HÉRODOTE
Dans ses premiers livres, Hérodote raconte à la manière du peuple. Il répète les derniers mots de sa phrase, ou du moins le sens. C'est ainsi qu'il passe d'une phrase à l'autre, en revenant sur ce qui précède immédiatement.
C'est là le premier style ou la première manière d'Hérodote. Un retour de la pensée qui se replie sur elle-même. Il avance, il recule comme la marée. Flux et reflux continu.
Mais à cette première manière en succède une seconde.
Vers la fin, le style d'Hérodote est tout autre.
Hérodote s'éclaire, se mûrit, s^embellit, se fortifie de livre en livre. Comparez le neuvième livre au premier. Quelle différence ! Les discours sont des échos de conversations vivantes.
Le récit se traînait en commençant. Il court, à Salamine, à Platée. Les harangues languissaient, elles se précipitent.
On a comparé Hérodote à Froissard.
Oui, il y a, en effet, du chroniqueur dans les débuts d'Hérodote ; à la fin , il y a déjà du Thucydide.
Hérodote est de ceux qui se sont développés par leurs ouvrages. Sa raison grandit de livre en livre.
Au commencement, il n'est que légendaire (XoywTOiiç); à la fin, c'est un homme d'État, un stratège.
D'abord, il est tout Ionien, d'esprit et de langage ; à mesure qu'il avance, il devient presque attique. Brièveté, précision, atticisme, le dialecte même.
Ses deux derniers livres sont une mine de patriotisme, d'héroïsme.
Les Athéniens y sont incomparables. Ils réalisent l'idéal de la patrie ; et cette patrie est non pas une ville, un peuple, un État, mais une race entière, la race grecque Wv 'EXAdtèct).
Les Athéniens voient toujours la race grecque; les Lacédémoniens voient surtout le Péloponèse.
Les Lacédémoniens ont de l'habileté; ils ajournent ; ils sont quelquefois bien près de livrer ceux qui ont tout perdu pour eux. Ils voudraient les jouer.
« Je n'en puis donner d'autre raison, dit Hérodote , si ce n'est qu'ils n'avaient plus besoin des Athéniens. »
Machiavel ou Montesquieu dirait-il mieux?
Je crois que la grandeur montrée par les Grecs dans les guerres médiques a été une des principales sources de l'inspiration des siècles qui ont suivi.
C'est une mine où n'ont cessé de puiser les générations.
Les tragiques surtout ont vécu de ces souvenirs de Salamine et de Platée.
L'enthousiasme de ces journées s'est perpétué dans la poésie grecque et même dans Aristophane.
La sagesse ordinaire disait qu'il fallait se soumettre aux Perses. Si elle l'eût emporté , c'était fait du Génie grec.
On peut voir que ceux des Hellènes, et ils sont nombreux, qui ont déserté l'Hellade pour les Perses, ont été à peu près perdus pour l'histoire; ils n'ont plus rien fait dans le monde. J'en excepte les Thébains, grâce à un grand homme, Épaminondas, qui, sa vie durant, les a ressuscites; après quoi, ils sont promptement retombés dans l'inertie. Leur alliance avec les Barbares leur a ôté l'âme et l'esprit, ils n'ont pu s'en relever.
Rien de plus étrange que la tactique des Grecs à Salamine et à Platée. On ne voit pas de chef véritable. Chaque peuple est là à son rang de bataille.
Il n'y a qu'un mot d'ordre, l'Hellade, qui plane sur tous. Cependant , on peut trouver aussi les traces des conseils de guerre comme dans ï Iliade; et les conseils sont obéis.
Les trois à quatre cent mille irréguliers de Macédoniens se ruent à Platée contre cent mille Hellènes. Ils couraient à la proie, ils se brisent
contre les Lacédémoniens. Qu'était-ce que cette ordonnance par laquelle chaque Spartiate était entouré de sept ilotes ? Cela ressemble encore â la tactique dans Y Iliade.
Pourtant , dans les récits de batailles, Hérodote n'imite en rien le langage homérique.
Il a déjà quelques-unes des formes précises des hommes de guerre. « En ce moment , dirat— il, les affaires changèrent. » On voit qu'il a conversé avec les soldats et les chefs. Il a le ton, l'accent de l'événement.
Le génie naissant de l'histoire est tout entier dans Hérodote.
C'est le contraire dans Plutarque, en qui ce génie s'efface pour se perdre en anecdotes. Plutarque ne sait pas raconter. Sa phrase s'embarrasse, se complique d'accessoires étrangers ; elle se perd dans cette complexité ; elle se grossit démesurément; elle fait boule de neige, si bien qu'elle ne peut plus avancer. L'histoire se dérobe sous la phraséologie dans Plutarque. Elle vit, elle marche, elle se fait sentir en tout dans Hérodote, môme lorsqu'il s'égare dans les légendes et les contes de fées des Thraces et des Thessaliens.
On suit un grand fleuve, qui, parti des régions de l'Asie les plus lointaines, cache ses origines, roule tout ce qu'il rencontre, s'égare, se perd en détours innombrables, et, tout chargé de souvenirs qu'il entraîne, vient paisiblement se précipiter sur l'imperceptible Hellade, qu'il ne peut manquer d'engloutir et d'effacer du nombre des choses humaines.
Ce spectacle, qui n'était d'abord qu'extraordinaire, devient sublime quand le faible se redresse contre le fort, le petit contre l'immense, l'Hellade contre l'Orient.
L'impartialité d'Hérodote touchait à l'indifférence; elle cède enfin à ce moment suprême.
Cette main de marbre, qui, comme la destinée, acceptait également tout ce qui se rencontrait, palpite et se réchauffe d'un sentiment humain.
Je crois voir une grande statue, aux yeux impassibles, au front inexorable, qui, sur les confins de deux mondes, se lasse enfin de son immobilité; elle s'anime, et elle prend un regard humain, ouvre ses lèvres de marbre, et d'un geste souverain , fait la différence du Grec et du Barbare. (Oî (xev &) *EXXi)veç fcotl ot Bapêapoi.)
t6 VIE ET MORT DU GENIE QREC.
A oe moment, je comprends oe qui a soutenu le père des historiens dans son œuvre ; comment il a pu s'enquérir sur les lieux de tout oe qui a laissé un vestige dans le souvenir des hommes ; comment il a fait, lui aussi, son œuvre de Rhapsode ; car il ne s'agissait pas pour lui de trouver ses documenta rassemblés dans une bibliothèque ; c'est dans la conversation des hommes qu'il a dû recueillir l'écho des choses passées. Voilà aussi pourquoi sa langue a gardé la forme du récit populaire; pourquoi il se met si fréquemment en scène, en répétant qu'il s'est informé de oe qu'il raconte. Ce long voyage de découvertes eût été impossible, si Hérodote n'avait été soutenu par le but qu'il entrevoyait ot vers lequel il marchait à travers mille détours , le choc de l'Asie et de la Grèce, et à la fin la victoire, Salamine et Platée.
Il part, au commencement de son récit, sans plan réfléchi; mais ces mots de Salamine, de Platée, ces trophées, qui remplissaient alors les esprits et qui devaient inspirer tant de générations, vivent dans sa pensée, Son premier mot atteste la volonté de ne pas laisser tomber dans l'oubli les grandes actions , les œuvres merveil-
leusea accomplie» dan» lea guerres des Hellènes et des Barbares. ( y EpY« wf«&a ti wA Smviachxt*.)
Voilà la première parole; et aussitôt, il semble l'oublier. Il s'arrête à tous les objets qu'il rencontre ; temples, légendes, merveilles naturelles : il prend plaisir à allonger œ récit, £ gravir ces propylées de l'hiiteire universelle.
Il sait qu'elles conduisent à la victoire de la race hellénique; et la joie de toute une race d'hommes rayonne sur son histoire.
On vante la sérénité d'Hérodote ! Comment lui auraiWelle manqué, à lui qui savait que tout le paumé venait aboutir au triomphe du génie grée f
ïl n'était pas un homme de race hellénique, qui, à œ moment, n'eAt le sentiment de la gloire immortelle de* guerre» médiques. C'était là I'oJk
jet des conversations de tous. Comment ce sentiment aurait-il manqué au seul Hérodote? Cela était impossible.
Qe sentiment vivait en lui , et l'accompagnait partout t même dana les sujets qui y étaient le plus étrangers. \# joie du monde grec victorieux rayonne, par Hérodote, jusque dans le fond des temples d'Egypte et de Perse.
Quelle douleur pouvait atteindre un Grec, en racontant les siècles passés, lorsqu'il savait que ces siècles aboutissaient au triomphe de la race grecque ?
Hérodote s'est trouvé à ce moment même où tout était plein de cette félicité de la victoire. Il a pu donner à l'histoire une sérénité qui ne s'est jamais retrouvée dans le monde. J'imagine qu'il est facile d'être impartial envers des vaincus: quel motif d'irritation ou de colère un historien grec pouvait-il ressentir contre Darius ou Xerxès, ou Mardonius, qui avaient donné à sa race une si belle occasion de naître et de se produire dans le monde ? On ne sent aucune haine dans Hérodote, ni politique, ni religieuse. C'est une âme heureuse d'avoir à raconter des choses heureuses.
Je crois qu'une âme qui, en des temps agités, a besoin de retrouver l'équilibre, ne peut rien faire de mieux que de se replacer dans le rhythme des histoires d'Hérodote. Si cette âme est capable de s'y conformer un moment, elle y trouvera sa guérison. Nulle philosophie ne peut produire la paix que donne le spectacle des choses héroïques,
impartialement réfléchi dans un esprit immortel.
Chez les hommes de nos jours le sentiment de la race produit la haine, ou au moins l'antipathie.
Dans Hérodote, rien de semblable.
Il n'y a pas un mot véhément contre les étrangers. Il se contente de les nommer Barbares.
Cette absence d'antipathies, ce grand, impartial regard jeté sur toutes les races humaines commence par étonner.
Mais dans cette impartialité, il y a une si grande curiosité d'esprit, un désir si persévérant de voir et de savoir le vrai, qu'on se sent le besoin de le partager.
Je veux bien qu'il y ait aussi le sentiment de l'enfant qui regarde avec le même sérieux le brin d'herbe et le chêne, le nain et le géant. Mais cette innocence de l'esprit qui s'éveille sur toutes choses , ne s'est vue qu'une fois. Hérodote regarde avec la même surprise le grand et le petit, un dieu et un lézard. Tout est grand pour lui, et il donne la grandeur à tout.
Quand on compare Froissard à Hérodote, il ne faut pas oublier que le premier n'a eu à raconter que des guerres affreuses, les défaites des hom-
mes de sa race, les pilleries des routiers. Gréey et Azineourt, qu'y a-t-il là de commun avec Salamine, Platée et Mycale !
Au milieu dé ces désastres, le chroniqueur de Valenciennes reste impassible ; il n'est que peintre ; il jouit des tueries ; il cherche la couleur, elle le console de tout.
Gela est le contraire d'Hérodote* qui projette sur son tableau la lumière des Thermopyles,
HEROÏSME ET SAGESSE.
De notre temps, on établit une opposition absolue entre l'héroïsme et la sagesse. Le premier est folie, la seconde seule est raisonnable.
La supériorité des Grecs est d'avoir compris qu'il y a de la sagesse dans l'héroïsme, et de l'héroïsme dans la véritable sagesse.
Il était sage, il était raisonnable, il était sensé de combattre l'armée innombrable, invincible, des Mèdes et des Perses, quoique cela ait paru folie à Xerxês, maître de presque tout le genre humain ! Ouand Hérodote a fait défiler devant vous
toutes les races humaines sur le pont qui relie l'Asie et l'Europe, il paraît déraisonnable d'opposer à ce déluge d'hommes quelques milliers de Grecs.
Avec les idées que Ton fait prédominer aujourd'hui, il faudrait rire de cet entêtement.
Et pourtant cette folie s'est trouvée sagesse.
Les Grecs, tant qu'ils ont été quelque chose, ne s'en sont jamais guéris, et cette folie de Salamine, de Platée, de Mycale, a passé des hommes d'action dans les hommes de pensée. Elle est comme la substance et le fond de tous les esprits. Elle est devenue l'âme de la Grèce aussi longtemps qu'elle a vécu.
Ce sage héroïsme, je le retrouve non pas seulement dans Léônidas aux Thermopyles, dans Aristide et Thémistocle à Salamine, dans Pausanias à Platée , mais aussi dans les poètes , les sculpteurs, les philosophes. Il revit dans Eschyle et Sophocle, dans Pindare comme dans Phidias, dans Platon comme dans Hérodote et Démosthènes.
Je retrouve l'âme des jours des Thermopyles dans le Prométhée d'Eschyle (1).
(1) Voyez Notes.
Démosthènes est encore plein des guerres modiques. Le ton d'héroïsme auquel était monté l'âme des combattants dans les guerres médiques, à la veille des grandes journées, est resté le ton dominant, et comme la région morale des écrivains des grands siècles.
Tous ont bu à la coupe des Hoplites de Sparte et d'Athènes.
Voilà ce qui forme l'unité du génie grec dans toutes ses œuvres. Le calme sourire de Léonidas ou d'Aristide, au matin de la bataille, je le retrouve dans les dialogues de Platon, comme dans les figures du Parthénon. Une littérature entière, qui vit de l'héroïsme des ancêtres, une action immortelle, qui se renouvelle et se perpétue dans chaque œuvre ; une philosophie qui, pour vaincre un problème, remonte à la région d'esprit qu'habitait le général au jour de la victoire, un artiste qui contemple les dieux avec le regard de Pausanias en invoquant Héra, au matin de Platée ; telle est dans son essence la littérature grecque.
Née des guerres médiques, fille de la victoire, elle a des ailes comme la Victoire. Chaque peuple qui a pris part au bon combat de l'Hellade,
en a été récompensé par un surcroît de génie.
La petite île de Milo a envoyé deux cents combattants à Salamine, deux trirèmes, ou plutôt deux pentécontores , chacune à cinquante rameurs; elle en a été récompensée dans l'avenir par sa Vénus victorieuse. Elle a certainement gardé quelques-uns des rayons de la Grèce à Marathon ou à Salamine.
Je ne puis voir la Vénus de Milo sans reconnaître la fierté d'une race qui émerge triomphante de l'abîme.
Peut-être le sculpteur n'a-t-il pas pensé à cela; mais, à coup sûr, sa Vénus a pensé et pense encore pour lui.
C'est pour cela que les hommes ne se lasseront jamais des œuvres de l'Hellade, car, nulle part, en aucun temps, ils ne reverront un génie national émané tout entier de l'héroïsme, qui, partout ailleurs, n'a formé qu'un moment, un accident, une lueur dans la vie humaine.
Les Grecs ont cessé d'être eux-mêmes lorsqu'ils ont séparé, comme inconciliables, l'héroïsme et la sagesse. Ce jour-là, de Grecs ils sont devenus Byzantins.
Dans toute la philosophie de Platon revit l'âme généreuse, enthousiaste > des guerres médiques.
Si Ton avait pu converser avec les chefs de l'armée Spartiate ou athénienne, sous leur tente, à la veille des grands jours, on aurait trouvé la tranquillité d'âme , l'équilibre d'esprit > la bonne humeur, la joie secrète des grands artistes grecs, au moment d'entreprendre leurs œuvres.
Car une grande œuvre d'art à accomplir est aussi une bataille à livrer. Les plus belles sont celles où Fhomme a été le plus maître de lui.
4e me suis demandé ce qui nous subjugue dans la littérature des beaux temps de la langue grecque. Est-ce seulement la curiosité, le plaisir de la difficulté vaincue dans la restitution d'une langue morte?
Non, rien de cela ne suffit pour expliquer cette merveille.
Ce qui nous subjugue, c'est l'accent d'une âme héroïque, écho des grands jours de Salamine et de Platée.
On respire le souffle de ces journées dans toutes les grandes œuvres des Grecs, poètes, prosateurs ou sculpteurs des temps classiques.
On pourrait marquer la puissance du génie grec, suivant que cet écho a été ou plus fort ou plus faible. Il a encore toute son énergie dans Aristophane.
Il languit déjà dans Xénophon. Malgré des tableaux militaires admirables dans la retraite des Dix Mille, l'âme commence à baisser dans les Helléniques.
L'écho des guerres médiques existe à peine dans Plutarque.
Il achève de disparaître chez les Alexandrins,
Enfin, avec la Décadence, l'âme se brise. Elle ne songe plus qu'à s'amuser, ou à se bercer dans le mysticisme.