‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 16 sur 46 · CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES · texte numérisé non relu

CHAMBÉRY ET LES CHARMETTES

En passant par Lyon, Rousseau avait appris par une autre amie de Madame de Warens que celle-ci n'était pas retournée à Annecy, mais s'était établie à Chambéry, la capitale de la Savoie.^ Après avoir traversé le beau pays du Dauphiné qu'il décrit d'une façon charmante, Rousseau arrive chez elle en automne 1731. s L'accueil fut cordial. Justement le roi Victor-Amédée voulait faire établir le cadastre de ses états, et cherchait des géomètres et des secrétaires. Rousseau fut employé à ce travail: « C'est ainsi qu'après quatre ou cinq ans de courses, de foHes, de souffrances depuis ma sortie de Genève, je commençai pour la pre- 10 mière fois de gagner mon pain avec honneur », Il logeait chez Madame de Warens. Il occupait ses loisirs à étudier, d'abord les mathématiques, utiles pour son travail; puis l'histoire; ^ surtout

vivent de pain fait avec du blé noir; d'autres qui n'ont pas même de blé noir, vivent de racines de fougère bouillies avec de la farine d'orge ou d'avoine et du sel. On les trouve couchés sur la paille; point d'habits que ceux qu'ils portent, point de meubles, point de provisions pour la vie ». La Bruyère fut le premier (en 1688) à protester avec autorité contre cette injustice, dans son fameux passage des Caractères (chap. De l'Homme, 128). « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix inarticulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.»

^ La cause de ce changement de domicile de Madame de Warens fut probablement l'activité politique secrète pour le roi de Sardaigne. Voir Benedetto, Madame de Warens (1914).

- A l'époque de la Guerre de Succession de Pologne, 1733-35 (l'Autriche et la Russie soutenant la candidature dAuguste III, de la Maison de Saxe, tandis que la France, l'Espagne et la Sardaigne soutenaient Stanislas, beau-père de Louis XV), Rousseau s'enthousiasma pour la cause soutenue par la France.

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la musique. Il finit même, en 1733, par arracher à Madame de Warens son consentement au grand désir qu'il avait d'abandonner l'emploi au cadastre. Il voulait gagner sa vie en donnant des leçons de musique.

5 La santé de Rousseau fut chancelante depuis cette époque, et pendant une assez longue période. Il fit deux maladies sérieuses, une première pendant l'hiver de 1734-35. Les soins de « maman » le sauvèrent. Deux années plus tard, à la fin de l'été 1737, il alla à ^Montpellier pour suivre un traitement, mais revint après cinq

10 mois environ. Au printemps de l'année 1738 il lui fallait, à cause de cette mauvaise santé, quitter la ville. Il refusa cependant d'aller sans sa bienfaitrice. On loua une jolie maison. Les Charmettes, aux environs de Chambéry. Cette maison, qui existe encore, est un| des lieux de pèlerinages littéraires les plus fa-

15 meux de l'Europe, comme Stratford en Angleterre, ou Weimar en Allemagne. C'est le berceau du Romantisme français. Rousseau dit y avoir connu le bonheur parfait.^

Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre de M. de Conzié,^ à la porte de Chambéry,

20 mais retirée et solitaire comme si l'on était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile

25 un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était au service, appelé M. Noire t. La maison était très logeable. Au-devant était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis

30 un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée; plus

1 Toute la chronologie de ces années de 1733 à 1742 est extrêmement confuse et difficile à établir. Les patients et érudits travaux de MM. Dufour, Ritter, Mugnier, Benedetto et autres, n'ont pas encore réussi à faire la lumière complète.

2 Un bon ami de Mme de Warens et de Rousseau dont il est souvent question dans les Confessions.

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