‹ Vie et mort du génie grec: inéditChapitre 24 sur 26 · DÉMOSTHÈNES · texte numérisé non relu

DÉMOSTHÈNES

Cette simple note d'Edgar Quinet en marge de son manuscrit : Les Olynthiennes , Discours sur la couronne, me fait revenir à Démosthènes, à ces deux harangues .

« L'histoire est une résurrection, a dit l'historien de génie, qu'Edgar Quinet appelait frère plus qu'un frère. » Oui, la magie du talent ressuscite les per sonnages historiques et leur prête une seconde vie. Mais l'histoire est aussi une résurrection en ce sens que les mêmes faits, les mêmes situations, les mêmes périls se reproduisent à des époques diverses de la vie d'un peuple. Au lieu de les subir une seconde fois avec l'inertie du fatalisme, les hommes peuvent conjurer ces périls. Éclairés par l'histoire, il dépend d'eux de ne plus tourner dans le même cercle de désastres et d'échapper au cycle des événements, à cette rotation fatale qui ramène, à certains points de l'espace et du temps, la même saison des tempêtes.

De nos jours, toute science reçoit une application; elle ne se contente plus de la théorie, de la spéculation pure. C'est la plus noble interprétation que puisse recevoir ce mot : esprit pratique. Les découvertes en physique, en chimie, en mathématiques, s'utilisent immédiatement et produisent des œuvres nouvelles dans l'industrie et dans l'art.

Il est temps que la science historique s'utilise à son tour et devienne une application à la vie nationale. Il s'agit de sauvegarder des intérêts humains, de fonder la sécurité de la société, la force de l'État; d'armer le pays contre l'agression étrangère et l'usurpation intérieure. C'est l'histoire qui fournit l'arme, la méthode.

Les faits resteront-ils à jamais un enseignement infructueux? Ici, il n'est plus question de doctrines, de maximes philosophiques , mais de réalités , de choses vivantes qui se sont passées il y a des siècles, qui reviennent périodiquement, sous des formes presque identiques, qui se répéteront toujours jusqu'à ce que l'homme veuille enfin tenir compte de l'enseignement des faits.

Ces réflexions naissent tout naturellement en relisant les Olynthiennes. Que de leçons elles renferment pour les nations menacées de coups d'État et des invasions qui les suivent ! Démosthènes a signalé aux âges futurs et à ses contemporains les pièges, les ruses du despotisme déguisé en libéralisme , pour mieux asservir et détruire un peuple. Ses avis n'ont pas été écoutés. Athènes a succombé.

Les peuples se laisseront-ils éternellement jouer par la feinte amitié, les fausses promesses de qui veut les séduire pour les réduire en servitude ? Démosthènes le dit :

« Faute de le connaître , ils ont été pris au piège

une première fois par celui qui leur persuadait qu'il ne travaillait que pour eux. Mais les hommes une fois trompés voudront-ils l'être toujours? »

Il ne se lassait pas de rappeler à ses concitoyens une ancienne faute, pour les empêcher d'y retomber de nouveau.

Je vois en lui l'homme d'Etat, l'orateur du caractère le plus ferme, de l'éloquence la plus haute, résistant seul à un monde ennemi. Chose plus difficile encore, il réussit à réveiller la nation tombée en léthargie. Il secoue, harcèle, applique le moxa à ce corps ^naïade ; mais aussi il a le bonheur de le voir tressaillir, il le rend à la vie et le pousse à* une dernière résistance. Rudesse, dureté, mépris, quels remèdes énergiques, quel traitement terrible n'emploie-t-il pas afin de redresser ce peuple toujours prêt à retomber dans les filets macédoniens?

Quels coups d'œil prophétiques ! Déjà, dans sa première Olynthienne, il déroule le plan de campagne qui eût sauvé la Grèce, si on l'eût écouté.

L'éloquence de Démosthènes est faite de sévérité et de justice, de sagesse et de passion, de droiture et d'habileté, de témérité et de prudence, d'impétuosité et de patience, d'héroïsme et de tactique. Sauver la patrie , reconquérir l'indépendance et la gloire du peuple, voilà Tunique mobile de cette grande âme, de ce grand homme d'État.

En réduisant ses maximes à une seule, on trouve ceci : il demande à ses compatriotes des actes.

« Car, dit-il, si toute parole sans effet n'est qu'un vain son, elle doit paraître suspecte, surtout dans la bouche de nos citoyens ; ils courent d'autant plus le risque de ne pas être crus, qu'ils passent pour avoir le talent de bien parler, »

Les événements contemporains (1) éclairent une des faces jusque-là inaperçues du génie de Démosthènes. Il est le représentant de la patrie, le défenseur du droit, le rempart vivant de la Grèce contre l'étranger ; grâce à lui, Athènes résiste jusqu'au dernier moment à l'envahisseur. Démosthènes a pour adversaire Eschine, l'ami ou plutôt le mercenaire du despote macédonien ; pour perdre l'homme du droit , Eschine l'attaque, par des voies détournées, sur un point secondaire.

On sait que, dans le grand débat auquel assista la Grèce entière, il s'agissait de la couronne d'or que Ton proposait de décerner à Démosthènes ; il venait de réparer les murs d'Athènes, et pour suppléer aux dépenses insuffisantes, il y avait consacré cent mines de sa propre bourse. Eschine saisit ce prétexte pour se porter accusateur. Suivant lui, on a violé la loi, qui défend de couronner un comptable. Il emploie tous les procédés et même les termes à l'usage des réactions modernes. Les hommes du droit sont à ses yeux des factieux, des audacieux qui ont le dessein d'abolir les règles, les usages établis. Sa tactique consiste déjà à violer le droit en l'accablant des vaines formules du droit, et à assassiner la justice avec les armes de la jurisprudence. Il cherche à étourdir le peuple en invoquant le texte des lois, mais en les tronquant, les altérant ; surtout il invoque sans cesse l'intérêt populaire, la volonté, l'autorité du peuple.

Il recourt à un autre prétexte familier aux hypocrites défenseurs de la famille, de la religion, de la propriété : Démosthènes est un impie, pour avoir usé d'humanité envers les malheureux Locriens d'Amphisse, qui osèrent ensemencer un champ interdit par

(1) Voyez Mémoires d'exil.

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la Pythie, et qu'Eschine, uil des premiers, avait ravagé et brûlé. L'homme pieux * rhoflune d'ordre dénonce les crimes envers les dieux comnril|mr Démosthènes : profanation d'un terrain sacré, profanation des choses saintes.

Les injures ne lui sont pas ménagées ; l'homme du droit est une bête féroce, un scélérat, un brigand, un criminel d'État, l'assassin des guerriers ; ses discours 6ont des monstres.

L'éloquence d'Eschine est un modèle du style injurieux des réactions modernes ; l'hypocrisie et l'impudence le caractérisent.

Il finit par accuser Démosthènes, de quoi? d'avoir été vaincu ; il lui attribue tous les fléaux qui accablent la patrie, même les malheurs des orphelins que la guerre a faits. On voit se reproduire les mêmes arguments qu'on entend aux époques néfastes (18 brumaire, 2 décembre, etc.).

On accuse un homme d'avoir défendu son pays, d'avoir défendu le droit et d'être resté fidèle à ses serments.

Et ceux qu'il a sauvés mettent le plus d'acharnement à le persécuter. L'histoire nous montre ainsi plus d'une fois ces sortes de gens qui reprochent aux exilés d'oser se souvenir. On dirait que le mot d'ordre est pendant quelque temps : « Exilez, exilons ». Puis le lendemain : « Oubliez, oublions».

Démosthènes avait déjà contre lui ces âmes vénales, ces esclaves dociles prêts à se vendre aux ennemis de l'État et à ramper devant les tyrans.

Il ne se lassait pas de rectifier l'esprit de ses concitoyens, de faire taire leurs ressentiments, leurs divisions, quand il s'agissait du salut de la liberté ; il ralliait les peuples en face de l'ennemi commun que les traîtres appelaient « un libérateur » ; il montrait

ce libérateur détruisant partout la liberté et marchant à l'empire, « trompant ceux-ci, corrompant ceux-là. » Enfin, il leur rappelait sans cesse « la douceur de ne pas avoir un maître et la liberté qui fit la félicité des aïeux ».

Toutes les forces, les ruses des réactions sont incarnées dans Eschine. Il est du parti de Philippe, d'Alexandre; armé de sophismes brillants, il frappe le patriote et lui fait un crime de défendre la patrie, l'indépendance. Jamais le prestige de l'éloquence ne servit cause plus inique , mais combien habilement voilée! Les subtilités les plus ingénieuses font la trame apparente de l'accusation. Au fond , le débat était tout autre.

Démosthènes est la personnification de la conscience humaine et de la nationalité grecque. Eschine représente la force qui écrase le droit.

Oui, la question du droit vaincu et de la force victorieuse a été débattue à Athènes dans ce procès mémorable; la grandeur de Démosthènes est de représenter une situation qui s'est répétée plusieurs fois dans le monde. Il défendait la Grèce bien mieux qu'avec les murs élevés par ses soins et en partie à ses frais ; il la couvrait du bouclier de son caractère, de son indomptable patriotisme, de sa constance dans les revers, enfin de l'éloquence la plus surhumaine qui fut jamais.

Ajoutons que le peuple d'Athènes fut à la hauteur du grand homme.

A l'extérieur, d'innombrables armées ennemies; à l'intérieur, l'ennemi déguisé s'insinuait avec perfidie sous toutes les formes qui minent et énervent la résistance, prêchant l'unité grecque, le grand Empire, la gloire militaire, toutes les subtilités dont se couvre la trahison.

L'or de Philippe était moins corrupteur que les sophismes d'Eschine, qui allègue toujours l'intérêt de la démocratie.

Le peuple Athénien ne s'y laissa pas tromper; ce sera son honneur éternel. Il sut démêler la vérité; il condamna à un exil perpétuel le calomniateur, l'agent de l'étranger, et proclama bien haut l'innocence, la gloire de Démosthènes. Du même coup il sauva ainsi la justice et l'indépendance.

Non, le peuple d'Athènes ne s'inclina pas devant la force victorieuse, devant l'iniquité couronnée, il ne céda pas au succès impie, par lassitude cm par peur. Il prit l'âme de son sublime orateur. Ou plutôt c'est le grand citoyen qui nous apparaît couronné des vertus civiques dont la Grèce est le symbole.

THEOCRITE.

En classant Théocrite dans les temps de décadence, Edgar Quinet songeait à l'anéantissement de la patrie grecque, non pas au déclin du talent.

Jamais plus de grâce, de fraîcheur, de sève printanière que dans cette poésie née sur les ruines de la liberté. Théocrite et Virgile attestent qu'à certaines époques de mort, quand l'univers semble expirer de lassitude, de vieillesse, l'esprit humain cherche un refuge dans la nature.

La Grèce ravagée est à la veille de subir le joug romain; ses écrivains les plus illustres ne vivent plus sur le sol sacré, autrefois si cher à ses enfants ; ils vont puiser leur inspiration en Sicile et en Egypte, chez les tyrans de Syracuse, à la cour des Ptolémées. Les muses pures et fières qui aspiraient à la gloire de chanter l'héroïsme et la beauté de la terre hellénique, aux applaudissements d'un peuple libre

mendient aujourd'hui les récompenses royales. Elles se plaignent de l'avarice des princes. « Indignées, elles regagnent les pieds nus leur triste demeure, parce qu'elles ont fait une démarche inutile ; accablées d'ennui, elles restent assises sans honneur, au fond d'un coffre vide, la tête appuyée sur leurs genoux glacés. »

La mort du génie héroïque est tout entière dans cet aveu.

Patrie, liberté, indépendance nationale n'existent plus, ne hantent plus jamais l'esprit du poëte. Mais son âme reste ouverte à deux puissances immortelles : la nature et l'amour. Théocrite sous les Ptolémées, Virgile sous Auguste, concentrent dans leur poésie la jeunesse de l'univers. Autour d'eux tout est défloré par la tyrannie, l'esclavage, la corruption. Et au milieu de cette mort civile le printemps éternel chante dans leur cœur. Ames douces, aimantes, éprises de beauté, ils ne l'aperçoivent que dans le monde visible. Elle devient la source unique de l'inspiration. Ils cherchent aussi la vérité, mais à leur manière. Plus d'idéal, la réalité; et cet amour du naturel, du vrai, est récompensé par un chant mélodieux, immortel. La nature radieuse se réfléchit dans l'âme de Théocrite et de Virgile. Spiritualisée dans leurs idylles, elle brave l'action des siècles. La barbarie des conquérants a beau dévaster les riantes prairies, les frais vallons, les collines boisées de Sicile ou d'Arcadie, l'esprit humain s'abreuvera toujours à cette onde limpide, sous l'olivier sacré et sous l'ombrage des pins. Il écoutera toujours avec délices ces chants * plu6 doux que le murmure de la source qui coule du haut des rochers ».

La poésie de Théocrite fait songer à la transformation des dieux en nains; les puissantes déesses

sont devenues des fées, immortelles toujours, mais la taille, l'allure ont changé. L'infiniment petit est leur domaine ; elles pénètrent partout comme l'essence même des choses, elles embellissent et transfigurent de leur baguette magique « le buisson de genévrier où vient percher la colombe, le laurier que respecte la dent des chèvres ».

Théocrite a noté les voix confuses ou distinctes de la nature, celle des bois, des sources, les pulsations de la vie universelle, les battements du cœur humain, le frisson, l'ardeur, le délire de la fièvre, le pétillement de la flamme, le tumulte des flots et celui de la foule, la cohue des fêtes publiques, les pas cadencés, les paroles ailées des femmes syracusaines qui se pressent aux portes du palais. On est pour un moment contemporain de ce monde qu'il fait parler, chanter, aimer, pleurer. Tout se meut, tout est vivant, excepté la patrie et la liberté.

Variété inouïe de tons et de formes. Telle de ses idylles est dialoguée, mouvementée comme une comédie d'Aristophane, les Syracusaines pourraient être jouées.

D'autres rappellent le type pur, la perfection de l'art grec; ainsi H y las, le Cyclope et sa Galatée à la course légère : < Telle vole au gré des vents l'aigrette d'acanthe quand les feux du soleil ont brûlé sa prison desséchée ».

La première idylle est une révélation du génie musical et sculptural de la Grèce.

Ecoutons le chant du Ghevrier. Ici tout respire la paix : la source coule du haut des rochers à l'ombre des chênes et des ormeaux ; il a trois bonheurs : un paysage divin, une musique enchanteresse et une œuvre d'art qui deviendra le prix de son chant. C'est une coupe où la sculpture a entassé merveille sur

merveille. Il nous la décrit ; elle est peut-être de Praxitèle : une molle acanthe l'enlace, une guirlande de fleurs couronne le bord supérieur, le fruit d'or s'épanouit sur le pied. Au fond de la coupe, que ne voit-on pas ? D'abord « une femme d'une rare beauté, parée d'un voile et d'un réseau qui retient ses cheveux, elle sourit à deux jeunes hommes qui, les yeux humides d'amour, se disputent ses regards enivrants ».

De violentes passions, préludes du chant de la Magicienne, bouillonnent au fond de cette coupe. Et ce n'est pas tout, il y a encore la vue de la mer ; un vieux pêcheur dont l'âge a blanchi les cheveux sans affaiblir le corps ; une vigne plie sous le poids de ses raisins pourpres, sous la garde d'un enfant. Deux renards rôdent autour de lui. Une fable s'ajoute à l'idylle. Elle déborde la coupe. « Je te la donnerai, si tu répètes ce chant admirable », dit le joueur de flûte. Ailleurs Théocrite nomme l'artiste : « Je réserve pour ma bergère un vase de cyprès et une belle coupe, ouvrage du divin Praxitèle ».

La question si obscure de la musique chez les anciens ne s'illumine-t-elle pas ici de quelques lueurs? La flûte des bergers de Théocrite, la flûte à neuf tons, enduite de cire blanche , et, bien avant, la lyre de Pindare, ont fait peut-être résonner des mélodies que Mozart et Beethoven n'eussent pas désavouées. Ils auraient aussi ambitionné cette coupe ciselée du berger de Théocrite.

Triple richesse du génie que de pouvoir concentrer un poëme dans un bas-relief, comme prix du chant.

Fraîcheur matinale, aube renaissante, gazouillement d'oiseaux, abeilles aux ailes d'or, quel contraste avec les sombres flammes de la Magicienne qui concentre la puissance de ses enchantements infernaux pour se

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venger de l'infidèle ! Non, ce n'est pas la Grèce, c'est l'ardente et sauvage patrie de Médée qui inspire ces chants fiévreux, vénéneux :

« La mer se tait , les vents s'apaisent , tout dort , excepté le chagrin seul qui veille au fond du cœur».

Hécate, reine des nuits, frémit elle-même; on a hâte d'échapper à ces noirs maléfices, et à retrouver la sereine lumière qui éclaire les scènes rustiques.

Incomparable de vie et de vérité quand il chante les sources au fond des bois, Daphnis, Ménalque, les bergères, Théocrite n'est plus qu'un pâle imitateur de Pindare s'il aborde l'idylle héroïque. Dans Hercule vainqueur du lion, quel est le vrai héros? Est-ce le vainqueur de Némée? Non, celui qui l'emporte sur tous les autres en taille, en force, en audace, blanc comme un cygne, surpassant ses compagnons par sa haute stature, distingué entre tous par sa démarche altière et sa merveilleuse beauté, celui que les pasteurs comparent à une étoile ardente, c'est... un bœuf de l'é table d'Augias.

Théocrite devient le peintre des troupeaux; c'est un Paul Potter de l'antiquité ; mais en môme temps c'est Ruysdaël.

11 rentre dans la vie des champs, au milieu des gerbes dorées; les moissonneurs sont à l'ouvrage quand l'alouette s'éveille. Ils se reposent à la chaleur du jour. Ils ont soif, ils ont faim , l'intendant est avare. « Amis ! heureux le sort de la grenouille ! un échanson ne lui verse pas à boire; elle boit à son aise. Allons, un peu moins d'avarice ! fais cuire des lentilles ; ou veux-tu te blesser les doigts en coupant en quatre un grain de cumin » ?

Ce sentiment si vif de la vie rustique, ces goûts champêtres, comment les concilier avec l'artifice et le vernis doré des cours, avec les flatteries que Théo-

crite et Virgile adressaient à Hiéron et à Auguste? Gomment expliquer leur profonde paix, leur bonheur personnel, quand la patrie était morte, le peuple disparu ?

La nature reste l'éternelle consolatrice des âmes en deuil. A d'autres époques néfastes on a vu de grands écrivains, après la chute de leur pays, se réfugier dans Tétude , dans l'amour de la nature. Mais comme on sent toujours leur grande âme meurtrie ! les vibrations du patriotisme se mêlent à tous leurs chants. Le printemps, les beautés de la création ne leur font rien oublier. Elle adoucit, mais ne guérit pas la douleur sacrée de la liberté perdue. Sur les rochers, sur les écorces des arbres , ils voient gravés non pas le nom des bergères de Théocrite, mais le serment de la justice.

Théocrite et Virgile n'ont rien à oublier. Pour eux la patrie c'est le sol, les bois, les champs, la récolte, les moissons. Il n'y manque qu'un peuple libre, pour les féconder et jouir de ces biens sous le soleil de la liberté! Heureusement Théocrite ne profane pas ce mot de liberté , il ne le prononce jamais , il chante Ptolémée. « Ce prince sait payer le courage (1) ».

Chez Virgile on rencontre le mot de patrie comme un écho égaré de la langue de Brutus et de Caton ; mais cet anachronisme devient risible, et souvent le proscrit de 1851 s'amusait à répéter ce vers :

Et quee tanta fuit Romani tibi causa videndi? — Libertas.

(1) Idylle, XIV.

EPIGTETE.

Le livre Vie et mort du Génie Grec devait-il poursuivre l'étude de la Philosophie antique ?

Certainement il eût dédié une statue §i Platon, à Aristote, à Epictète. Continuant ses aperçus de 1840 (1) sur les stoïciens, sur le scepticisme héroïque, doute prophétique, enthousiaste, qui affranchit le monde et prépare l'avènement de Tordre futur, Edgar Quinet eût non-seulement analysé le travail des sophistes qui mit en poussière l'esprit grec, mais il eût cherché et montré ce que doit être le stoïcisme moderne.

Il voulait couronner la Vie et la Mort du Génie Grec par l'esclave philosophe, l'affranchi, l'émancipateur des âmes, sans doute comme une promesse de rénovation, dans l'extrême défaillance d'un monde.

(1) Génie des Religions.

Rénovation par le peuple. Epictète n'est-il pas le Spartacus de la philosophie antique?

Les croyances d'Épictète peuvent s'agrandir, se transformer en une doctrine plus vivante encore, plus héroïque, celle qui convient à un peuple libre et heureux. Elle enseignerait aux hommes mieux que le mépris de la mort, la négation de la mort.

Malheureusement, il ne me reste pas une ligne, pas une note sur Epictète, pas môme le souvenir d'une conversation.

Que de motifs lui faisaient aimer Epictète ; il haïssait ce stérile pyrrhonisme, vaine ergoterie du néant ; il cachait ses vertus, ses bonnes actions; il mettait naturellement en pratique ses sublimes préceptes de patience et de fierté et cette résignation héroïque à toute loi supérieure émanée de la nature et de la raison, si dure que fût la loi.

Il me semble que la force et l'originalité d'Épictète, c'est d'avoir puisé la vérité à la source la plus humble des choses, dans l'univers visible, dans les actes journaliers.de la vie humaine. L'expérience, l'inexorable réalité, lui ont révélé le vrai, bien plus que la méditation des phénomènes de l'esprit. Il n'a pas évoqué la sagesse du haut des nues, il Ta cherchée sur la terre; il a fait jaillir l'étincelle de la pierre de son chemin; il a demandé au brin d'herbe son secret; il a cherché la vérité dans les larmes et jusque dans les fers. Il a mêlé, comme Socrate, plus que Socrate, l'existence de ses disciples aux spéculations de la pensée pure ; sa forme est plus claire que celle des Dialogues de Platon.

On peut répéter de lui ce qu'il a dit de la vérité :

« Si quelqu'un résiste à l'évidence complète, il n'est pas facile de trouver des raisons capables de le faire changer d'avis. Et ceci ne tient ni à la force ni

a la faiblesse' du démonstrateur; mais quand, mis au pied du mur, il reste là comme une pierre, comment discuter avec lui? Cette pétrification est de deux sortes : il y a celle de l'intelligence, il y a celle du sens moral ».

Epictète apprend sa méthode à toute âme neuve qui cherche le vrai et qui se défie de ses propres forces.

Tirer parti de son ignorance. Cette nudité de l'esprit, cette table rase des connaissances, peut conduire à la même fin que la méthode de Descartes. L'ignorance absolue au point de départ, le doute sur toute chose, niais avec Tardent désir de trouver la certitude.

Il faut chercher soi-même, tout seul, écouter la voix intérieure, obéir à l'instinct qui vous mène vers le vrai, réserver les connaissances acquises, à titre de contrôle; suivre ce guide mystérieux, l'intuition, comme certains bergers qui ont le don de découvrir la source cachée et seuls l'entendent sourdre au fond de la terre.

Sans doute, il arrive parfois qu'on fait des découvertes depuis longtemps établies dans le monde. Eh bien, cette éclosion spontanée n'est pas inutile; elle ajoute peut-être une feuille nouvelle au rameau des connaissances.

Voici une question qu'on peut se poser :

Est-ce le précepte sublime du sage qui a enfanté l'action sublime? Ou bien, est-ce cette action qui a fait naître le précepte ?

Le mouvement de la vie, l'instinct, qui déterminent un acte, ont dû précéder la réflexion, le jugement porté par l'esprit.

L'expérience, la dure nécessité, révèlent à une âme sincère les vérités qu'elle formulera en axiomes, mais

qui ont d'abord vécu en elle, qui ont souffert, pleuré, qui ont saigné avec sa blessure.

Une des conquêtes pratiques de la philosophie, c'est la paix de l'âme. Ce mot de la sagesse antique est invoqué par tous les grands esprits.

Que cherchait le Dante?

La paix.

A tous les âges, c'est le bien suprême. Une âme en paix, c'est le limpide miroir où se réfléchit toute beauté du ciel et de la terre ; elle double la lumière interne et extérieure. Quand tout fait silence en nous, on entend vraiment parler les dieux , c'est-à-dire la voix distincte des choses ; elles disent le secret qu'on n'écoutait pas dans le tumulte, dans l'orage.

Au soir de la vie, il est trop tard pour chercher les règles qui conservent cette paix. On la recueille comme le prix d'une existence bien remplie. C'est une des paroles que répétait le plus souvent celui qui possédait ce calme béni : « Tenir son âme en paix » ! Je l'entendais murmurer ce mot, avant et après les orageuses séances de l'Assemblée, et le matin, sous les mélèzes de Trianon.

D'où vient que la philosophie pénètre si peu les actions humaines? Qui la pratique? Quelques sages d'élite. La poésie a peut-être plus contribué à adoucir, à épurer les mœurs modernes, que le trésor de sagesse amassé depuis l'antiquité. On disserte sur les maximes des stoïciens, on cite celles qui réunissent la concision et la pureté de la forme ; elles font partie de la littérature. Et tout est dit. Est-ce que la philosophie demande un trop grand effort à la nature humaine? En concentrant l'essence de la vertu dans une sorte de sublimé, la philosophie nous fait-elle respirer un éther trop subtil?

La jloésië couronne de roses la coupe et mêle aux préceptes divins le hectar et lés déliceè de la terre.

La poésie est amour; la philosophie, sagesse. Ah! Epiclète n'aimait pas. Chacun, en le lisant, est tenté de s'écrier : Oui, je suis prêt au sacrifice, à l'immolation de moi-même ; j'aurai pour moi Penthou6iasme du martyr. Mais s'il s'agit d'une autre aine, non pas identique à la mienne, mais mille fois plus chère, supporterai- je stoïquement les iniquités qu'elle subit, les souffrances qui la torturent? Assister impassible à son martyre ! . . . L'âme antique a-t-elle connu cette douleur? A-t-elle su aimer ainsi? Est-ce sur soi qu'on pleure, pour soi qu'on espère? La pitié, les larmes pour autrui doivent-elles tarir? Est-ce là une si noble victoire ?

Révélez-nous un stoïcisme qui concilie l'endurcissement pour nous-mêmes, l'indifférence de nos propres maux, le mépris de la mort, avec l'immense tendresse pour les êtres qu'on veut heureux, glorifiés, triomphants ! Donnez-nous la puissance de les protéger contre! leur propre douleur, armez notre âme contre leurs maux. Trouvez le secret d'être heureux tout en les voyant souffrir ! . . . Non, non, cela n'est pas dans la nature humaine.

Les vérités enseignées par Epictète sont éternelles sans doute, mais avant de s'adresser au genre humain de tous les temps, il avait en vue la société qui l'entourait j où le lot de misère et de douleur était échu à un si grand nombre, que sortir de la vie semblait lo dénouement naturel à toute difficulté.

Il a dû réagir contre celte coutume du suicide et roidir les âmes. Douleur, tu n'es pas un mal.

Il y a des cordes auxquelles il n'a pu toucher; la éensibilité, les mœurs modernes appellent d'autres

IW NOTES.

harmonies. On souffre encore et toujours, mais moins pour soi. Dès lors, à quoi sert le stoïcisme?

Stoïciens modernes, suivez les traces des anciens, mais faites un pas en avant ! Cherchez, découvrez un secours, un cordial, pour ceux qui ont mis leur vie dans une autre âme ; qui ne peuvent so résigner à la voir disparaître avant le triomphe de la justice, de cetto justice vainement implorée !

De ces manuels de sagesse, on ne peut certes retirer un secours direct, immédiat, mais une influence vivifiante pour tout l'organisme moral : retremper son courage, reprendre haleine dans l'air salubrc des hautes cîmes. Au moment de lutter contre les dures nécessités, on aspire une pensée fortifiante :

* Ce sont les circonstances difficiles qui montrent les hommes. A l'avenir, quand il s'en présentera une, dis-toi que Dieu, comme un maître de gymnase, t'a mis aux prises avec un adversaire redoutable. Pourquoi? me dis-lu. Pour faire de toi un vainqueur aux jeux Olympiques, et tu ne peux l'être sans sueurs ».

Voilà un de ces passages, un de ces cris de l'urne, écho des grands jours du génie grec. Voilà par où Epictète se rattache à l'héroïsme des plus beaux temps de l'antiquité.

Le penseur qui énonce* des vérités générales nous semble toujours notre contemporain. On les dirait pleinement réalisées, ces paroles d'Epictète : « Un temps viendra bientôt où les acteurs croiront que leurs masques, leurs brodequins et leurs robes sont eux-mêmes. Homme ! ce sont là tes instruments et les éléments de ton rôle. Parle un peu, afin que nous sachions si tu es un véritable acteur, ou si tu n'es qu'un histrion ».

Faut-il absolument deux mille ans pour que le sage fasse pénétrer ses conseils dans les esprits et soit

accepté comme le guide des consciences, l'inspirateur de la vie ? Ces influences bénies n'étaient pàà aussi lentes dans l'antiquité. Des provinces éloignées de l'empire , les jeunes gens altérés de vérité accouraient, se pressaient autour du « petit boiteux », comme il se désigne lui-même. Où est le progrès, si nous pouvons répéter aujourd'hui ces paroles : « Eh bien, les hommes ont élevé des temples et des autels à Triptolème parce qu'il leur a donné une nourriture plus douce ; et celui qui a trouvé, mis en lumière et produit devant tous les hommes la vérité, non pas sur les moyens de vivre, mais sur les moyens de vivre heureux, est-il quelqu'un de vous qui lui ait construit un autel ou un temple, qui lui ait élevé une statue ou qui remercie Dieu à cause de lui » !

Il y a vraiment une sève nouvelle, une sève du peuple dans Epictète.

Une des plus belles images sur la mort est de lui : « Pourquoi naissent les épis? N'est-ce pas pour durcir? Et pourquoi durcissent-ils, si ce n'est pour être coupés? car ils ne sont pas isolés dans la nature. S'ils avaient la pensée, devraient-ils souhaiter de n'être jamais coupés? Ce serait, chez les épis, un désir impie. Nous sommes de nature tout à la fois à être coupés et à comprendre qu'on nous coupe ».

Et ce beau passage : « Je ne suis pas l'éternité, je suis un homme, une partie du grand tout, commo l'heure est une partie du jour. Il faut que je vienno comme vient l'heure et que je passe comme elle passe. »

Epictète est simple, naturel, vrai, toujours, en tout. Ah! certes, ce philosophe ne marchait pas aussi roide « que s'il eût avalé une broche », il ne cherchait ni à se faire admirer par sa démarche, ni à faire crier derrière lui : « Quel grand philosophe » !

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