‹ Vie et œuvres de J.J. Rousseau, avec des notes explicativesChapitre 42 sur 46 · LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

LES TRAVAUX

Emile Apprendra un Travail Manuel

Rousseau a afhrmé avec force — avant la Révolution — que

le travail n'est pas déshonorant. (John Locke/ avant lui, l'avait

dit; il ne parlait pas cependant de l'homme en général comme

Rousseau, mais de l'éducation spécialement du « Country gentle-

10 man.»)

Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l'homme, celle qui le rapproche le plus de l'état de la nature est le travail des mains ; de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle 15 de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui. L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mJlle

1 II est très évident que Rousseau avait le fameux livre de Locke sous les yeux en écrivant cette page. Locke, dans ses Thoiights on Education (1693) écrivait pour l'éducation de la noblesse. Son élève est le fils de Lord Ashley, depuis Comte de Shaftesbury et Grand Chancelier d'Angleterre. Locke choisit un métier qui vise surtout à distraire l'élève, à préserver sa santé: « For a country gentleman I should propose one, or rather both thèse, x\z. Gardening, or Husbandry in gênerai, and working in wood, as a Carpenter, Joiner, Tumer, thèse things being fit and healthy récréations for a man of study or business. » Et plus loin: (( To the arts above mentioned may be added Perfuming, Varnishing, Graving. and several sorts of working in Iron, Brass, and Silver . . . or he may learn to set precious stones, or employ himself in grinding and polishing Optical Classes. » (Cf. P. Villey, Influence de Montaigne sur Locke et Rousseau, p. IX.)

manières; mais partout où l'on veut vexer l'artisan, son bagage est bientôt fait: il emporte ses bras, et s'en va. Toutefois l'agriculture est le premier métier de l'homme; c'est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile: Ap- 5 prends l'agriculture, il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c'est par eux qu'il a commencé; c'est à eux qu'il revient sans cesse. Je lui dis donc: Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n'en as point, que faire? Apprends un métier. 10

Un métier à mon fils ! mon fils artisan. Monsieur, y pensezvous! J'y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien; moi, je lui veux donner un rang qu'il ne puisse perdre, un rang qui 15 l'honore dans tous les temps; je veux l'élever à l'état d'homme, et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous.

La lettre tue et l'esprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour savoir un métier que pour vaincre 20 les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh! tant pis, tant pis pour vous! Mais n'importe, ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l'état d'artisan pour être audessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, 25 commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande; c'est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, oii les mains travaillent plus que la tête, et qui ne 30 mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu'à joindre au soin d'instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti 2s

pour vi\Te. Ces pères prévoyants croient beaucoup faire, ils ne font rien, parce que les ressources qu'ils pensent ménager à leurs enfants dépendent de cette même fortune audessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu'avec 5 tous ces beaux talents, si celui qui les a ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misère comme s'il n'en avait aucun.

Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, et combien d'autres ressources vous sont

lo nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent; jouet plus que jamais de l'opinion publique, comment vous élèverez- vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez- vous

15 la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches; vous n'avez fait qu'empirer votre esclavage, et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre; c'est le pire état où l'homme puisse

20 tomber.

Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l'âme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à l'usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les

25 manèges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d'en user; la probité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie; vous n'avez plus besoin d'être lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou

30 voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n'a rien: l'opinion des autres ne vous touche point; vous n'avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, et, qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires,

peu VOUS importe; cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d'être honnête homme et d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris. «Maître, j'ai besoin d'ouvrage. — Compagnon, mettez-vous là, travaillez. » Avant que l'heure du 5 dîner soit venue, vous avez gagné votre dîner; si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours; vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n'est pas perdre son temps que d'en gagner ainsi. 10

Je veux absolument qu'Emile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz- vous. Que signifie ce mot? Tout métier utile au public n'est-il pas honnête ? Je ne veux point qu'il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu'il soit ni musicien, ni 15 comédien, ni faiseur de livres. A ces professions près, et les autres qui leur ressemblent, qu'il prenne celle qu'il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète; j'aime mieux qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz- 20 vous, les archers, les espions, les bourreaux, sont des gens utiles. Il ne tient qu'au gouvernement qu'ils ne le soient point. Mais passons, j'avais tort; il ne sufht pas de choisir un métier utile, il faut encore qu'il n'exige pas des gens qui l'exercent des qualités d'âme odieuses et incompatibles 25 avec l'humanité. Ainsi revenant au premier mot, prenons un métier honnête; mais souvenons-nous toujours qu'il n'y a point d'honnêteté sans l'utilité.

Quand on a le choix, et que rien d'ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulterait-on pas l'agrément, l'inclina- 30 tion, la convenance, entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus utiles de tous; cependant, à moins qu'une raison particulière ne m'y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un/) £K, »f

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serrurier, un forgeron; je n'aimerais pas à lui voir, dans sa forge, la figure d'un cyclope. De même, je n'en ferai pas un maçon, encore moins un cordonnier. Il faut que tous les métiers se fassent; mais qui peut choisir doit avoir 5 égard à la propreté, car il n'y a point là d'opinion; sur ce point, les sens nous décident. Enfin je n'aimerais pas ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie et presque automates, n'exercent jamais leurs mains qu'au même travail; les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierre;

lo à quoi sert d'employer à ces métiers des hommes de sens? c'est une machine qui en mène une autre.

Tout bien considéré, le métier que j'aimerais le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer dans la maison; il tient suf-

15 fisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et de l'industrie; et, dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine, l'élégance et le goût ne sont pas exclus.

Que si par hasard le génie de votre élève était décidément

20 tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu'il apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.

Le Quatrième Âge {Du Sentiment) (De quinze ou seize ans à vingt ans)

Emile étant devenu sain et vigoureux physiquement (2"^^ âge),.

25 et « réunissant l'usage de ses membres à celui de ses facultés . . . un être agissant et pensant » (3"^^ âge), « il ne reste plus que de faire de lui, pour achever l'homme, un être aimant et sensible.» Jusqu'ici Emile n'a de vertu que « ce qui se rapporte à lui-même » , mais entrant dans l'âge de l'adolescence, il cesse d'être un enfant.

30 « C'est ici la seconde naissance . . . C'est ici que l'homme naît véritablement à la vie et que rien d'humain ne lui est étranger.»

Une faculté nouvelle va alors se développer, qui embrasse à la fois le domaine moral et religieux, le sentiment}

L'Étude de l'Histoire

Les passions naissantes étant dangereuses, et la société étant corrompue: «Il importe — dit Rousseau — de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et d'instruire 5 plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui que par la sienne.» Ce sera le moment pour Emile d'étudier l'histoire, qui fera connaître les mobiles qui font agir les hommes et les sociétés.

Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d'une espèce. Il est difficile de se mettre 10 dans un point de vue d'oii l'on puisse juger ses semblables avec éc^uité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons: comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et 15 prospère dans le calme d'un paisible gouvernement elle n'en dit rien; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes: elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin: toutes nos his- 20 toires commencent oii elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux: et en effet, nous voyons, même de nos jours, que les gouverne- 25 ments qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule; et voilà comment l'histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain. 3a

^ Le sentiment esthétique n'est pas étudié spécialement par Rousseau, comme avant lui, par Platon, et après lui par maint philosophe du XIX°^^ siècle.

De plus, il s'en faut bien que les faits décrits dans Thistoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés: ils changent de forme dans la tête de l'historien; ils se moulent sur ses intérêts; ils prennent la teinte de ses 5 préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il s'est passé? L'ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces différentes

10 on peut lui donner! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Sufiht-il, pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé? Combien de fois un arbre

T5 de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il

20 eût été partout? Or, que m'importent les faits en euxmême, quand la raison m'en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cause? L'historien m'en donne une, mais il la controuve; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un

25 art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges

celui qui ressemble le mieux à la vérité

Ajoutez à toutes ces réflexions que l'histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements

30 de parade; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé pour être vu; elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente; c'est plus son habit que sa personne qu'elle peint.

35 J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour

commencer l'étude du cœur humain; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'œil perçant du spectateur; et c'est quand l'un croit mieux se cacher que l'autre le fait mieux connaître 5

Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raisons que j'ai déjà dites; et, de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, ic non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire, et comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie 15 des rois, nous n'aurons plus de Suétone.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, 20 un geste, lui sufht pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal ^ rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie; Agésilas,2 à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du

^ C'était avant la bataille de Cannes, l'an 216 avant J.- C. Annibal est monté sur une colline pour observer les ennemis qui forment leurs rangs. « Un de ceux qui l'accompagnent, Giscon, homme de son rang, lui dit qu'il est étonné du nombre des ennemis. Annibal, fronçant le sourcil: Il y a autre chose, Giscon, qui à ion insu, est plus étonnante encore. — Laquelle? dit Giscon. — Cest, dit Annibal, que dans tout ce monde il n'y ait pas un homme qui se nomme Giscon. Ce bon mot inattendu excite un rire général ... A cette vue, les Carthaginois se sentent pleins de confiance, persuadés que leur général devait avoir un grand et souverain mépris des ennemis pour rire de la sorte et plaisanter en face du péril. » {Vie de Fabius Maximus.)

2 Agésilas (445-361 av. J.- C), roi de Sparte pendant 41 ans, avec la réputation du 'plus grand et du plus puissant des Grecs'. « Or, Agésilas

grand roi; César/ traversant un pauvre village, et causant avec ses amis, décèle, sans y penser, le fourbe qui disait ne vouloir qu'être l'égal de Pompée; Alexandre ^ avale une médecine, et ne dit pas un seul mot; c'est le plus beau moment 5 de sa vie; Aristide ^ écrit son propre nom sur une coquille et

aimait beaucoup ses enfants, et l'on raconte que, quand ils étaient tout petits, il partageait leurs jeux, et allait, comme eux, à cheval sur im bâton. Un de ses amis l'ayant trouvé dans cette posture, il le pria de n'en rien dire à personne avant d'être lui-même devenu père. » (Vie d'Agésilas.)

1 C'était après que Marius et Sylla s'étaient disputé le pouvoir à Rome, et à la veille de la rivalité de Pompée et de César. Ce dernier, encore jeune, nommé propréteur en Espagne, part pour sa province. Passant par une petite ville de Barbares, habitée par quelques hommes en haillons. César dit d'un ton sérieux: « Pour ma part j'aimerais mieux être le premier chez ces gens-là que le second à Rome. » (Vie de Jules César.)

2 « Un seul [de ses médecins], Philippe d'Acarnanie, voyant tout désespéré autour de lui . . . voulut essaj-er, pour sa guérison, les derniers remèdes . . . Dans le même moment, Parménion [guerrier d'Alexandre] lui envoie du camp une lettre oii il l'engage à se tenir en garde contre Philippe, qui, séduit par les riches présents de Darius et par la main de sa fille, a promis de faire mourir Alexandre . . . Au temps voulu, Philippe, accompagné des amis du roi, entre, portant le breuvage dans une coupe. Alexandre lui donne la lettre et prend à son tour le breuvage bravement et sans soupçon. Ce fut un spectacle admirable de voir l'un lisant, l'autre buvant, et se regardant tous deux, mais avec bien de la différence ...» {Vie d'Alexandre.)

^ Aristide (253-183 av. J.-C.) surnommé à Athènes, (le Juste >, ce qui lui valut l'envie de certains compatriotes, et la peine de l'ostracisme. « Au moment où l'on écrivait sur les coquilles, on dit qu'un paysan, vrai rustre et ne sachant pas écrire, présenta la coquille à Aristide, qu'il prit pour un homme du commun, et le pria d'y inscrire le nom d'Aristide. Celui-ci, tout étonné, lui demande si Aristide lui a fait quelque mal: Aucun, répond-il; je ne connais point cet homme-là, mais je suis ennuyé de l'entendre partout appelé le Juste. En entendant ces mots, Aristide ne répond rien, inscrit son nom sur la coquille et la remet au paysan. » (Vie d'Aristide.)

justifie ainsi son surnom; Philopœmène/ le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses 5 publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c'est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.

Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre ic sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaître et aimer davantage? Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramsay ^ n'eût eu garde d'écrire 15 quand il l'aurait su.

Un jour d'été, qu'il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre: un de ses gens survient, et, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine 2a avec lequel ce domestique était familier. Il s'approche doucement par derrière, et d'une main qui n'était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage

^ Philo pœmène (253-183 av. J.- C.) surnommé ( le dernier des Hellènes) , et l'un des chefs de la ( Ligue des Achéens ) pour maintenir Tunité de la Grèce, était indifférent à la pompe de son rang. « Un jour, une femme venait d'apprendre que le chef des Achéens allait venir chez elle: la voilà toute troublée, préparant le dîner pendant l'absence fortuite de son mari. Sur ce point Philopœmène arrive, vêtu d'une chlamyde toute simple; elle le prend pour un des valets et le prie de lui donner un coup de main. Philopœmène aussitôt jette sa chlamyde et fend du bois, » {Vie de Philopœmène.)

^ André Michel de Ramsay, né en Ecosse (1686), mort à Paris (1743), avait publié en 1735, en français et en anglais, une Histoire de Turenne, en 2 vol., mais qui ne fait connaître que le grand général et non l'homme doué de vertus sociales.

de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu: a Monseigneur, fai cru que c^ était George ... — Et quand c'eût été George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper si fort. » Voilà donc ce que vous n'osez 5 dire, misérable? Soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles; trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence; rendez- vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme qui lis ce trait, et qui sens avec attendrissement toute la douceur d'âme qu'il montre, même

lo dans le premier mouvement, lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu'il était question de sa naissance et de son nom. Songe que c'est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on vît bien que cet enfant était le chef d'une maison souveraine. Rapproche

15 ces contrastes, aime la nature, méprise l'opinion, et connais l'homme.

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