THUCYDIDE
Je n'entreprendrai pas d'analyser l'historien de la guerre du Péloponèse; cet immense sujet m'entraînerait trop loin, il me faudrait des années d'étude. Deux pages d'Edgar Quinet, écrites à trente-cinq ans d'intervalle , résument sa pensée sur Thucydide et expliquent le point de vue nouveau auquel il jugeait l'adversaire de l'oligarchie et du faux ordre moral.
En même temps , elles montrent les diverses transformations d'esprit chez les historiens et chez les orateurs de l'époque classique.
« Ces discours, mêlés à leurs récits, ne sont pas un simple ornement de l'art ou le résumé d'un système politique, ils sont l'expression de cette liberté des grandes âmes, qui, planant au-dessus de la nécessité, commandent aux événements eux-mêmes. Ils sont dans l'art des historiens ce que les chœurs sont dans les drames. Au milieu du tumulte du monde,
ils proclament l'indépendance de la pensée ; ils maintiennent, ils relèvent les droits de la justice, de la raison, de la conscience ; ils tiennent à la nature même des choses , puisque toute histoire est en soi une tragédie où luttent ensemble la liberté et le destin.
Quand les âmes sont fortes, c'est la nécessité qui plie, et c'est ce que l'on a vu dans l'antiquité grecque, alors que la voix de ces grands cœurs protestait, se roidissait contre le joug même des événements. . . .
Autant l'histoire d'Hérodote tient de l'épopée, autant celle de Thucydide tient du drame; l'un racontant comment l'unité de la société grecque s'est formée à Salamine, l'autre comment cette unité s'est brisée dans la guerre du Péloponèse. A l'expérience des affaires, à la précision savante du génie moderne, se mêle un dernier rayon des croyances héroïques. C'est un plan de campagne gravé sur le bouclier d'Hercule. On est encore occupé des souvenirs de l'invasion des Perses, comme pendant l'invasion on l'était des légendes de la guerre de Troie. Au milieu fies chances variées de la lutte, ce que l'prç trouve toujours dans l'esprit de l'historien, c'est le sentiment vif de deu* races aux prisps, le dialogue impartial dp deux sys? tèmes religieux et politiques ; p'est le duel sacrp d'A? pollofy et de Neptune qui, au lieu de se cpcher d&RS te nuage d'Homère, continue chez leurs peuples par la guerre des Porieijs et deg louiens, de l'aristopratie & de la démocratie, de la tradition et de l'innovation ; $[ ces systèmes sont personnifiés de la manière la plus éclatante , l'un par Sparte , l'autre par Athènes, eu sorte que ce sujet a tout ensemble un intérêt universel et une forme précise, ce qui en fait la vie au pûiflt 4^ V W de l'art- Dans cette guerre civile, qui de l'Qlympe est descendue sur la terre, tout ce qui est peuple se joir gnant aux athéniens, tout ce qui e§t oljgarpftte ^x
Spartiates, chacun des deux personnages conserva jusqu'au bout l'unité de son caractère. Du côté des Doriens, la tradition religieuse, le culte rigide, la vieille royauté des temps héroïques, souvent la froide cruauté de la raison d'État ; chez les lonieng le scepr ticisme philosophique, 1* profanation des temples, des caprices sanglants et de sublimes contradictions qui n'appartiennent qu'à eux. Rappelez-vous (c'est peut-être le plus beau jour de l'antiquité), ce peuple de Mytilène (1) qui vient 4e trahir les Athéniens. A la première nouvelle, ceux-ci condamnent le peuple parjure à périr jusqu'au dernier homme; la ville a été prise , le décret de mort est rendu , une barque l'emr porte; il est conforme au droit antique, Cependant, la nuit se passe ; Athènes n'a pu dormir. Elle es); tour* inentée, non par le sentiment de l'injustice, mais par celui de sa sévérité. Elle se ripent... }^e jour naît; l'assemblée se reforme. Le peuple revient sur la décision de la veille ; il pardonne ; il pardonne à la ville qui Ta trahi, il rend un second décret. Rappelez-yons cette barque rapide qui emporte à çon tour pefte Jqj de grâce , et le répit dp l'écrivain % Pn pe moment aussi rapide que cette barque remplie de r&meur$; enfin le pardon qui arrive plus tôt que le chàtônjpnt , et tout 06 peuple condamné, déjà rassemblé les niams liées sur la plape publique, ef $auyé au niompnj oif il croit périr. Ce jour-là appartienHl à larpjigjop de la force?
Cette lutte dos croyaucés, des r$cps, des coutumes est surtout marquée dans Thucydide par les proclamations, }es harangues de trih.uflP ? tes messages des ambassadeurs, les plaidoyers dps peuples suppliant^. Uuelquefpjs, elle s'apnonce $une panière plus
(1) Thucydide, JH, 36, *9.
énergique encore par un dialogue entre deux villes. C'est dans Thucydide, plus que dans Hérodote, que le destin oriental est vaincu pour toujours, puisqu'au milieu de la confusion des partis, du bruit des combats de terre et de mer, de jour et de nuit, du chant guerrier du pœan et du grand chœur des affaires civiles, ce que Ton entend plus haut que tout le reste, ce qui demeure fixé dans votre esprit, ce sont ces nobles discours, ces grandes paroles qui ne cessent de régir la tempête. Les oracles mêlés d'encens qu'Hérodote recueillait à l'entrée des temples ne sortent plus désormais que de la bouche des hommes d'État. Chacun devient à lui-même sa providence. La tribune remplace le trépied ; c'est elle qui donne le ton à l'écrivain. On a remarqué que les discours de tous les hommes politiques de ce temps ont dans Thucydide le même caractère, repos, modération, sang-froid impassible, quand on ne pénètre pas au delà des apparences. C'est un sentiment de virilité orgueilleuse tout semblable à celui qui vit dans les Odes de Pindare ; et si les figures équestres de Phidias pouvaient s'animer et parler, ce serait encore la même majesté, la même sérénité, la même concision splendide dans une langue de marbre.
Pourquoi la parole politique avait-elle alors un caractère tout différent de celui qu'elle reçut à l'époque de Démosthènes , alors que la passion en fut le trait dominant? Après y avoir bien réfléchi, je crois en avoir trouvé la raison. Le lendemain des guerres médiques, au sein- de l'orgueil que la Grèce puisa dans sa victoire, ces peuples encore neufs avaient un excès de vie. Leurs orateurs, investis d'une royauté temporaire, étaient contraints de modérer cette impatience. Pour dominer ces sociétés ardentes, ils avaient besoin surtout de la sérénité que l'on puise dans les plus
hautes régions de l'âme. Leur principal effort était de se posséder eux-mêmes. De là cette parole mesurée, impassible de Périclès, ce front serein, cette absence d'émotion apparente, cette froideur de la pierre de Paros, cette poitrine assurée au milieu des orages civils. Quant le cheval de guerre se précipite de luimême dans la mêlée, ne faut-il pas que le frein le retienne ? C'est le secret de cette éloquence propre à tous les orateurs dans les premiers temps de la vie politique des Grecs, et que Thucydide a consacrée au milieu des trophées de la guerre du Péloponèse.
Plus tard, au temps de Démosthènes, tout était changé. Les peuples étaient las , ils doutaient d'euxmêmes. Leurs forces s'étaient détruites les unes par les autres. Ils étaient impatients, non plus d'activité, mais de repos. Sparte et Athènes, épuisées par la lutte, ne demandaient, n'invoquaient que la paix. Comment une si grande révolution ne serait-elle pas entrée dans le discours politique?
Exciter, réveiller, éperonner le peuple haletant, ce fut la mission de l'orateur. Alors Démosthènes lâcha les rênes. La parole eut des aiguillons, des morsures, des flagellations; elle devint transport, colère, menace. Tout ce qu'elle peut contenir de passion, il fallut le répandre pour enflammer des esprits attiédis.
L'orateur dut se précipiter lui-même au loin dans l'arène pour entraîner après lui les démocraties paresseuses ; la parole ardente de Démosthènes fut à celle de Périclès ce que, dans la statuaire, le groupe pathétique de Laocoon est aux marbres harmonieux de Phidias.
En quoi diffère cette éloquence politique de celle des modernes? Je n'examinerai pas si, de nos jours, les peuples ont besoin d'être excités ou retenus. Je dirai seulement que les orateurs modernes semblent
ft+ofc* fMotiëê k cette lutte de l'abatte avec les événements de la société.
On veut être r expression de son temps ; on n'aspire plus à le dominer; on craindrait d'être seul. Si l'opinion fermente, l'orateur est violent ; si le peuple s'incftne, Forateur s'agenouille.
Au contraire, la parole du Jupiter d'Athènes descendait de la tribune comme la raison pure descend des mes de l'intelligence. Dan9 cette éloquence solitaire, on reconnaissait comme un héritage de la royauté héroïque des premiers temps ; et c'est dans Thucydide le plus grand spectacle que l'on puisse se donner que celui d'un peuple (1) qui, toujours grondant, toujours retenu par le frein de ht parole sévère de Périclès, inaugure chez lui la tyrannie de la raison*.
Quoique Thucydide ait écrit son histoire dans l'exil, vous ne trouveriez pas dans les huit livres de sont récit une parole de plainte ou d'apologie. Ge cœur était trop fier pour laisser voir sa blessure. Dans sa langue, faite des débris de la lance de Minerve, tout respire une âme d'airain. Cependant, malgré cette aspérité, je crois reconnaître l'exil dans chaque ligne, et je ne doute pas que la nécessité où il fut de se contenir toujours n'ait ajouté au naturel austère de son génie (2).
Pa* quel aveuglement a-t-on voulu ranger Thucydide parmi les partisans de l'oligarchie de la richesse? C'est lui, au contraire, qui en a dorme la formule. Cest lui qui en a dévoilé l'esprit et l'iniquité, si bien qu'il n'a presque rien laissé à dire à ceurt qui vien nent après lui.
(\) Thucydide, I, Q0-G5.
(2) Génie des religions, 345-349.
C'est lui qui a dénoncé le premier (et avec quelle ironie ! ) le faux ordre moral (1) dont se couvre toute plutocratie.
Il a décrit la Terreur blanche d'Athènes. Et ce tableau, comparable à sa description de la peste, est le tableau de toutes les Terreurs blanches de la France et du monde.
C'est Thucydide qui a démasqué la conjuration de tous les réactionnaires anciens et modernes, leur acharnement à en finir avec la vieille liberté nationale, leur haine insensée du peuple d'où ils sortent, les assemblées publiques placées par eux sous les poignards, leur entente avec les armées étrangères ; déjà Coblentz dans le Pirée et la jeunesse dorée du Directoire dans les Quatre cents d'Athènes . . .
C'est Thucydide qui a montré que les fortifications qu'ils élevaient au Pirée, en apparence contre l'étranger, étaient en fé.'ilité tournées contre leur pays. 11 a fait voir lés petites portes, les faussés poternes, les issues secrètes qu'ils préparaient à l'ennemi pour l'introduire dans la place contre leurs concitoyens.
Conjuration éternelle des oligarchies, toujours la même, quel que soit le nom des ôhefe, Pisandre ou Pichegru, Grèce ou France, Athènes ou Paris. Il fallait la langue de Thucydide pour resserrer en si peu de pages ce mélange de perfidies et de fureurs, de prétendu ordre moral et d'assassinats, de ligues des honnêtes gens et de coups de couteau dans l'Agora.
Ce tableau, qui s'applique à tous les temps, eât fait depuis plus de deux mille ans. Relisez-le (2).
(1) Thucydide, VII, 64.
(2) Esprit nouveau, 134-135.