‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 52 sur 68 · LES ÉTUDES · texte numérisé non relu

LES ÉTUDES

L'enfant est curieux par nature. Il faut satisfaire ce penchant.

Que saura Emile ? La fameuse réponse de Rousseau est : 77 ne s'agit pas de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile. 20 Mais: « Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l'opinion. Il est une ardeur de savoir qui n'est fondée que sur le désir d'être estimé savant; il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin.» Rousseau parle 25 de la seconde seulement.1

1 Cette expression « ce qui est utile )) n'a pas un sens égoïstement utilitaire. Rousseau admet l'existence d'une faculté innée de sympathie que l'homme est appelé impérieusement à satisfaire, et à laquelle se rap>porte aussi ce mot. Emile doit savoir ce qui est utile pour satisfaire son instinct de généreux humanitarisme; seulement le sentiment ne

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son intelligence directement sur la 1 .in-

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La Première Leçon de Cosmograph

Rendez votre élève attentif aux phén* de la nature,

bientôt voua le rendrez curieux; ma ir nourrir sa cu-

riosité, ne voua pressez jamais de la satisfaire Mett questions à sa portée, et laissez-les-lui résoudi ;'il ne

10 sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il n'apprenne pas la . qu'il

l'invente. Si jamais vous substituez dans son esprit l'autorité à la raison, il ne raisonnera plus; il ne sera plu- que le jouet de l'opinion des autres.

15 Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et v< lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes: que de machines I Pourquoi toutes ces représentation- ? Oue ne commencez- vous par lui montrer l'objet même, afin qu'il sache au moins de quoi vous lui parlez!

20 Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l'on observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On

25 le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au devant de lui. L'incendie augmente, l'orient paraît tout en flammes: à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre: à chaque instant, on croit le voir paraître; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et

s'éveillera en Emile qu'au 4me âge; au 3me âge, le mot utile garde donc le sens strictement utilitaire. C'est le problème moderne du Pragmatisme. Voir Albert Schinz, /.-/. Rousseau, a Forer unner of Pragmatism (Open Court Press, 1909).

remplit aussitôt tout l'espace; le voile des ténèbres s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'éclairé, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réflé- 5 chit à l'œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie; en ce moment, pas un seul ne se tait; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le 10 concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'âme. Il y a là une demi-heure d'enchantement, auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid. 1$

Plein de l'enthousiasme qu'il éprouve, le maître veut le communiquer à l'enfant: il croit l'émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise! C'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature: pour le voir il faut le sentir. L'en- 20 fant aperçoit les objets; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise, il faut des sentiments qu'il n'a point éprouvés, pour sentir l'impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sen- 25 sations. S'il n'a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n'ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l'oppressa jamais, comment goûtera- t-il l'air frais d'une belle matinée? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur 30 de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? Comment le chant des oiseaux lui causerat-il une émotion voluptueuse, si les accents de l'amour et du plaisir lui sont encore inconnus? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne 35

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