‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 14 sur 46 · UNE ANNÉE DE BONHEUR · texte numérisé non relu

UNE ANNÉE DE BONHEUR

« Maman »

Tout le monde était bon pour Rousseau. On avait reconnu son mérite, et il aurait pu faire sa fortune. L'abbé de Gouvon (fils du Comte) lui donnait même des leçons pour lui aider à monter 2a dans l'échelle sociale. JVlais le caractère romanesque reprit le dessus. Un jour Rousseau rencontra un ancien camarade de Genève, Bâcle, un enfant du peuple, sans éducation, mais plein de fantaisie; Rousseau bientôt ne le quitta plus. Après quelque temps, voyant son indifférence pour les bontés qu'on avait pour 25 lui, le comte de Gouvon le renvoya. Rousseau, au lieu d'être mortifié, ne pensa qu'à la joie de la liberté retrouvée. Bâcle partait justement pour rentrer à Genève; Rousseau l'accompagnerait jusqu'à Annecy — car il pensait toujours à Madame de Warens. C'était au printemps, 1729. 3Q

Que le cœur me battit en approchant de la maison de madame de Warens! mes jambes tremblaient sous moi, mes

yeux se couvraient d'un voile, je ne voyais rien, je n'entendais rien, je n'aurais reconnu personne; je fus contraint de m'ar-

rêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens

A peine parus-je à ses yeux que son air me rassura. Je 5 tressaillis au premier son de sa voix; je me précipite à ses pieds, et dans les transports de la plus vive joie je colle ma bouche sur sa main. Pour elle, j'ignore si elle avait su de mes nouvelles; mais je vis peu de surprise sur son visage, et je n'y vis aucun chagrin. « Pauvre petit, me dit-elle d'un

10 ton caressant, te revoilà donc? Je savais bien que tu étais trop jeune pour ce voyage; je suis bien aise au moins qu'il n'ait pas aussi mal tourné que j'avais craint. » Ensuite elle me fît conter mon histoire qui ne fut pas longue, et que je lui fis très fidèlement, en supprimant quelques articles,

15 mais au reste sans m'épargner ni m'excuser.

Il fut question de mon gîte. Elle consulta sa femme de chambre. Je n'osais respirer durant cette délibération; mais quand j'entendis que je coucherais dans la maison, j'eus peine à me contenir, et je vis porter mon petit paquet

20 dans la chambre qui m'était destinée, à peu près comme Saint-Preux vit remiser sa chaise chez madame de Wolmar.^ J'eus pour surcroît d'apprendre que cette faveur ne serait point passagère; et dans un moment où l'on me croyait attentif à toute autre chose, j'entendis qu'elle disait: « On

25 dira ce qu'on voudra; mais puisque la Providence me le renvoie je suis déterminée à ne pas l'abandonner. »

Me voilà donc enfin établi chez elle

Elle habitait une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de

^ Allusion à une scène de La Nouvelle Héloïse, roman de Rousseau (IV, 6). Saint-Preux, après des années d'absence, visite Mme de Wolmar, la femme qu'il avait aimée et qui en avait épousé un autre. Il est doucement ému quand il voit qu'on transporte son bagage dans la maison, et qu'il est invité à habiter sous le même toit que celle pour laquelle il pense n'avoir désormais qu'une « amitié pur'î et sainte ».

parade, et qui fut celle où Ton me logea. Cette chambre était sur le passage dont j'ai parlé, oii se fit notre première entrevue; et au-delà du ruisseau et des jardins on découvrait la campagne. Cet aspect n'était pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C'était depuis Bossey la première 5 fois que j'avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n'avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce! elle augmenta beaucoup mes dispositions à l'attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage 10 encore un des bienfaits de ma chère patronne : il me semblait qu'elle l'avait mis là tout exprès pour moi: je m'y plaçais paisiblement auprès d'elle; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur, jusqu'alors comprimé, 15 se trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhalaient plus librement parmi ces vergers.

On ne trouvait pas chez madame de Warens la magnificence que j'avais vue à Turin; mais on y trouvait la propreté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le faste 20 ne s'allie jamais. Elle avait un peu de vaisselle d'argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave des vins étrangers; mais l'une et l'autre étaient bien garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle donnait d'excellent café. Quiconque la venait 25 voir était invité à dîner avec elle ou chez elle; et jamais ouvrier, messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique ^ était composé d'une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d'un valet de son pays appelé Claude Anet, d'une cuisinière, et de 30 deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce qu'elle faisait rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente; cependant son petit revenu bien ménagé eût pu suffire à tout cela dans un pays oii la terre est très

* Ici nom collectif: tous ses gens de service.

bonne et l'argent très rare. Malheureusement l'économie ne fut jamais sa vertu favorite; elle s'endettait, elle payait;

l'argent faisait la navette, et tout allait

Dès le premier jour, la familiarité la plus douce s'établit 5 entre nous au même degré où elle a continué tout le reste de sa \'ie. Petit fut mon nom; Maman fut le sien; et toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous. Je trouve que ces deux noms rendent à merveille l'idée de

10 notre ton, la simplicité de nos manières, et surtout la relation de nos cœurs. Elle fut pour moi la plus tendre des mères,

qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien

Je n'avais ni transports ni désirs auprès d'elle; j'étais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais

15 ainsi passé ma vie et l'éternité même sans m'ennuyer un seul instant. Elle est la seule personne avec qui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil intarissable, qui pour finir avait besoin

20 d'être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il fallait plutôt m'en faire une de me taire. A force de méditer ses projets, elle tombait souvent dans la rêverie. Eh bien! je la laissais rêver, je me taisais, je la contemplais, et j'étais le plus heureux des hommes. J'avais encore un tic fort

25 singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchais sans cesse, et j'en jouissais avec une passion qui dégénérait en fureur quand des importuns venaient le troubler. Sitôt que quelqu'un arrivait, homme ou femme, il n'importait pas, je sortais en murmurant, ne pouvant souffrir de rester

30 en tiers auprès d'elle. J'allais compter les minutes dans son antichambre, maudissant mille fois ces éternels visiteurs, et ne pouvant concevoir ce qu'ils avaient tant à dire, parce que j'avais à dire encore plus.

Je ne sentais toute la force de mon attachement pour

35 elle que quand je ne la voyais pas. Quand je la voyais, je

n'étais que content; mais mon inquiétude en son absence allait au point d'être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnait des élans d'attendrissement qui souvent allaient jusqu'aux larmes. Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle était à vêpres, j'allai me 5 promener hors de la ville, le cœur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avais assez de sens pour voir que quant à présent cela n'était pas possible, et qu'un bonheur que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une tristesse qui pourtant n'avait 10 rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure, tout cela me frappait telle- 15 ment d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour oii mon cœur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables. Je ne me souviens pas de m'être élancé 20 jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s'est réalisée,^ c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision pro- 25 phétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire; car les jours et les ans, et la vie entière, s'y passaient dans une inaltérable tranquillité; au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas! mon plus constant bonheur fut en songe: son accomplisse- 30 ment fut presque à l'instant suivi du réveil.

Je ne finirais pas si j'entrais dans le détail de toutes les folies que le souvenir de cette chère maman me faisait faire

1 Rousseau pense ici au séjour aux Charmettes (1738-42) qu'il décrit comme parfaitement heureux. Voir ci-dessous.

quand je n'étais plus sous ses yeux. Combien de fois j'ai baisé mon lit en songeant qu'elle y avait couché; mes rideaux, tous les meubles de ma chambre, en songeant qu'ils étaient à elle, que sa belle main les avait touchés; le plancher même 5 sur lequel je me prosternais en songeant qu'elle y avait marché ! . . . .

Je passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé des choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des projets à rédiger, des mémoires à mettre au net, des

lo recettes à transcrire; c'étaient des herbes à trier, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers tout cela venaient des foules de passants, de mendiants, de visites de toute espèce. Il fallait entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire, un chanoine, une belle dame, un frère lai.

15 Je pestais, je grommelais, je jurais, je donnais au diable toute cette maudite cohue. Pour elle, qui prenait tout en gaieté, mes fureurs la faisaient rire aux larmes; et ce qui la faisait rire encore plus était de me voir d'autant plus furieux que je ne pouvais moi-même m'empêcher de rire. Ces petits

20 intervalles oii j'avais le plaisir de grogner étaient charmants; et s'il survenait un nouvel importun durant la querelle, elle en savait encore tirer parti pour l'amusement en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups d'œil pour lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine à

25 s'abstenir d'éclater en me voyant, contraint et retenu par la

bienséance, lui faire des yeux de possédé, tandis qu'au fond

de mon cœur, et même en dépit de moi, je trouvais tout cela

très comique.

Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusait pourtant parce

30 qu'il faisait partie d'une manière d'être qui m'était charmante. Rien de tout ce qui se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisait faire n'était selon mon goût, mais tout était selon mon cœur. Je crois que je serais parvenu à aimer la médecine, si mon dégoût pour elle n'eût fourni

35 des scènes folâtres qui nous égayaient sans cesse; c'est peut-

être la première fois que cet art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître à l'odeur un livre de médecine, et ce qu'il y a de plaisant est que je m'y trompais rarement. Elle me faisait goûter des plus détestables drogues. J'avais beau fuir ou vouloir me défendre; malgré ma résistance 5 et mes horribles grimaces, malgré moi et mes dents, quand je voyais ses jolis doigts barbouillés s'approcher de ma bouche il fallait finir par l'ouvrir et sucer. Quand tout son petit ménage était rassemblé dans la même chambre, à nous entendre courir et crier au milieu des éclats de rire, on eût cru 10 qu'on y jouait quelque farce, et non pas qu'on y faisait de l'opiat ou de l'élixir.

Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier à ces poKssonneries

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