‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 15 sur 46 · ANNÉE DE VAGABONDAGE · texte numérisé non relu

ANNÉE DE VAGABONDAGE

Rousseau lisait aussi. La bibliothèque de Madame de Warens, 15 outre des livres de piété, contenait les écrits de beaucoup d'écrivains profanes et intéressants du XVIII™^ siècle. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait durer. Rousseau, qui avait alors 17 ans, devait se préparer à gagner son pain.

Après l'avoir fait catholique, on songea à le faire prêtre. Il 20 avait été placé, quelques semaines après son arrivée, dès Pâque 1729, au Séminaire cathohque d'Annecy: « La triste maison qu'un séminaire, surtout pour celui qui sort de celle d'une aimable femme ». Inutile de dire qu'il allait fort souvent rendre visite à « maman ». C'est au Séminaire qu'il avait rencontré l'abbé 25 Gâtier, qui, avec l'abbé Gaimes, de Turin, lui fournit les traits du vicaire savoyard dans Emile. Mais il s'entendait mal avec les autres maîtres, et on le renvoya comme « pas même assez bon pour être prêtre » (Fin de l'été). Il avait alors voulu étudier la musique et dans ce but avait été mis en pension chez M. Le 30 Maître, directeur de musique à la cathédrale (Octobre 1729). Mais six mois après, un événement inattendu bouleversait de nouveau sa vie. Son maître de chant se décidait soudainement à

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quitter Annecy. C'était quelques jours avant Pâque (7 avril cette année-là). iSIme. de Warens envoya Rousseau pour l'accompagner jusqu'à Lyon. A son retour, à la fin du mois, Rousseau trouva la maison de « maman » vide. On pense que Mme. 5 de Warens était partie pour une mission secrète pour le roi de Sardaigne dont elle était la pensionnaire.

Rousseau attend quelque temps, vivant en bohème, partageant la chambre d'un jeune aventurier, Venture, un amateur de musique qu'il avait connu chez ]M. Le INIaître. 10 Durant cette période d'attente se place un des plus célèbres épisodes du livre des Confessions.

Les Cerises

(Samedi le i^r juillet 1730) ^

L'aurore un matin me parut si belle, que m'étant habillé précipitamment je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme;

15 c'était la semaine après la Saint- Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbes et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été,

20 d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge.

Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et des voix de filles qui semblaient embarrassées,

25 mais qui n'en riaient pas de moins bon cœur. Je me retourne; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, mademoiselle de Graffenried et mademoiselle Galley,^ qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs che-

^ Sur cet épisode, très souvent pris comme sujet de gravures par les artistes, voir F. et J. Serand, Uldylle des Cerises (Annecy, 191 2; 39 pages).

2 Rousseau resta im certain temps en correspondance avec elles après avoir quitté Chambéry. Il se souvient d'elles, pour dessiner les héroïnes de son roman La Nouvelle Héloïse.

vaux à passer le ruisseau. Mademoiselle de Graffenried était une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avait imité madame de Warens, chez qui je l'avais vue quelquefois; mais, n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avait été trop heureuse 5 de s'attacher à mademoiselle Galley, qui, l'ayant prise en amitié, avait engagé sa mère à la lui donner pour compagne jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mademoiselle Galley, d'un an plus jeune qu'elle, était encore plus jolie; elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin; 10 elle était en même temps très mignonne et très formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimaient tendrement, et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvait qu'entretenir longtemps cette union, si quelque amant ne venait pas la déranger. Elles me dirent 15 qu'elles allaient à Toune, vieux château appartenant à madame Galley; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux; mais elles craignaient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus recours 20 à un autre expédient; je pris par la bride le cheval de mademoiselle Galley, puis le tirant après moi, je traversai le ruisseau, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambe, et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles, et m'en aller comme un benêt; elles se dirent 25 quelques mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried s'adressant à moi: « Non pas, non pas, me dit-elle, on ne m'échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher: il faut, s'il vous plaît, venir avec nous; nous 30 vous arrêtons prisonnier. » Le cœur me battait, je regardais mademoiselle Galley. « Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre; montez en croupe derrière elle; nous voulons rendre compte de vous. » ^

^ rendre compte de, ici: tenir compte de, dédommager (sens rare; LUtré).

« Mais, mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de madame votre mère: que dira-t-elle en me voyant arriver? » « Sa mère, reprit mademoiselle de Graffenried, n'est pas à Toune, nous sommes seules, nous revenons ce soir, 5 et vous reviendrez avec nous. »

L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m 'élançant sur le cheval de mademoiselle de Graffenried, je tremblais de joie; et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort

To qu'elle s'en aperçut: elle me dit que le sien lui battait aussi, par la frayeur de tomber; c'était presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose: je n'osai jamais; et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle

15 femme qui lira ceci me soufi&etterait volontiers, et n'aurait pas tort.

La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien, que jusqu'au soir, et tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes ^ pas un moment. Elles

20 m'avaient mis si bien à mon aise, que ma langue parlait autant que mes yeux, quoiqu'elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instants seulement, quand je me trouvais tête-àtête avec l'une ou l'autre, l'entretien s'embarrassait un peu; mais l'absente revenait bien vite, et ne nous laissait pas le

25 temps d'éclaircir cet embarras.

Arrivés à Toune, et moi bien séché, nous déjeunâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux demoiselles, tout en cuisinant, baisaient de temps en temps les enfants de la grangère; ^ et le pauvre

3c marmiton regardait faire en rongeant son frein. On avait envoyé des provisions de la ville, et il y avait de quoi faire un très bon dîner, surtout en friandises: mais malheureuse-

1 déparlâmes, mot créé par Rousseau.

2 grangère, mot local, pour « fermière ». (Cf. Atmales J.-J. Rousseau, in, p. 43-)

ment on avait oublié du vin. Cet oubli n était pas étonnant pour des filles qui n'en buvaient guère; mais j'en fus fâché, car j'avais un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n'en crois rien. Leur gaieté vive et charmante était 5 l'innocence même; et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin partout aux environs: on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'en marquaient leur chagrin, je leur dis de n'en pas être si fort en 10 peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée; mais je crois de reste que les friponnes voyaient que cette galanterie était une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux 15 amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein de charmes ! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres? Jamais souper des petites 20 maisons de Paris n'approcha de ce repas . . .

Après le dîner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes 25 dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis 30 tomber un bouquet dans le sein; et de rire. Je me disais en moi-même: Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur!

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas 35

un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée: et cette décence, nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie, d'autres diront ma 5 sottise, fut telle, que la plus grande privante qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver des

10 paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire: son amie entra, et me parut laide en ce moment.

Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit

15 pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre; car le regard de mademoiselle Galley m'avait \dvement ému le cœur, mais je n'osais rien

20 dire, et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue, par tous les amusements dont nous a\âons su la rempHr.

25 Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avaient pris. Avec quel regret nous nous séparâmes! Avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir! Douze heures passées ensemble nous valaient des siècles de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtait rien à ces ai-

30 mables filles; la tendre union qui régnait entre nous trois valait des plaisirs plus vifs, et n'eût pu subsister avec eux: nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des mœ^urs a sa volupté, qui vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a point d'in-

?,S tervalle et qu'elle agit continuellement. Pour moi, je sais

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que la mémoire d'un si beau jour me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celle d'aucuns plaisirs que j'aie goûtés en ma vie. Je ne savais pas trop bien ce que je voulais à ces deux charmantes personnes, mais elles m'intéressaient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que si 5 j'eusse été le maître de mes arrangements, mon cœur se serait partagé; j'y sentais un peu de préférence. J'aurais fait mon bonheur d'avoir pour maîtresse mademoiselle de Graffenried; mais à choix, je crois que je l'aurais mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me semblait en les 10 quittant que je ne pourrais plus vivre sans l'une et sans l'autre. Qui m'eût dit que je ne les reverrais de ma vie, et que là finiraient nos éphémères amours?

Un Concert

Quelques jours après, IMadame de Warens ne revenant pas, Mademoiselle IVIerceret, une femme de charge de celle-ci, décide 15 de retourner chez elle, à Fribourg. Rousseau décide de l'accompagner. Ils arrivent à destination vers le milieu de juillet. Lorsqu'il se retrouva seul, Rousseau ne sachant que faire va à la ville la plus proche, à Lausanne, où il arrive vers le 20. Il essaye de mettre à profit ses connaissances de musique pour 20 gagner quelque argent. Il réussit bien mal. C'est à Lausanne que lui arriva cette pitoyable aventure :

J'ai déjà noté des moments de délire inconcevables où je n'étais plus moi-même. En voici encore un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la tête me tournait 75 alors, à quel point je m'étais pour ainsi dire * venturisé, il ne faut que voir combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilà maître à chanter sans savoir déchiffrer

^ Venture de Villeneuve était un aventurier que Rousseau avait connu chez M. Le Maître et qui l'avait fasciné. Venture se vantait impudemment de tant de choses qui n'étaient pas vraies, qu'on fut fort étonné de constater qu'il savait fort bien la musique, chose dont il ne s'était pas vanté. Rousseau fait un portrait fort amusant de ce type au Livre III des Confessions.

un air; car quand les six mois que j'avais passés avec Le Maître m'auraient profité, jamais ils n'auraient pu suffire: mais outre cela j'apprenais d'un maître: c'en était assez pour apprendre mal. Parisien de Genève, et catholique en 5 pays protestant, je crus devoir changer mon nom ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible. Il s'était appelé Venture de Villeneuve, moi, je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore

lo de Villeneuve. Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit; moi, sans la savoir, je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville,^ je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout: ayant été présenté à M. de Treytorens, professeur en droit, qui

15 aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce bel ouvrage, de le mettre

20 au net, d'en tirer les parties, et de les distribuer avec autant d'assurance que si c'eût été un chef-d'œuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine à croire, et qui est très vrai, pour couronner dignement cette subHme production, je mis à la fin un joli menuet qui courait les rues, et que tout le monde

25 se rappelle peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues:

Quel caprice !

Quelle injustice !

Quoi ! ta Clarisse Trahirait tes feux ! etc.

Venture m'avait appris cet air avec la basse sur d'autres paroles, à l'aide desquelles je l'avais retenu. Je mis donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout aussi

1 vaudeville, ici chanson de circonstance qui court les rues et dont l'air est facile à retenir.

résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune. On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. 5 Enhn, tout étant prêt, je frappe avec un beau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du Prenez garde à vous. On fait silence. Je me mets gravement à battre la mesure; on commence . . . Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable 10 charivari. Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait plus moyen. Mes bourreaux de symphonistes, 15 qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze- vingt. ^ J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est \Tai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille, 20 ou plutôt à la mienne, l'un: Il n'y a rien là de supportable; un autre: Quelle musique enragée! un autre: Quel diable de sabbat! Pau\Te Jean- Jacques, dans ce cruel moment tu n'espérais guère qu'un jour, devant le roi de France et toute sa cour, tes sons exciteraient des murmures de surprise 25 et d'applaudissement, et que, dans toutes les loges autour de toi, les plus aimables femmes se diraient à demi- voix: « Quels sons charmants ! quelle musique enchanteresse ! tous ces chants-là vont au cœur. » ^

^ Un aveugle. Les quinze-vingt étaient les 300 (15 x 20 = 300) aveugles recueillis par Saint-Louis (XIII™^ siècle) dans un hôpital qu'on appela « des Quinze- Vingt ». Rousseau a donc fait une confusion; il voulait parler de sourds et non d'aveugles.

"^ Allusion à son opéra Le Devin du Village, représenté avec grand succès à Fontainebleau, devant le roi et sa cour, les 18 et 25 octobre 1752.

Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me féHcitait sur mon joU goût de chant; on m'assurait que ,5 ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse ni d'avouer que je la méritais bien.

Le Faux Archimandrite

Sa réputation ainsi compromise, il aUa à Neuchâtel, où il passa l'hiver de 1730 à 1731, et essaya encore d'enseigner la musique.

ro II ne fit pas fortune; il eut même faim. Un jour, en avril 1731, errant dans la campagne il rencontra dans une auberge un homme qui lui offrit de le prendre à son service comme interprète. Cet homme se disait archimandrite (titre que l'on donne aux Lamas supérieurs dans les monastères grecs), et prétendait quêter pour

15 la restauration du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Jean- Jacques ne soupçonna rien; il vit du pain assuré, et il accepta.

Les dimanches et les jours où j'étais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, toujours errant, rêvant, soupirant; et quand j'étais une fois sorti de la ville, je n'y

20 rentrais plus que le soir. Un jour, étant à Boudry,^ j'entrai pour dîner dans un cabaret: j'y vis un homme à grande barbe avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré, l'équipage et l'air assez noble, et qui souvent avait peine à se faire entendre, ne parlant qu'un jargon presque indéchiffrable, mais

25 plus ressemblant à l'italien qu'à nulle autre langue. J'entendais presque tout ce qu'il disait, et j'étais le seul; il ne pouvait s'énoncer que par signes avec l'hôte et les gens du pays. Je lui dis quelques mots en italien qu'il entendit parfaitement: il se leva, et vint m'embrasser avec transport.

30 La liaison fut bientôt faite, et dès ce moment je lui servis de truchement. Son dîner était bon, le mien était moins que

^ Boudry, petite bourgade pittoresque, à 11 kilomètres à l'ouest de Neuchâtel.

médiocre; il m'invita de prendre part au sien, je fis peu de façons. En buvant et baragouinant, nous achevâmes de nous familiariser, et dès la fin du repas nous devînmes inséparables. Il me conta qu'il était prélat grec et archimandrite de Jérusalem, qu'il était chargé de faire une quête 5 en Europe pour le rétabhssement du Saint-Sépulcre. Il me montra de belles patentes de la czarine et de l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres souverains. Il était assez content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors; mais il avait eu des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas 10 un mot d'allemand, de latin ni de français, et réduit à son grec, au turc et à la langue franque ^ pour toute ressource; ce qui ne lui en procurait pas beaucoup dans le pays oii il s'était enfourné. Il me proposa de l'accompagner pour lui servir de secrétaire et d'interprète. Malgré mon petit 15 habit violet, nouvellement acheté, et qui ne cadrait pas mal avec mon nouveau poste, j'avais l'air si peu étoffé qu'il ne me crut pas difficile à gagner, et il ne se trompa point. Notre accord fut bientôt fait; je ne demandais rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans sûreté, sans connaissance, 20 je me livre à sa conduite, et dès le lendemain me voilà parti pour Jérusalem.

Nous commençâmes notre tournée par le canton de Fribourg, oii il ne fit pas grand'chose. La dignité épiscopale ne permettait pas de faire le mendiant, et de quêter aux 25 particuliers; mais nous présentâmes sa commission au Sénat, qui lui donna une petite somme.'^ De là nous fûmes à Berne. Nous logeâmes au Faucon, bonne auberge alors, où l'on

1 IVIélange de français, d'italien, d'espagnol, parfois de portugais, etc. parlé par les populations mixtes des ports du Levant. On y fait allusion assez souvent en littérature; par exemple, Cervantes dans son Don Quichotte (I, 41), et Molière qui l'emploie dans une des scènes du Bourgeois Gentilhomme (IV, 10 et 11).

2 Fribourg, Wlle de la Suisse française, entre Neuchâtel et Lausanne, chef-lieu du canton de ce nom. Le sénat était le corps de magistrats de la petite république. Rousseau y fut du 16 au 20 avril.

trouvait bonne compagnie. La table était nombreuse et bien servie. Il y avait longtemps que je faisais mauvaise chère; j'avais grand besoin de me refaire, j'en avais Toccasion, et j'en profitai. Monseigneur l'archimandrite était lui- 5 même un homme de bonne compagnie, aimant assez à tenir table, gai, parlant bien pour ceux qui l'entendaient, ne manquant pas de certaines connaissances, et plaçant son érudition grecque avec assez d'agrément. Un jour, cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt fort avant; et comme

lo le sang sortait avec abondance, il montra son doigt à la compagnie, et dit en riant: Mirate, signori; questo è sangue pelas go}

A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne m'en tirai pas aussi mal que j'avais craint. J'étais bien

15 plus hardi et mieux parlant que je n'aurais été pour moimême. Les choses ne se passèrent pas aussi simplement qu'à Fribourg: il fallut de longues et fréquentes conférences avec les premiers de l'État, et l'examen de ses titres ne fut pas l'affaire d'un jour. Enfin, tout étant en règle, il fut

20 admis à l'audience du Sénat. J'entrai avec lui comme son interprète, et l'on me dit de parler. Je ne m'attendais à rien moins, et il ne m'était pas venu dans l'esprit qu'après avoir longtemps conféré avec les membres, il fallût s'adresser au corps comme si rien n'eût été dit. Qu'on juge de mon

25 embarras! Pour un homme aussi honteux, parler non seulement en public mais devant le Sénat de Berne, et parler impromptu sans avoir une seule minute pour me préparer, il y avait là de quoi m'anéantir. Je ne fus pas même intimidé. J'exposai succinctement et nettement la comm.is-

30 sion de l'archimandrite. Je louai la piété des princes qui avaient contribué à la collecte qu'il était venu faire. Piquant d'émulation celle de Leurs Excellences, je dis qu'il n'y avait pas moins à espérer de leur munificence accoutumée; et puis, tâchant de prouver que cette bonne œuvre en était

1 Regardez bien, messieurs, c'est ici du sang grec.

également une pour tous les chrétiens sans distinction de secte, je finis par promettre les bénédictions du ciel à ceux qui voudraient y prendre part. Je ne dirai pas que mon discours fit effet; mais il est sûr qu'il fut goûté, et qu'au sortir de l'audience l'archimandrite reçut un présent fort 5 honnête, et de plus, sur l'esprit de son secrétaire des comphments dont j'eus l'agréable emploi d'être le truchement, mais que je n'osai lui rendre à la lettre. Voilà la seule fois de ma vie que j'aie parlé en public et devant un souverain,^ et la seule fois aussi peut-être que j'aie parlé hardiment 10 et bien. Quelle différence dans les dispositions du même homme ! Il y a trois ans qu'étant allé voir à Yverdon mon vieil ami M. Roguin,- je reçus une députation pour me remercier de quelques livres que j'avais donnés à la bibliothèque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs; ces 15 messieurs me haranguèrent.

Je me crus obligé de répondre; mais je m'embarrassai tellement dans ma réponse, et ma tête se brouilla si bien que je restai court, et me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j'ai été hardi quelquefois dans ma jeunesse, 20 jamais dans mon âge avancé. Plus j'ai vu le monde, moins j'ai pu me faire à son ton.

Partis de Berne, nous allâmes à Soleure;^ car le dessein de l'archimandrite était de reprendre la route d'Allemagne,

1 Rousseau parut devant le sénat de Berne environ 20 kilomètres de Fribourg le 25 avril. Il avait, quand il écrivit ceci, déjà publié son livre Du Contrat Social (1762), et le mot « souverain » signifie pour lui, le ou les membres du gouvernement, roi ou sénat, prince ou conseil.

2 Voir fin du Livre XI des Confessions, la relation d'une visite de Rousseau à M. Roguin à Yverdon (27 kilomètres au nord-ouest de Lausanne) en 1762. C'est peut-être alors qu'il s'embarrassa dans sa harangue.

^ Soleure, environ à 20 kilomètres au nord-est de Berne; petite ville fort pittoresque, chef-lieu du canton de ce nom. Les ambassadeurs accrédités auprès de la Confédération Suisse avaient choisi Soleure pour leur résidence, ce qui fut pour la ville une cause de prospérité. Aujourd'hui tous les ambassadeurs en Suisse séjournent à Berne.

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et de s'en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisait une route immense: mais comme chemin faisant sa bourse s'emplissait plus qu'elle ne se vidait, il craignait peu les détours. Pour moi, qui me plaisais presque autant 5 à cheval qu'à pied, je n'aurais pas mieux demandé que de voyager ainsi toute ma vie: mais il était écrit que je n'irais pas si loin.

La première chose que nous fîmes en arrivant à Soleure fut daller saluer ^I. l'ambassadeur de France. Malheureu-

[o sèment pour mon évêque, cet ambassadeur était le marquis de Bonac, qui avait été ambassadeur à la Porte, et qui devait être au fait de tout ce qui regardait le Saint-Sépulcre. L'archimandrite eut une audience d'un quart d'heure, oii je ne fus pas admis, parce que M. l'ambassadeur entendait

15 la langue franque, et parlait l'italien au moins aussi bien que moi. A la sortie de mon Grec, je voulus le suivre; on me retint, ce fut mon tour. M 'étant donné pour Parisien, j'étais comme tel sous la juridiction de Son Excellence. Elle me demanda qui j'étais, m'exhorta de lui dire la vérité; je

:>o le lui promis en lui demandant une audience particulière qui me fut accordée. AL l'ambassadeur m'emmena dans son cabinet, dont il ferma sur nous la porte; et là, me jetant à ses pieds, je lui tins parole

C'était le 27 avril 1731. L'archimandrite fut arrêté comme 25 imposteur. Quant à Rousseau, reconnu innocent, il gagna par son intelligence et son charme, les bonnes grâces d'un protecteur. L'ambassadeur lui donna cent francs et une lettre de recommendation pour ]NL Godard, colonel suisse au serv^ice de la France, à Paris, et qui cherchait un précepteur. Rousseau allait essayer 30 de mettre à profit les choses qu'il avait apprises chez M. Lambercier, chez l'abbé Gouvon, et au séminaire d'Annecy.

Le Paysan d'avant la Révolution

H arriva à Paris en juin 1731 (après avoir encore passé quelques semaines à Neuchâtel). L'affaire du préceptorat manqua. Une

dame bienveillante à laquelle Rousseau avait été recommandé s'informa de Madame de Warens, et un jour put annoncer à son protégé que sa bienfaitrice était rentrée en Savoie. Une grande nostalgie s'empara de lui, et vers la fin de l'été il partit à pied, sans trop d'argent et, souvent, couchant à la belle étoile. S

L'aventure suivante nous montre Rousseau apprenant à connaître les souffrances du peuple de France au dix-huitième siècle. Il s'en souviendra quand il écrira le livre révolutionnaire Du Contrat Social.

Un jour, m'étant à dessein détourné pour voir de près lo un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et j'y fis tant de tours que je me perdis enfin tout à fait. Après plusieurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle apparence, mais c'était la seule que je visse aux environs. 15 Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse,^ où tous les habitants à leur aise sont en état d'exercer l'hospitalité. Je priai celui-ci de me donner à dîner en payant. Il m'offrit du lait écrémé et de gros pain d'orge, en me disant que c'était tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec déUces, et 20 je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n'était pas fort restaurant pour un homme épuisé de fatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de suite, après avoir dit qu'il voyait bien que j'étais un bon jeune honnête homme qui n'était pas 25 là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de sa cuisine, descendit, et revint un moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très appétisant, quoique entamé, et une bouteille de vin dont l'aspect me réjouit le cœur plus que tout le reste: on joignit à cela une omelette 30 assez épaisse, et je fis un dîner tel qu'autre qu'un piéton n'en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà son inquiétude

1 Genève ne fut reçu dans la Confédération helvétique qu'en 18 14, n'était donc pas en Suisse encore à l'époque de Rousseau. Genève était allié de Berne, mais république indépendante.

et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point de mon argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire, et ce qu'il y avait de plaisant était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frémissant ces 5 mots terribles de commis et de rats de cave.^ Il me fit entendre qu'il cachait son vin à cause des aides,^ qu'il cachait son pain à cause de la taille,-^ et qu'il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre

10 idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la

15 sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains."^

^ Commis, personne préposée par les fermiers des impôts à la perception des droits en div^erses marchandises — mal famés à cause de leurs exigences terribles et leur inhumanité; rats de cave, nom donné à ceux des employés de contributions ou impôts indirects {excise men) qui visitaient les caves contenant des boissons spiritueuses.

2 Impôts prélevés surtout sur les boissons; dont l'origine remonte à 1356. Il atteignait tous les sujets indistinctement. Jean le Bon, ne pouvant suffire aux dépenses de la guerre avec l'Angleterre, demanda « ime aide » à son peuple, et pour l'obtenir, il convoqua les États Généraux.

2 Nom d'un impôt qui existait en France avant la Révolution, très inégalement réparti, et variant selon les besoins du trésor royal — contribua, à cause de l'arbitraire avec lequel il était perçu, à exaspérer plus que tout autre le peuple français et à précipiter la Révolution.

^ Aucun progrès n'avait été fait pour améliorer la position des paysans depuis le système du servage du moyen-âge. Richelieu encore disait: (( Il les (les paysans) faut comparer aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos ». Un rapport adressé à Louis XIV en 1687 sur la condition des paysans, parlait ainsi: « Les paysans

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