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10 ou Le cri.
Quand L'enfant tend la main (fort sans rien dire, il
croit atteindre à l'objet, parce qu'A n'en estime pas la distance; il est dan- l'erreur: mais quand il se plaint et cri tendant la main, alors il ne s'abuse plus sur la distan
15 commande à l'objet de -approcher, ou à VOUS de le lui apporter. Dans le premier cas, portez-le à L'objet lentement et à petits pas: dan- Le second, ne faites pas seulement semblant de l'entendre; plus il criera, moins vous devez L'écouter. Il importe de l'accoutumer de bonne heure à ne commander,
20 ni aux hommes, car il n'est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l'entendent point. Ainsi, quand un enfant dé quelque chose qu'A voit qu'on veut lui donner, il vaut mieux porter l'enfant à l'objet que d'apporter l'objet à l'enfant; il tire de cette pratique une conclusion qui est de son âge,
25 et il n'y a pas d'autre moyen de la lui suggérer.
Le Deuxième Age (Des Sensatiotis)
(De l'âge où Emile « apprend à parler et à marcher », 4 ou 5 ans, jusqu'à 12 ou 13 ans)
Emile jusqu'ici — vitac nescius ipse suac 1 — ne faisait guère que continuer la vie animale du sein de sa mère. Il va peu à peu entrer en contact avec son entourage: (a) Mentalement — le langage rudimentaire et indirect des larmes sera remplacé par
1 Ovide, Tristia, I, 3.
le langage articulé et direct de la parole; il cessera d'être Puer infans, c'est à dire, ne parlant pas (de in privatif, et fari, parler) ; il pleurera donc moins dorénavant puisque « un langage est substitué à l'autre.» (b) Physiquement — car:
Emile apprend à Marcher
Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'ap- 5 prendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes, et d'oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu'on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l'on en avait vu quelqu'un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas 10 marcher étant grand? Combien voit-on de gens, au contraire, marcher mal toute leur vie, parce qu'on leur a mal appris à marcher?
Emile n'aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières, ou du moins, dès qu'il commencera de savoir 15 mettre un pied devant l'autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l'on ne fera qu'y passer en hâte.1 Au lieu de le laisser croupir dans l'air usé d'une chambre, qu'on le mène journellement au milieu d'un pré. Là, qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux, il en ap- 20 prendra plus tôt à se relever. Le bien-être de la liberté rachète beaucoup de blessures. Mon élève aura souvent des contusions; en revanche, il sera toujours gai: si les vôtres en ont moins, ils sont toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours tristes. Je doute que le profit soit de 25 leur côté.
Un autre progrès rend aux enfants la plainte moins nécessaire, c'est celui de leurs forces. Pouvant plus par euxmêmes, ils ont un besoin moins fréquent de recourir à autrui.
1 II n'y a rien de plus ridicule et de plus mal assuré que la démarche des gens qu'on a trop menés par la lisière étant petits; c'est encore ici une des observations triviales à force d'être justes, et qui sont justes en plus d'un sens. (Note de Rousseau.)
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proprement la vie de L'individu: c'est alors qu'il prend la conscience de lui-même. La mémoire étend !<• sentii 5 de l'identité sur tous les moment - <l< ient
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de bonheur ou de misère. Il importe do à le considérer ici comme un être moral.
Le Droit de l'Enfant à Jouir de la Vie
Dans cet éloquent appel. Rousseau formule sa plus r 10 el sa plus profonde réforme. L'éducation ne doit p - au
futur, au dépens du bonheui présent de l'enfant: «La nature veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes.» Wordswortfa et Dickens en Angleterre, et surtout Victor Hug France, sans compter les éducateurs de tous les pays, Pest llozzi, 15 Girard, Basedow, Frœbel, Herbart, etc. ont continué ce mouvement en faveur des droits de l'enfant — droits aujourd'hui si bien établis.
Rien n'est plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier; très peu parviennent à ce plus long
20 terme. Les plus grands risques de la vie sont dans son commencement: moins on a vécu, moins on doit espérer de vivre. Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l'adolescence; et il est probable que votre élève n'atteindra pas l'âge d'homme.
25 Que faut-il donc penser de cette éducation barbare qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu'il ne jouira jamais? Quand
30 je supposerais cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable, et condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de
soins leur seront jamais utiles ? L'âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien, et l'on ne voit pas la mort qu'on appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d'enfants périssent 5 victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître? Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maux qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les tourments.
Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir: 10 soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humanité? Aimez l'enfance: favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les 15 lèvres, et où l'âme est toujours en paix? Pourquoi voulezvous ôter à ces petits innocents la jouissance d'un temps si court qui leur échappe, et d'un bien si précieux dont ils ne sauraient abuser ! Pourquoi voulez- vous remplir d'amertume et de douleurs ces premiers ans si rapides, qui ne reviendront 20 pas plus pour eux qu'ils ne peuvent revenir pour vous? Pères, savez- vous le moment où la mort attend vos enfants? Ne vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'instants que la nature leur donne: aussitôt qu'ils peuvent sentir le plaisir d'être, faites qu'ils en jouissent, faites qu'à quelque 25 heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point sans avoir goûté la vie.
Que de voix vont s'élever contre moi ! J'entends de loin les clameurs de cette fausse sagesse qui nous jette incessamment hors de nous, qui compte toujours le présent pour 30 rien, et, poursuivant sans relâche un avenir qui fuit à mesure qu'on avance, à force de nous transporter où nous ne sommes pas, nous transporte où nous ne serons jamais.
C'est, me répondez- vous, le temps de corriger les mauvaises inclinations de l'homme; c'est dans l'âge de l'enfance, où les 35