‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 18 sur 68 · LES HOMMES · texte numérisé non relu

LES HOMMES

Cependant une nouvelle occasion s'offrit à Rousseau de développer ses idées de réforme sociale, et par là d'attirer l'attention sur son nom. Il n'y résista pas.

En 1753, la même Académie de Dijon qui avait couronné son 25 Discours de 1749 proposa un nouveau sujet de concours: « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Cette fois Rousseau ne devait pas obtenir

1 Perruque ronde = simple, par opposition aux perruques compliquées du temps, perruques au front de fer, au pied de pie, à la rhinocéros, au cabriolet, à l'inconstant, à la comète, à la lunatique ... ou perruques pour le négligé, pour le conseil, perruque à bonnes fortunes, perruque à rendez-vous.

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li prix; ' mais poux les idéei qu'

lié en i au mo que le I!

c if- m plui leuiemenf publique! vertueuses

à <lc grandi rrompui niais

5 le bonheur 'l'un .'ik<- d'or de l'humai] /ilisation

modernes.

Rousseau médita son D\ cours dans \ I • .• ■ Germain:

Tour méditer à mon aise ce grand sujet, y m-

Germain un voyage de sept ou huit jo .

10 noire h- [UÎ était uni- bonne femme, et une de ses an

Je compte cette promenade pour une des pi l ibles de

ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femme- se ch rent des soins et de la dépense; Thérèse -amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m 'égayer -a:,- gêne aux

15 heures du repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la

^> forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premier- temp> dont je retraçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui

20 l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans leur perfectionnement prétendu, la véritable source de ses misères. Mon âme exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans

25 l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une voix faible qu'ils ne pouvaient entendre: « Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous ! »

30 L'âge d'or ne doit pas être identifié avec un état de la nature chez Rousseau, ainsi qu'on le fait souvent. (L'âge d'or de Rousseau est une périodeMntermédiaire qu'il imagine avoir pu exister entre un état de nature primordial, et l'état de la société civilisée. Il y a donc pour Rousseau: (1) L~n premier état de nature — où

1 II fut décerné à l'abbé Talbert (1754, — 35 pages).

l'origine de l'inégalité 77

l'homme n'est ni bon, ni méchant, ni heureux, ni malheureux; (2) un deuxième état de nature — où l'homme n'est pas méchant, est même bon, et heureux; et (3) l'état de la société civilisée — où l'homme est méchant et malheureux.

Voici des extraits montrant ce passage 1 d'une humanité inno- 5 cente et non-malheureuse (premier état de nature) à une humanité mauvaise et misérable.

Le Premier État de Nature

A l'origine, l'homme comme les animaux, ne s'occupait que de ses besoins matériels. Sa raison lui servait seulement à compenser son infériorité physique vis à vis de bêtes plus grandes et 10 plus fortes. Il inventa la massue, l'arc et les flèches. Mais ensuite les conditions changèrent; les hommes étaient devenus plus nombreux à la surface de la terre; ils se répandirent forcément dans des pays moins fertiles, et la raison dut s'employer à seconder la nature dans la production des choses nécessaires à la vie. On 15 vit alors

La Naissance de l'Industrie

A mesure que le genre humain s'étendit, les peines se multiplièrent avec les hommes. La différence des terrains, des climats, des saisons, put les forcer à en mettre dans leur manière de vivre. Des années stériles, des hivers longs et 20 rudes, des étés brûlants, qui consument tout, exigèrent d'eux une nouvelle industrie. Le long de la mer et des rivières, ils inventèrent la ligne et l'hameçon, et devinrent pêcheurs et ichthyophages. Dans les forêts, ils se firent des arcs et des flèches, et devinrent chasseurs et guerriers. Dans les 25 pays froids, ils se couvrirent des peaux des bêtes qu'ils avaient tuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureux hasard, leur fit connaître le feu, nouvelle ressource contre la rigueur de l'hiver: ils apprirent à conserver cet élément, puis à le reproduire, et enfin à en préparer les viandes qu'auparavant 30 ils dévoraient crues.

1 Les passages très intéressants où Rousseau pane du rôle du langage dans cette évolution, ont été omis ici.

( '< premii rg p al emin l'homme à p

faire de plUfl rapide . I'Iii .t. et plu ] jn-

perfectionna. Bientôt, cessant - endormir bous le premier arbre, ou de se retirer dai 5 trouva quelques sortes de haches, de pierres dures et tranchantes qui servirent à couper du bois, creuser la ten

taire des hutte- «le brant h osuite d'enduire

d'argile el de bouc. Ce fut là l'époque d'une premièi volution, qui forma l'établissement et la distinction des

io familles, et qui introduisit uni 'le propriété, d'où peut-

être naquirent déjà bien des querelles et des combats, i pendant comme les plus fort- furent vraisemblablement les

premiers à se faire des logements qu'As M sentaient capables de défendre, il est à croire que les faibles trouvèrent j>lus

15 court et plus sûr de les imiter que de tenter de le- dél et quant à ceux qui avaient déjà des cabanes, aucun d'eux ne dut chercher à s'approprier celle de son voisin, moins parce qu'elle ne lui appartenait pas, que parce qu'elle lui était inutile, et qu'il ne pouvait s'en emparer sans s'exposer à un

20 combat très-vif avec la famille qui l'occupait.

Pour Rousseau, ce ne fut donc pas le développement intellectuel et industriel qui fut le résultat du développement psychique et moral, mais au contraire le développement intellectuel et industriel eut lieu d'abord et entraîna à sa suite le développement 25 psychique et moral.

La Famille, les Premiers Luxes, et les Premiers Arts

Les premiers développements du cœur furent l'effet d'une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les enfants. L'habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux senti- 30 ments qui soient connus des hommes: l'amour conjugal et l'amour paternel. Chaque famille devint une petite société d'autant mieux unie que l'attachement réciproque et la liberté en étaient les seuls liens; et ce fut alors que

s'établit la première différence dans la manière de vivre des deux sexes, qui jusqu'alors n'en avaient eu qu'une. Les femmes devinrent plus sédentaires, et s'accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l'homme allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes com- 5 mencèrent aussi, par une vie un peu plus molle, à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur. Mais si chacun séparément devint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revanche, il fut plus aisé de s'assembler pour leur résister en commun 10

Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusqu'ici dans les bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes, et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière, unie de mœurs et de caractères, non par des règlements et 15 des lois, mais par le même genre de vie et d'aliments, et par l'influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. Des jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines; le commerce passager que de- 20 mande la nature en amène un autre non moins doux, et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s'accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. A force de se 25 voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse: la jalousie s'éveille avec l'amour; la discorde triomphe, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain. 30

A mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l'esprit et le cœur s'exercent, le genre humain continue à s'apprivoiser, les liaisons s'étendent et les liens se resserrent. On s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes ou autour d'un grand arbre: le chant et la danse, vrais enfants de 35

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l'amour cl du loi ir. d<-\ mrciit l'a \'<>c-

cupation dr^ hommes et des femm< ( 'haï un ( omxi iloir être

•i même, et l'esl ime publique eut un pri .. ( 5 qui (hantait ou dansait le mieux, le plus beau, le phii tort, le plus adroit, ou le plus éloquent, devint le plus considéré; et ce fut le premier pa ité, el vei le

même temps: de ces premières préférences naquirent d'un côté la vanité et le mépris; de l'autre, la ho 10 et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à L'innocent

Le Deuxième État de Nature on l'Âge d'Ob

Mais il faut remarquer que la société commencée et les relations déjà établies exigeaient en eux des qualités différentes de celles qu'ils tenaient de leur constitution primitive:

15 que la moralité commençant à s'introduire dans les acti humaines, et chacun, avant les lois, étant seul juge et vengeur des offenses qu'il avait reçues, la bonté convenable au pur état de nature n'était plus celle qui convenait à la société naissante: qu'il fallait que les punitions devinssent plus

20 sévères à mesure que les occasions d'offenser devenaient plus fréquentes, et que c'était à la terreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altération, cette période du dévelop-

25 pement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme,

50 et qu'il n'en a dû sortir que par quelque funeste hasard, qui, pour l'utilité commune, eût dû ne jamais arriver. L'exemple des sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point,

l'origine de l'inégalité 8i

semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce. 5

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler 10 avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux 15 autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la 20 propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes, qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. 25

La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution.

L'État Social Civilisé ou la Dégénérescence du Genre Humain

Le « funeste hasard qui pour l'utilité commune eût dû ne jamais arriver » est la découverte de l'emploi du feu pour forger des instruments aratoires (qui, en permettant l'accumulation des 30 produits, favoriseront l'accumulation de richesses, le luxe, et la vanité et la jalousie) et des armes perfectionnées (qui favorise-

ront 1rs guerres fratricide ' ition m

de frid ioni i on

Dès qu'il fallut des hommes pour fondre et forger le I il fallut d'autres hommi a nourrir ceux-là. Plu

5 Dombre des ouvriers vint multiplier, moins il 5

tnains employées à la subsistant qu'il j

moins de bouches pour la consommer; « ne il fallut

aux uns des denrées en échange de leur fer, les autre- trouvèrent enfin Le secret d'employer le fer à la multiplicatioi

io denrées. De là naquirent d'un côté le labourage et l'a

culture, et de l'autre l'art de travailler les métaux et multiplier les usages . . .

Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l'imagination en jeu, l'amour-propre intéressé, la r

15 rendue active, et l'esprit arrivé presque au terme de la perfection dont il est susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établis, non-seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de servir ou de nuire, mais sur l'esprit, la beauté, la force ou

20 l'adresse, sur le mérite ou les talents; et ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt les avoir ou les affecter. Il fallut, pour son avantage, se montrer autre que ce qu'on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes; et de

25 cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. D'un autre côté, de libre et indépendant qu'était auparavant l'homme, le voilà, par une multitude de nou\~eaux besoins, assujetti pour ainsi dire à toute la nature, et surtout à ses semblables,

30 dont il devient l'escla\re en un sens, même en dex-enant leur maître: riche, il a besoin de leurs services; pauvre, il a besoin de leurs secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d'eux. Il faut donc qu'il cherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur faire trou\rer, en effet ou en

$5 apparence, leur proht à travailler pour le sien: ce qui le rend

fourbe et artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessité d'abuser tous ceux dont il a besoin quand il ne peut s'en faire craindre, et qu'il ne trouve pas son intérêt à les servir utilement. Enfin l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un 5 véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète, d'autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance; en un mot, concurrence et 10 rivalité d'une part, de l'autre oppositions d'intérêts, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui: tous ces maux sont le premier effet de la propriété, et le cortège inséparable de l'inégalité naissante.

Avant qu'on eût inventé les signes représentatifs des 15 richesses, elles ne pouvaient guère consister qu'en terres et en bestiaux, les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or, quand les héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s'agrandir qu'aux dépens des 20 autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou l'indolence avaient empêchés d'en acquérir à leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour d'eux, eux seuls n'avaient point change-, furent obligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches; 25 et de là commencèrent à naître, selon les divers caractères des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines. Les riches, de leur côté, connurent à peine le plaisir de dominer, qu'ils dédaignèrent bientôt tous les autres; et, se servant de leurs anciens esclaves pour 30 en soumettre de nouveaux, ils ne songèrent qu'à subjuguer et asservir leurs voisins: semblables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer des hommes. 35

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