythiques : « A Athènes, je chanterai les Athéniens, vainqueurs devant Saiamine; à Sparte, je célébrerai ce combat où le Cithéron vit tomber les Mèdes aux arcs recourbés; sur les bords riants de l'Himère, je redirai la gloire que les fils de Dinomène ont acquise par la défaite de leurs fiers ennemis (1) ».

11 ne prononce pas le nom de Platée. Le silence douloureux qu'il s'impose est expliqué dans ce passage des Isthmiques : « Saiamine, berceau d'Ajax, sauvée par ses flottes, ne fut-elle pas témoin de la bravoure de ses peuples, dans ce terrible combat où une multitude aussi serrée qu'une pluie orageuse tomba sous leurs coups, comme les feuilles sous les coups de la grêle. Toutefois, ô ma muse, que tes louanges soient réservées et circonspectes... Mais les victoires des athlètes et leurs combats, ma lyre peut les célébrer sans crainte (2) ».

Ce dernier vers confirme le motif du silence de Pindare.

(1) Pythiques, I.

(2) Isthmiques, V.

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