LE DRAME GREC
La première action des Grecs dans la guerre médique fut d'appeler à eux toute la race grecque. Cet appel fut porté à Corcyre, en Sicile, en Italie, partout où se parlait la langue hellénique.
Il s'ensuivit que le sentiment de la race se révéla à tous les peuples grecs. Les poètes dramatiques se firent les interprètes de l'Unité de l'Hellade. Aucune des traditions populaires des tribus éparses de la Thessalie à la Sicile ne fut plus étrangère au poète d'Athènes ou d'Éléusis. Chacun d'eux se trouva au centre d'une multitude
innombrable de traditions, où il n'eut qu'à puiser. Les sujets s'offraient d'eux-mêmes. De là, le nombre étonnant de tragédies que chaque écrivain produisait sans efforts. Il régnait sur un monde entier de traditions fécondes. Le poète était sorti des limites de sa ville et de son peuple. Depuis les guerres médiques, il était le chantre de toute la race. Le drame était inépuisable. Chaque tribu portait en elle sa tragédie. Toutes ces tragédies locales viennent retentir sur le théâtre d'Athènes. De là sa fécondité.
Ce n'est pas par hasard que les trois poètes tragiques se trouvent rattachés au nom de Salamine. Eschyle y combattait; Sophocle était du chœur de danse qui célébrait la victoire,
Euripide naissait, dit la légende, le jour même de la bataille.
Pourquoi cette rencontre, si ce n'est parce que les Grecs sentaient que la bataille de Salamine avait éveillé le génie tragique chez les trois grands poètes ?
Supprimez en pensée l'accord de toute la race hellénique sur les champs de bataille, vous tarissez la source où ont puisé les poètes. Chacun ne voit
plus que sa ville, sa tribu. L'horizon se resserre pour tous. Athènes ne s'intéresse plus aux fables cT Argos , ni Sparte à celles de Corinthe , ni la terre ferme à celle des îles. Que viendrait faire le vieil Œdipe à Athènes? Il appartient à Thèbes. C'est aux Thébains de le chanter.
On a vu que les Athéniens , dans les guerres médiques, ont eu plus que tous les autres le sentiment de la communauté de race entre tous les Hellènes. Ce même esprit qu'ils ont montré dans la guerre , ils l'ont montré dans l'art. Ils ont fait appel aux légendes de toutes les tribus ; ils leur ont accordé droit de cité sur leur théâtre. Ils ont donné leur âme à tout ce qui dans le passé avait intéressé les Hellènes.
« Rien de ce qui est Hellène ne m'est étranger », pouvait dire tout poète d'Athènes.