PHIDIAS
Les noms entrelacés de Phidias et de Périclès resplendissent dans un même rayonnement de gloire et de beauté. On peut dire que l'un fut l'inspirateur de l'autre dans les œuvres de génie qui illustrèrent leur siècle.
N'est-ce pas Phidias qui a tracé à l'éloquence de Périclès ces grandes lignes austères et pures? Est-ce Homère seul qui offrit à Phidias le type de l'Olympien? Le caractère de sérénité, de clémence, de sagesse du Jupiter d'Olympie, immortalisaient peut-être l'expression et même les traits de Périclès.
Sur le socle de cette statue et sur la Minerve d'or, Phidias a gravé son nom ; celui de son ami est attaché à toutes les merveilles de l'art : temples, colonnes, statues qui s'élevèrent dans TAttique, et qui ont réalisé l'idéal par la pureté des formes et l'harmonie des proportions.
C'est à la déesse protectrice de la cité que Phidias consacre son génie. Il crée le type de Minerve -Athéné, mais en le répétant sous diverses modifications ingénieuses. Pour Platée, il la représente dans l'attitude guerrière. Pour les Athéniens de Lemnos , avec un caractère adouci de grâce. La plus colossale de ses Minerves, la déesse qui combat au premier rang (Promachos), dépassait tellement les Propylées et le Parthénon, que les nautoniers apercevaient de loin la pointe de sa lance et l'aigrette de son casque.
On voit encore sur un rocher de l'Acropole, entre les Propylées et le Parlhénon, la place où s'élevait la grande figure de bronze qui veilla pendant tant de siècles sur la citadelle et le sanctuaire de l'Attique.
On a parlé de la première manière de Phidias, le colossal; et de sa seconde manière , les proportions moins grandes, mais plus belles encore. Tout était prémédité, combiné savamment, chez l'artiste de génie qui devina les lois de la perspective et de l'optique, en architecture et en sculpture ; ses colosses étaient proportionnés à la hauteur des colonnes ou des rochers qui les supportaient. 11 en était ainsi de la Minerve Promachos, debout sur le roc de l'Acropole, et destinée à être vue dans le lointain. Les médailles des musées de Londres et de Paris la représentent vêtue de la longue tunique et du péplum ; elle s'appuie du bras droit sur la lance ; du bras gauche, elle semble couvrir la cité de son bouclier sacré.
Le chef-d'œuvre de Phidias, la statue d'or et d'ivoire de Pallas (i), trônait dans le Parthénon. La divinité, armée, victorieuse, exprime le calme et la majesté. Figure unique , d'une simplicité pleine de grandeur, et pourtant rehaussée par des ornements d'or d'une
1) Plutarque. Vie de Périclès.
extrême richesse , répandus à profusion jusque sur les armes et même aux bords des sandales de la dépsse. Ses vêtements d'or pouvaient s'enlever à volonté; ils pesaient quarante-quatre talents d'or. Les ypux de la Minerve étaient en pierres fines.
On a dit que , pour les modernes , il sera toujours difficile de reconnaître dans cette richesse d'ornementation un élément de beauté. Nous pouvons nous eu rapporter au goût attique. Le génie de Phidias aufa trouvé le secret de concilier la splendeur et la simplicité ; il aur$ converti l'or en rayons éclatants pour envelopper la déesse d'un vêtement de lumière.
Une gravité tranquille, une force conspiente qui se possède, la clarté de l'esprit, tel est le caractère dominant de Minerve depuis que Phidias a fixé ce type idéal. La vierge d'Athènes a une âme trop virile, trop au-dessus des faiblesses et des passions humaines, pour qu'un mortel ou un dieu ose aspirer à elle.
Son front pur, le nez droit et fin, la ligne un peu sévère de la bouche et des joues, le menton assez fort, presque carré , les yeux pas trop ouverts, le regard abaissé vers la terre, la chevelure relevée sans art audessus du frojit et rejetée derrière ty nuque, tout cela lui compose un ensemble parfait. Les traits sont modifiés ; la rudesse première des anciens types est transformée en majesté. Tout est harmonie dans cette création merveilleuse.
Après Phidias, les tentatives essayées poijr changer le sérieux de la déesse en grâce lui ôt.ent son caractère.
Le Jupiter d'Olympie excitait encore plus l'étonné ment des Hellènes. Phidias prit pour type et inspiration de son œuvre le vers 530, Chanjt I de Y Iliade :
« Le fils de Saturne, au-dessus de ses noirs sourcils, agite $oji front majestueux. Sa chevelure divine
frémit sur sa tête immortelle, et le vaste Olympe en est ébranlé. »
Une science profonde dans l'ordonnance des parties, un élan sublime de l'intelligence dans la conception du maître suprême de l'Olympe, firent de cette statue la merveille de l'univers.
Image de la raison souveraine, toute-puissante, dominatrice du ciel et de la terre; divinité victorieuse, clémente, à l'âme magnanime, pleine de mansuétude, ouverte aux invocations des humains, les Grecs semblaient l'adorer comme le Zeus présent, réel.
Ne pas l'avoir vu avant de mourir, c'était un malheur aussi grand que de ne pas être initié aux mystères. La simplicité auguste de cette figure devait offrir un contraste singulier avec ses accessoires somptueux. Jupiter est assis ; dans sa main gauche, il tient une Victoire ; dans la droite, le sceptre avec l'aigle. Le torse est nu, on ivoire ; le manteau, tout en or, retombe sur ses genoux. Le trône, en bois de cèdre, aux reliefs d'or, d'ivoire et d'ébène, était décoré de peintures ; l'escabeau, à ses pieds, couvert de joyaux. Une seule des boucles du Jupiter d'Olympie pesait six mines (trois cents louis d'or).
Phidias, comme après lui Michel-Ange, est à la fois peintre, architecte et sculpteur. Le seul de ses tableaux que l'on considérait comme authentique était un portrait de Périclès, son ami, son frère de génie.
Quant aux merveilles d'architecture, elles procèdent la plupart de Phidias ; c'est lui qui créa la légion d'architectes, peintres, sculpteurs, qui couvrirent la ville de Minerve et la Grèce entière de tant de magnificences. C'est lui qui inspira, dirigea Ictinus et Galli-
crates, architectes du Parthénon. C'est à Phidias que Périclès confia tous les travaux. De leurs génies unis naquirent ces chefs-d'œuvre : « Édifices déployant une grandeur étonnante, une beauté, une grâce inimitables; les artistes s'appliquaient à surpasser, par la perfection de l'œuvre , la perfection du plan même. A peine achevé, chacun de ces monuments, par sa beauté, sentait déjà l'antique; leur fraîcheur, leur solidité, feraient croire qu'ils viennent d'être achevés. Tout y brille comme une fleur de jeunesse que la main du temps ne peut ternir. Œuvres animées d'un esprit toujours plein de vie, d'une âme qui ne vieillit jamais (1) ».
Ce cri d'admiration, plusieurs siècles après Phidias, retentit encore au milieu des augustes ruines du Parthénon et des Propylées, en face des moindres débris de cette statuaire sacrée.
Tout parlait de victoire dans ces monuments.
L'Odéon , où Périclès établit les concours de musique, aux fêtes Panathénées, exercices de flûte, de chant et de lyre ; l'Odéon, avec son toit recourbé sur lui-même, terminé en pointe, était bâti sur le modèle d'une tente de Xerxès. Les poutres de sa toiture sont fournies par les mâts des vaisseaux perses.
Le Parthénon, sur sa façade orientale, est consacré à la lutte de Minerve et de Poséidon; Phidias place derrière la déesse les dieux et les héros protecteurs de la patrie ; derrière Neptune, les divinités de la mer. Sur un char, la Victoire aux ailes d'or préside aux Courses des Panathénées.
Sur le fronton du couchant, Phidias a représenté les combats contre les Perses. Enfin, la frise du sanctuaire immortalise les fêtes mêmes des Panathénées :
(1) Plutarque.
procession de vierges dans la cérémonie sacrée en l'honneur de la déesse.
Même une simple gravure du bas «relief vous émeut par la pureté, la sévérité du style ; par l'attitude recueillie des jeunes filiefe, recevant de la main des prêtres les vases saints et les instructions pour la marche religieuse. Ge calme, cette solennité, offre un grand contraste avec le mouvement rapide des cavaliers, l'élan, l'animation des courses.
Ce seul fragment peut donner une idée des trésors de beauté que Phidias avait accumulés dans le Par* thénon. Partout il a sculpté ces divines figures émanées de l'héroïsme, de la victoire. Partout il a mis l'empreinte de son génie, sur les frontons et sur les métopes du temple, sur les majestueuses Propylées, souvenir immortel de tous ceux qui ont gravi la col r line de l'Acropole.
La citadelle sacrée était encore debout en 1676!... Un an après, la bombe vénitienne, dirigée par JCônigsmarck, commandant 4e l'artillerie, transforme en ruines le sanctuaire que Minerve avait protégé plus de deux mille ans. Voilà des désastres dont l'esprit humain ne se consolera jamais.
Où trouver la nomenclature des œuvres dp Phidias? Statues 4©s dieux, des héros, en bronze, çg marjx*e, destinées aux cultes ou aux monuments pommémp*ratife?
Les braves indications de Pausanias, une page de Plutarque, quelques lignes de l'puvrgge allemand Archéologie der Kunsf, d'O. Muller, font mention dp tpentôrQinq statuts, dont sept en or et iyoire, trois en marbre, les autres en bronze.
Parmi les plus célébrées : la Miaery^ Pronjachos, la Minerve de Pellène, la Minerve d'or et d'ivoire > la Pallas de Platée, celle de Delphes, tous types diffé-
rents ; l'Amazone blessée (?), l'Apollon de bronze de l'Acropole, la statue de Cybèle, la Vénus céleste du Céramique; Minerve tenant les clefs de sa ville; le Mercure en marbre , de Thèbes ; l'Esoulape d'or ut d'ivoire, à Epidaure ; treize statues de Phidias, pour Delphes, en souvenir de Marathon. Et parmi ces dieux protecteurs de la patrie, Miltiade. Enfla , le plus célèbre de tous ses chefs-d'œuvre, le Jupiter d'Olympie.
Une Vénus et une Minerve trouvées à Rome, et un Jupiter en marbre blanc, découvert à Constantinople au XI e siècle, semblent fuire partie des statues décrites par Pausanias dans son Voyage en Grèce.
La Pallas du Parthénon fut terminée dans la 85* olympiade ; le Jupiter Olympien, dans la 86*.
Au bout de cinq ans, lorsque la cité de Phidias fut devenue un Olympe visible. Périciès, fidèle à sa coutume, interroge le juge suprême de ses actions, et lui rend ses comptes : « Ai-je trop dépensé? — Beaucoup trop, répond le peuple.
(Le Parthénon, en marbre de Pentéiique, à lui seul coûtait cinq millions.)
« — Eh bien , je supporterai toutes les dépenses, mais seul aussi j'inscrirai mon nom sur les monuments. »
Les Athéniens ne voulurent pas lui laisser le monopole de cette immortalité, et participèrent A la gloire des arts, comme ils avaient participé à la délivrance du sol.
D'ailleurs, le trésor de Délos n'était pas le fruit des économies de la nation, l'épargne du pauvre; c'était la dépouille de l'ennemi, le butin de la guerre, trophée de la victoire.
Après l'achèvement de la statue de Minerve, Phidias essuya de grandes amertumes ; iniquités suscitées par le parti oligarchique et par le parti prêtre. On voulait
essayer sur lui ce que le peuple ferait de Périclès, si jamais il était mis en jugement.
Les deux amis triomphèrent de cette première conspiration de l'envie et de la haine politique. Les parties d'or de la statue, assemblées de manière à pouvoir être enlevées et pesées, répondirent par leur poids et leur pureté et confondirent les calomniateurs.
Mais la seconde accusation contre Phidias eut des conséquences plus graves.
Dans le combat des Amazones , sur le bouclier de Minerve, il s'était sculpté lui-même sous la figure d'un vieillard chauve qui soulève une pierre des deux mains. Il y avait mis aussi le portrait de Périclès combattant une Amazone. Sa main, levée pour lancer le javelot, lui cache en partie le visage ; mais cette main est disposée avec un art si merveillenx, qu'elle semble vouloir dissimuler la ressemblance, et la ressemblance éclate des deux côtés (1).
Phidias fut accusé d'impiété, de sacrilège, condamné à la prison, puis absous. Est-il vrai qu'il mourut en prison, de maladie, ou par le poison? D'autres écrivains assurent qu'il subit la peine de l'ostracisme, et que c'est même pendant son exil qu'il fit le Jupiter d'Olympie.
Toujours est-il, que le même parti prêtre qui fit mourir Socrate causa la perte de Phidias, l'accusant aussi d'être un corrupteur de la religion.
La date de la mort et de la naissance de Phidias sont également incertaines. La légende qui fait naître Euripide le jour de la bataille de Salamine assigne à Phidias comme dale de naissance la journée de Marathon. Ce qui est sûr, c'est que la victoire de l'Hellade fut le berceau commun de ces grands hommes
(1) Plutarque.
qui formèrent une société immortelle dans le siècle auquel Périclès a donné son nom ; unis d'amitié, unis surtout par la passion de cette patrie, inspiratrice de leurs œuvres, et identifiée dans leur âme au culte même de la beauté.
Voici encore une anecdote sur Phidias : Lorsqu'il fit sa Pallas-Àthéné, Alcamène fut aussi chargé d'une statue de la déesse»
Les deux œuvres terminées, on assembla le peuple pour les juger. Celle d'Alcamène, vue de près, fut proclamée la plus belle et réunit les suffrages unanimes.
Quant à la Minerve de Phidias, on la trouva colossale, hors de proportions.
« Mettez les deux statues là où elles doivent être », dit Phidias.
Elles étaient destinées à surmonter une colonne très-élevée.
On les plaça à la hauteur voulue ; alors celle d' Alcamène ne signifia plus rien, tandis que l'œuvre de Phidias frappa tout le monde par cet air de majesté, de vérité, que les siècles ne se lassèrent pas d'admirer.
Pour le caractère général de l'œuvre de Phidias, nous citerons une page du Génie des Religions :
« Ce qu'Homère est aux poètes, Phidias l'est aux sculpteurs. C'est lui qui fait passer dans le marbre et dans l'airain la révolution religieuse dont Homère a été le législateur. Il fait toucher au doigt les visions du poète. Avec la même liberté dont avait usé le vieux rapsode à l'égard des dogmes et des croyances, il recompose les anciens types de la statuaire. Réformateur en môme temps qu'artiste, il crée un Olympe
palpable. Si, de nos jours, on a reproché à Raphaël d'avoir altéré la tradition religieuse du moyen âge v combien une accusation semblable aurait pu être élevée avec plus de raison, au point de vue grec, contre les innovations de Phidias ! Il fut, dans la mesure des choses humaines, un véritable révélateur; d'autant plus que les sentiments de grandeur, de majesté souveraine que son peuple avait éprouvés sur le seuil des temples, il les incarna dans la pierre, en ne prenant conseil que de sa propre pensée. Dans l'œuvre de ses mains, les peuples grecs apprirent à connaître la figure, les traits de leurs divinités, comme s'ils les eussent vues de leurs yeux. L'intervalle mystérieux qui les en séparait encore acheva de disparaître; c'est là ce qui confirma pour toujours la sérénité naturelle de leur génie. Aujourd'hui, que reste - t-il de cette vision de l'Eternel dans le buisson ardent de l'Olympe? Les bas-reliefs des temples de Thésée, du Parthénon, peut-être aussi la Vénus de Milo; et si Ton demande quel est le caractère de ces oeuvres qui, de notre temps, ont été remises en lumière, je dirai que c'est un mélange de l'ingénuité d'Homère, de la correction de Sophocle, de la majesté de Platon ; la beauté physique portée au comble, et telle, qu'elle a cessé d'être sensuelle ; le naturel dans la sublimité; un idéal qui, répandu non-seulement sur les visages, mais sur les moindres détails du corps, enveloppe les divinités d'une sainte vapeur d'encens. Je dirai encore que c'est la grandeur sans effort, la liberté de la nature même relevée par l'intelligence ; beaucoup d'effet avec très-peu de moyens; le calme, la gravité des cieux olympiens; non pas l'immobilité, mais la vie mêlée de nectar et d'ambroisie ; la paix^ l'harmonie entre la matière et l'esprit* c'est à -dire le rqpos de l'ordre souverain. Après tout cela, j'ajouterai
que la parole ne rend pas la perfection, et qu'il faut contempler de ses yeux, toucher de ses mains, le marbre de ces images, qui peuvent encore être sacrées pour nous, si nous savons y voir une expression du beau , immuable comme une vérité mathématique. On ne demande pas si elle est païenne ou chrétienne; elle est belle, elle est vraie, elle appartient à l'Éternel.
* Les dieux de Phidias concilient tout ensemble les traits de l'homme et la face inaltérable de la nature ; la sérénité des cieux d'azur, qui n'ont encore été troublés par aucune tempête, le calme des océans au premier jour du monde, habitent dans leur poitrine. On dirait que l'âme de l'univers rayonne sur leurs fronts impassibles, et que, sans désirs, ils se repaissent intérieurement de la méditation des lois immuables des êtres.
€ Au contraire, depuis cette époque de l'art, ils subissent de plus en plus le joug des passions, des idées sociales, jusqu'à ce qu'enfin, dans les derniers temps, l'homme ait tout envahi, et qu'il ne reste plus rien du dieu. Scopas et Praxitèle succèdent à Phidias ; ce changement est marqué par les groupes de Niobé ; le calme antique des Olympiens fait place à xme douleur inguérissable. Les lèvres, qui ne connaissaient que l'ambroisie et le doux breuvage de la voie lactée, apprennent à goûter les poisons de la terre. Praxitèle est suivi par Lysippe et l'école de Rhodes ; la Niobé, par PHercule Farnèse et le Laocoon. Qui oserait médire de cette statuaire? Elle semblerait parfaite, si l'on ne connaissait pas celle qui l'a précédée ; mais qu'il y a loin déjà de cette beauté un peu théâtrale dans sa magnificence, qui d'ailleurs se connaît et s'admire, à cet art souverain qui n'exprimait que des pensées éternelles ! C'est la différence d'Euripide à Sophocle. Peu
à peu la Vénus austère des premiers temps se change en la Vénus de Médicis. Autrefois, elle régnait dans son sévère empire par sa seule beauté; maintenant, elle a besoin de sourire pour enchanter le monde. Si les formes sont encore parfaites, qui ne voit que l'empreinte de la divinité s'efface? C'est à peine si vous sentez encore le souffle des choses sacrées. Au lieu de l'amour incorruptible qui surgissait de la première écume des flots, c'est une vierge occupée des désirs des femmes de Cos ou de Gnide. La Grèce pieuse de Miltiade est devenue une Grèce voluptueuse, qui met, au lieu des hymnes du sanctuaire, les chansons d'Alcibiade sur les lèvres de sa déesse. Enfin, Alexandre, en se faisant le dieu, le Jupiter foudroyant des sculpteurs, imprime à l'art un dernier caractère. Descendue pour toujours de la région des anciennes croyances, la sculpture sert à l'apothéose des rois, des empereurs. Prenant à la lettre la doctrine d'Evhémère, elle se fait la courtisane des dieux politiques; elle avait commencé dans le ciel par les figures de Phidias, unissant la gravité des religions orientales au sentiment de personnalité qui éclate dans celles de l'Occident; elle finit par l'apothéose du favori d'Adrien. »
PÉRIGLÈS.
Périclès est fils de la Victoire. Plus que tout autre, ce nom appartient à la c Vie du Génie Grec. » Il en est le symbole et le couronnement.
Fils du vainqueur de Mycale, petit-fils du libérateur d'Athènes, qui chassa les tyrans, élève d'Anaxagore, il applique à la politique les préceptes de justice, de vérité enseignés par la philosophie, et les lois éternelles de l'univers, révélées par la science.
Dans Thucydide, on cherche l'écho de son éloquence olympienne. Dans Plutarque, on démêle, à travers les médisances de l'époque, la beauté, la grandeur de cette figure accomplie.
Dévoué au parti du peuple, à la multitude pauvre, investi pendant quarante ans du pouvoir suprême, sous ce beau titre, Premier Citoyen de la Patrie, il tient tout dans ses mains : gouvernement, finances, armée, flottes, empire des îles et des mers, puissance
absolue sur les Grecs, sans autres forces et moyens que la raison et la persuasion.
Inaccessible à toutes les tentatives de corruption, insensible aux richesses, il élève la patrie au comble de l'opulence et de la grandeur, sans augmenter d'une obole la fortune reçue de ses pères.
Ces témoignages de Piutarque ont une haute valeur, et ses reproches encore plus. De quoi l'accuse-t-il ? •
Du temps de Périciès, « ce qu'on appelle les gens de bien, les nobles, dispersés çà et là, ne formaient pas un corps à part; ils étaient mêlés, confondus avec le peuple. Le parti aristocratique fit cesser ce mélange et sépara l'Etat en deux membres, nommés depuis Peuple et Grands».
C'est contre cette, puissance que Périciès lutta toute sa vie, et, de même que son père eut la gloire d'achever la victoire contre les Barbares, il triompha des ennemis intérieurs.
Que lui reproche le parti oligarchique? Toutes ces accusations tournent à sa gloire. Périciès voulait,* comme la démocratie de nos jours, des fonctions rétribuées ; il repoussait la gratuité des magistratures nationales pour les empêcher de tomber entre les mains des riches.
Voilà son crime.
Recueillir dans la bouche de ses détracteurs Féloge de ses vertus, c'est en rehausser l'éclat : général redoutable et à la fois prudent, inaccessible à l'envie, plein d'humanité, ferme, ne cédant jamais au caprice de la fouie, il gouverne les hommes et ne fait appel qu'à des sentiments immortels, sans autre appui que la sagesse, fidèle jusqu'à son dernier souffle à la liberté, au service du peuple.
Quel idéal d'homme d'Etat !
VIE ET MORT DU GÉNIE GREC. m
Le grand orateur n'a rien laissé d'écrit ; ses discours, dans Thucydide, sont arrangés, faite après coup.
Ce qu'on entrevoit tout d'abord; c'est que chez Périctès la parole n'est pas l'art pour l'art. Il ne lui suffit pas de charmer* d'éblouir par son éloquence, il lui importe de faire triompher la cause qu'elle défend.
Maintenir l'âme de ses concitoyens à tfne grande hauteur, élever sans cesse le itfVeau des intelligences, ce fut une des principales inspirations de l'Olympien.
En même temps qu'il entretenait chez le peuple te goût inné du beau, il cultivait en lui le sentiment de la beauté morale. Nui discours n'en garde mieux l'empreinte que celui qu'il prononça aux funérailles dès guerriers morts pour la patrie.
Les anciens, surtout, ont fait de la mort l'enseignement de la vie. Les funérailles étaient comme la synthèse de l'existence et le jugement dernier terrestre.
A travers FaWangement artificiel de Thucydide* on peut pressentir le fond de ce discours.
Voici d'abord l'éloge de l'esprit public d'Athènes : magnifique et fier tableau, calme et sobre comme du Phidias, juste, exact comme le rapport d'un administrateur intègre qui rend compte de la fortune de l'Etat. En effet, il énumère ces biens immortels, c'est-à-dire les vertus de cette patrie pour laquelle ces citoyens ont donné leur vie. En face de leurs ôercueils couronnés de fleurs, en présence des Invisibles, il montre avec orgueil, comme une consolation due à leuts mânes, et tout à la fois consolation des survivants, il montre que leur sacrifice n'a pas été inutile ; que de ces immolations individuelles est faite la grandeur, la
force, la gloire de la patrie; que ses enfants tombés pour elle, vieillards, jeunes gens, citoyens de tout âge, tous ceux qui Font servie de leurs bras, de leur fortune, ou de leur génie, revivent en elle. Morts pour la patrie, mais recueillis avec piété, avec respect dans son souvenir; immortalisés, identifiés à la patrie elle-même.
Que d'enseignements sublimes dans ces paroles! Qu'on se figure les lieux, la scène, le ciel bleu de l'Attique, la langue d'Homère dans la bouche de Périclès, cette langue, la plus belle que les hommes aient jamais parlée, le frémissement d'un peuple de héros, et le rayonnement de la liberté, plus éblouissant que le soleil d'Athènes au-dessus de ces temples et de ces statues.
Les sentences brèves, les grandes lignes de l'idée, semblent caractériser l'éloquence de Périclès, au milieu de cette splendeur du beau et du bien, inhérente à la perfection de l'art.
Il trace au peuple le plus haut idéal de la démocratie, en ayant l'air de constater la simple réalité.
Tableau magnifique de la prospérité d'Athènes, préceptes de sagesse, tout y est réuni , comme l'or et l'ivoire dans les statues de Phidias.
« On ne tolère la louange d'autrui qu'autant qu'on se croit capable de faire soi-même ce qu'on entend louer; passé cette limite, l'envie provoque l'incrédulité. »
Après avoir énuméré les vertus de la constitution républicaine : * Elle a reçu le nom de démocratie parce que son but est l'utilité du plus grand nombre et non celle d'une minorité ».
Rappelant la valeur des Athéniens à la guerre et leur habileté dans les alliances : « Ce ne sont pas là nos seuls titres de gloire, dit-il. Nous excellons à
concilier le goût de l'élégance avec la simplicité, la culture d'esprit avec l'énergie. Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais pour agir.
« Nous regardons le citoyen étranger aux affaires publiques comme un être inutile.
oc Nous ne croyons pas que la parole nuise à l'action. Ce qui est nuisible, c'est de ne pas s'éclairer par la discussion ».
Enfin il veut que le libre citoyen d'Athènes joigne au calme de la réflexion l'audace de Faction.
t II proclame Athènes l'école de la Grèce. Athènes, mise à l'épreuve, est supérieure à sa renommée ».
Après quoi, cette magnifique péroraison : « Telle est cette patrie pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement, plutôt que de se la laisser ravir. Tout ce que j'ai exalté de notre république est dû à leurs vertus.
« Contemplez chaque jour dans toute sa splendeur la puissance de notre république, nourrissez-en votre enthousiasme, et songez que c'est à force d'intrépidité, de prudence, de dévouement, que ces héros l'ont élevée si haut. En s'immolant pour la patrie, ils ont acquis une gloire immortelle et trouvé un superbe mausolée, moins dans la tombe où ils reposent que dans le souvenir toujours vivant de leurs exploits.
a Les prenant pour modèle, et plaçant le bonheur dans la liberté, la liberté dans le courage, ne reculez pas devant les hasards des combats ».
Cette fin superbe révèle la vraie manière de Périclès : ce n'est qu'un dessin au trait ; « mais c'est la ligne même de la beauté »•
Cette noble harangue devrait servir de modèle à ceux qui, dans l'avenir, voudront honorer le citoyen qui a bien mérité de la patrie.
Gp n'ppt pas tant à l'assemblée, à la fpule que s'adressent véritablement ces parole, mais h l'ombra auguste, à l'âme disparue, au citoyen n^prt pour pop pays. On lui rend compte de la sjtuatjpn du pays qui lui doit d'exister.
Appès quoi l'éloge du défunt revient comme le patrimoine 4e la pairie elle-même. Glorification des morts, encouragements aux survivais, le tout da#§» un but de haute morale p} dans l'intérêt de la gloire du peuple.
JV antiquité n'a pas ponnu ce fléau , cptto honte des temps modernes , ces vampires nocturnes qui Rabattent sur les glorieux morts le jour même des fun£r railles, pareils aux hideu* traînards d'une flrjuép qui détroussent les soldats tombés sur le champ de bataille et leur enlèvent avec leurs armes leurs objets les plus prpcieux. Vautours et corbeaux planant sur leur tête coassent en leur langage : Honte ! tu, vples un mort !
Non, l'antfquité recueillait, honorait les pln$ humbles, les plus obscurs, à l'pgal des héros, s'i[$ avaient servi la patrie, et prononçait leur élogp avec une égale piété, un égal amour !
Par la bouche autorisée, éloquente de Torpeur investi d'un sacerdoce public, rayonna^ d'une dqiMple gloire, incarnation vivante c(es gloires c|e la patrie, la patrie prodiguait ses récompenses , prononçait Vadieu suprême et la reconnaissance de toijs.
Pourtant c'étaient des hommes , non des anges, La haine e\ l'envie ont (dévasté, rongé les âmes de tout
temps.
Mais au jour sacré des funérailles, la haine et l'envip faisaient silence, s'inclinaient dans cette fête fynèbre devant la conscience nationale.
L'ennemi lui-même désarmait, abaissait ses fais-
ceaux devant le soldat intrépide mort pour le Devoir. Quelle école de vertu !
Si Périclès n'a poipj, laissé de discours authentiques, pn rapporte de lui beaucoup de propos. \\ convient de citer le mot qui termine pette grande vie. Quel homme d'Etat a pq. le répéter d'une conscipi^ aussi tranquille?
La peste qui ravageait Athènes et qui avait emporté les parents et les fils de Périclès, l'atteint à son toijp .
Peu d'instants avant d'expirer, pendant que ses amis assis autour de son lit s'entretenaient de ses, grandes actions , des victoires que les Athéniens avaient remportées sous ses ordres et dont neuf trophées consacraient le souvenir, Périclès lps inter-r rompt tout à coup, et leur demande pourquoi ils rappelaient des succès où la fortune pouvait revendiquer sa part, tandis qu'ils omettaient ce qu'il y avait de plus grand et de plus beau dans sa vie :
« Je n'ai fait prendre de vêtements npirs à auqin Athénien».
Dans son dernier ouvrage Y Esprit nouveau, Edgap Quinet caractérisa en quelques lignes Périclès et Socrate :
« La victoire de l'esprit de mort serait assurée , si l'on pouvait faire du plus sage des Grecs, de Socrate, le chef des réactionnaires. On n'a pas manqué de l'essayer. Dans de longues histoires savantes, patientes, Socrate a été présenté comme le chef de la réaction universelle. Il a suffi de quelques plaisanteries du sage des sages pour le transformer en ennemi du peuple, en partisan de l'esprit de coterie rétrograde. Lui qui a apporté au monde la méthode nouvelle, démocratisé la philosophie, déplacé les dieux,
jeté le monde moral et politique dans un autre moule , lui, un réacteur! Il est mort pour attester l'esprit nouveau.
c A cet effort pour tout brouiller, une figure a résisté , Périclès. L'occasion était belle pourtant de le changer lui aussi en agent des classes dirigeantes, instrument et modèle de toute oligarchie.
c Personne jusqu'ici ne s'est donné cette tâche.
c Périclès est encore à cette heure l'homme de la Démocratie. Cette figure transparente, comme le marbre du Pentélique, n'a donné aucune prise aux historiens sophistes. Gela vient de ce qu'il a su se transformer tout entier, devenir un homme nouveau sans aucun lien avec les opinions mortes de son temps. Jamais homme ne fut moins homme de coterie et ne tint moins du parvenu. Il comprit où était le siècle nouveau, il se mit à sa tête. Il ne chercha pas des compromis impossibles entre l'oligarchie et la démocratie.
« Comme Socrate avait rejeté la vieille philosophie, Phidias la vieille statuaire, de même Périclès rejeta la vieille politique. Pour corriger le peuple il s'appuya sur le peuple. Pas un moment d'incertitude : la voie droite vers l'avenir. Aussi sa politique est belle comme la sculpture de Phidias , lumineuse comme la philosophie de Socrate. Voilà pourquoi le siècle où il vivait a pris son nom et l'a appelé l'Olympien.
« Périclès faisait distribuer au peuple les terres conquises, ce qui fut le but des Gracques. Il a ouvert à tous les fonctions publiques en les rendant lucratives. C'était le radicalisme antique.
« Périclès était radical (1) ».
(1) Esprit nouveau.