‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 54 sur 68 · VIE II C · texte numérisé non relu

VIE II C

L'Utilité de l'AstPMi

.1 quoi cela tst-il bon ? Voilà désormai moi déterminanl eut re lui et moi dan notre vie; voilà la question qui de ma pari rail infailliblement toutes ses questions, et qui sert de frein à i et multitudes $ d'interrogations sotto istidieuses dont !• far

tiguenl sans relâche et sans fruit tou qui les environ]

plus pour exercer sur eux quelque • d'empire que

m tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plu- impur Leçon, l'on apprend à ne vouloir rien savoir que d'utile, in-

10 terroge comme Socrate; il ne- fait pas une question sai

rendre à lui-même la raison qu'il -ait qu'on lui en va demander avant que de la résoudre.

Voyez quel puissant instrument je vous mets entre mains pour agir sur votre élève. Xe sachant les rai-on- de

15 rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plaît: et vous, au contraire, quel avantage vos connaissant' votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que vous lui proposez? Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c'est lui apprendre à

20 vous la faire à son tour; et vous devez compter, sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire: A quoi cela est-il bon?

Xous observions la position de la forêt au nord de Montmorency, quand il m'a interrompu par son importune ques-

25 tion: «.4 quoi sert cela? — Vous avez raison, lui dis-je: il y faut penser à loisir; et si nous trouvons que ce travail n'est bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d'amusements utiles. » On s'occupe d'autre chose, et il n'est plus question de géographie du reste de la journée.

30 Le lendemain matin, je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner; il ne demande pas mieux; pour courir, les enfants sont toujours prêts, et celui-ci a de bonnes jambes.

Nous montons dans la forêt, nous parcourons les champeaux,1 nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes, et, quand il s'agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps se passe, la chaleur vient, nous avons faim; nous nous pressons, nous errons vainement de 5 côté et d'autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrières, des plaines, nul renseignement pour nous reconnaître. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Emile, 10 que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibère point, il pleure; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorency, et qu'un simple taillis nous le cache; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons. 15

Après quelques moments de silence, je lui dis d'un air inquiet:

Mon cher Emile, comment ferons-nous pour sortir d'ici? — Emile, en nage, et pleurant à chaudes larmes. Je n'en sais rien. Je suis las; j'ai faim; j'ai soif; je n'en puis plus. — 20 jean-jacques. Me croyez-vous en meilleur état que vous, et pensez-vous que je me fisse faute de pleurer si je pouvais déjeuner de mes larmes? Il ne s'agit pas de pleurer, il s'agit de se reconnaître. Voyons votre montre; quelle heure est-il? — Emile. Il est midi, et je suis à jeun. — jean- J5 Jacques. Cela est vrai, il est midi, et je suis à jeun. — Emile. Oh! que vous devez avoir faim! — jean- Jacques. Le malheur est que mon dîner ne viendra pas me trouver ici. Il est midi, c'est justement l'heure où nous observions hier de Montmorency la position de la forêt. Si nous pouvions 30 de même observer de la forêt la position de Montmorency? ... — Emile. Oui; mais hier nous voyions la forêt, et

1 Champeaux, de l'ancien adjectif « champal » . près des champs par opposition à près des rivières. Nom en usage dans quelques départements.

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de la forêt jean-jacques. Mo un moyen de

trouver le nord à midi. -Emile, Oui, par la direction de l'ombre. —- jean-jacq . Biais le sudl Emile. I /o ment faire? -jean-jacques. Le sud est l'opposé du nord — km i ii . (\-la est vrai; il n'y a qu'à clv

de l'ombre. Oh! voilà le sud! voilà le sudl mûrement M morency est de ce cherchons de ce

JACQUES. Vous pouvez avoir rai>on, prenons ce sentier à 15 travers le bois. — Emile, frappant des mains >t /

un cri de joie. Ah! je vois Montmorency! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allon- diner, courons vite; l'astronomie est bonne à quelque ch<

Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phra-e, il 20 la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or, soyez sûr qu'il n'oubliera de sa vie la leçon de cette journée; au lieu que, si je n'avais fait que lui sup!' tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain.

Introduction à la Physique — L'Histoire du Bateleur

25 Depuis longtemps nous nous étions aperçus, mon élève et moi, que l'ambre, le verre, la cire, divers corps frottés, attiraient les pailles, et que d'autres ne les attiraient pas. Par hasard nous en trouvons un qui a une vertu plus singulière encore; c'est d'attirer à quelque distance, et sans être frotté,

30 la limaille et d'autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amuse sans que nous puissions y rien voir de plus! Enfin nous trouvons qu'elle se communique au fer même aimanté dans un certain sens. Un iour nous allons à

la foire;1 un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d'eau. Fort surpris, nous ne disions pourtant pas: c'est un sorcier, car nous ne savons ce que c'est qu'un sorcier. Sans cesse frappés d'effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous près- j sons de juger de rien, et nous restons en repos dans notre ignorance jusqu'à ce que nous trouvions l'occasion d'en sortir.

De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l'imiter: nous prenons 10 une bonne aiguille bien aimantée, nous l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que l'aiguille traverse le corps et que la tête fasse le bec. Nous posons sur l'eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, et nous voyons avec une joie 15 facile à comprendre que notre canard suit la clef précisément comme celui de la foire suivait le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s'arrête sur l'eau quand on l'y laisse en repos, c'est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent, tout occupés de notre objet, 20 nous n'en voulons pas davantage.

Dès le même soir, nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches; et sitôt que le joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenait à peine, lui dit que ce tour n'est pas difficile, et que lui-même en fera 25 bien autant. Il est pris au mot: à l'instant, il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer; en approchant de la table, le cœur lui bat: il présente le pain presque en tremblant; le canard vient et le suit: l'enfant s'écrie et tressaille d'aise. Aux battements de mains, aux acclamations de 31 l'assemblée, la tête lui tourne, il est hors de lui. Le bateleur interdit vient pourtant l'embrasser, le féliciter, et le prie de l'honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu'il

1 Cette petite scène était arrangée, et le bateleur était instruit du rôle qu'il avait à faire.

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aura soin d'à embler plui de monde encore pour applaudir >n habileté. Mon petit natural it babil-

ler; mais sur-le-champ je Lui ferme la bouche, el L'< < omble d'élogi 5 L'enfant, jusqu'au lendemain, compt minute

une risible inquiétude. Il invite tout ce qu'il rencontn voudrait que tout le genre humain rut témoin de la g il attend L'heure avec peine, il la devant e: on vol odez-

VOUS; la Salle est déjà pleine. En entrant, son jeune «

ro s'épanouit. D'autres jeux doivent précéder; le joueur de gobelets se surpasse et fait des choses surprenantes. L'enfant ne voit rien de tout cela; il s'agite, il sue, il respire à peine; il passe son temps à manier dans sa poche >on morceau de pain d'une main tremblante d'impatience. Enfin son

15 tour vient; le maître l'annonce au public avec pompe. Il s'approche un peu honteux, il tire son pain . . . Nouvelle vicissitude des choses humaines! le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd'hui; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue et s'enfuit; il évite le pain et la main qui

20 le présente avec autant de soin qu'il les suivait auparavant. Après mille essais inutiles et toujours hués, l'enfant se plaint, dit qu'on le trompe, que c'est un autre canard qu'on a substitué au premier, et défie le joueur de gobelets d'attirer celui-ci.

25 Le joueur de gobelets, sans répondre, prend un morceau de pain, le présente au canard; à l'instant, le canard suit le pain, et vient à la main qui le retire. L'enfant prend le même morceau de pain; mais, loin de réussir mieux qu'auparavant, il voit le canard se moquer de lui et faire des pirouettes tout

30 autour du bassin: il s'éloigne enfin tout confus, et n'ose plus s'exposer aux huées.

Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avait apporté, et s'en sert avec autant de succès que du sien: il en tire le fer devant tout le monde, autre

15 risée à nos dépens; puis de ce pain ainsi vidé il attire le ca-

nard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce; il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt: enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, et, du ton d'emphase propre à ces gens-là, déclarant que son canard s n'obéira pas moins à sa voix qu'à son geste, il lui parle, et le canard obéit; il lui dit d'aller à droite et il va à droite, de revenir et il revient, de tourner et il tourne; le mouvement est aussi prompt que l'ordre. Les applaudissements redoublés sont autant d'affronts pour nous. Nous nous éva- 10 dons sans être aperçus, et nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l'avions projeté.

Le lendemain matin, l'on frappe à notre porte: j'ouvre; c'est l'homme aux gobelets. Il se plaint modestement de 15 notre conduite. Que nous avait-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux et lui ôter son gagnepain? Qu'y a-t-il donc de si merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d'un honnête homme? « Ma foi, messieurs, si 20 j'avais quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierais guère de celui-ci. Vous deviez croire qu'un homme qui a passé sa vie à s'exercer à cette chétive industrie en sait làdessus plus que vous qui ne vous en occupez que quelques moments. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups 25 de maître, c'est qu'il ne faut pas se presser d'étaler étourdiment ce qu'on sait: j'ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l'occasion, et après celui-ci j'en ai d'autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, Messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce 30 secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n'en pas abuser pour me nuire, et d'être plus retenus une autre fois. »

Alors il nous montre sa machine, et nous voyons avec la dernière surprise qu'elle ne consiste qu'en un aimant fort 35

260 VU. Il M

ci bien armé, qu'un enfant i m hé ■ m aperçût L'homme replie sa mai bii »ir fait

remen tments el □ noua voulons Lui faire un

5 il Le refuse, i Non, M< je n'ai ■ me !

de voua pour ao epter vos dons j.

malgré vous c'est ma seule \ Apprenez qu'il

y a de La générosité dans tous 1< tours el non mes Leçon

10 En sortant il m'adl moi nommément et tout haut

une réprimande. « J'excuse volontii dit-il, i i :it;

il n'a péché que par ignorance. Mais vou |ui

deviez connaître sa faute, pourquoi la lui avoir lai— é faire? Puisque vous vivez ensemble, comme le plur* lui

15 devez vos soins, vos conseils; votre expérience est l'autorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l'aurez pas averti. » 1

Il part et nous laisse tous deux très confus. Je me blâme

20 de ma molle facilité; je promets à l'enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, et de l'avertir de ses fautes avant qu'il en fasse; car le temps approche où nos rapports vont changer et où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade; ce changement doit s'amener par degrés;

25 il faut tout prévoir, et tout prévoir de fort loin.

Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Xous abordons avec un profond respect notre bateleur2 Socrate; à peine osonsnous lever les yeux sur lui; il nous comble d'honnêtetés, et

30 nous place avec une distinction qui nous humilie encore.

1 Ai-je dû supposer quelque lecteur assez stupide pour ne pas sentir dans cette réprimande un discours dicté mot à mot par le gouverneur pour aller à ses vues ? (Xotc de Rousseau.)

2 Bateleur, dérivé de « bâton-de-magie. » Aujourd'hui on dit plutôt prestidigitateur, c. à. d., preste de ses doigts (legerdemain).

EMILE 2ÔI

Il fait ses tours comme à l'ordinaire; mais il s'amuse et se complaît longtemps à celui du canard, en nous regardant souvent d'un air assez fier. Nous savons tout et nous ne souriions pas. Si mon élève osait seulement ouvrir la bouche, ce serait un enfant à écraser. 5

Tout le détail de cet exemple imparte plus qu'il ne semble. Que de leçons dans une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité 1 Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l'humiliation, soyez sûr qu'il n'en reviendra 10 de longtemps un second. Que d'apprêts! direz-vous. J'en conviens, et le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.

Ayant appris que l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus pressé que de faire une machine 15 semblable à celle que nous avons vue: une table évidée, un bassin très plat ajusté sur cette table, et rempli de quelques lignes d'eau, un canard fait avec un peu plus de soin, etc. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours à peu près la même 20 direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction; nous trouvons qu'elle est du midi au nord. Il n'en faut pas davantage; notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physique.

Robinson Crusoé, le Premier « Boy Scout »

Je hais les livres; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on 25 ne sait pas. On dit qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences pour mettre ses découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût imprimées dans la tête des hommes, elles s'y seraient conservées par tradition. Des Cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus su- 3a rement les connaissances humaines.

N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun

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vive et naïve de cet état qu'il but donner le premier i • à son Imagination.

Philosophe ardent, je VOIS déjà -allumer la vôtre. 10 vous mettez pas en frais; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans VOUS faire tort, beaucoup mieux que

vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité

et de simplicité. Puisqu'il nous faut absolument des li

il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité

15 d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile; seul il composera durant longtemps tout' bibliothèque et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira

20 d'épreuve durant nos progrès à l'état de notre jugement, et, tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre? Est-ce Aristote? est-ce Pline? est-ce Buffon? Non: c'est Robinson Crusoé.

25 Robinson Crusoé dans son île, seul, dépourvu de l'assistance de ses semblables et des instruments de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, et se procurant même une sorte de bien-être; voilà un objet intéressant pour tout âge, et qu'on a mille moyens de rendre

30 agréable aux enfants. Voilà comment nous réalisons l'île déserte qui me servait d'abord de comparaison.

Cet état n'est pas, j'en conviens, celui de l'homme social; vraisemblablement il ne doit pas être celui d'Emile; mais c'est sur le même état qu'il doit apprécier tous les autres.

35 Le plus sûr moyen de s'élever au-dessus des préjugés et d'or-

donner ses jugements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d'un homme isolé et de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même eu égard à sa propre utilité.

Ce roman, débarrassé de tout son fatras,1 commençant au 5 naufrage de Robinson près de son île, et finissant à l'arrivée du vaisseau qui vient l'en tirer, sera tout à la fois l'amusement et l'instruction d'Emile durant l'époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu'il s'occupe sans cesse de son château, de ses chèvres, de ses plantations; 10 qu'il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu'il faut savoir en pareil cas; qu'il pense être Robinson lui-même; qu'il se voie habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près, dont il n'aura pas besoin. 15 Je veux qu'il s'inquiète des mesures à prendre si ceci ou cela venait à lui manquer; qu'il examine la conduite de son héros; qu'il cherche s'il n'a rien omis, s'il n'y avait rien de mieux à faire; qu'il marque attentivement ses fautes et qu'il en profite pour n'y pas tomber lui-même en pareil cas; 20 car ne doutez point qu'il ne projette d'aller faire un établissement semblable; c'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l'on ne connaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté.

Quelle ressource que cette folie pour un homme habile, 25 qui n'a su la faire naître qu'afin de la mettre à profit ! L'enfant, pressé de se faire un magasin pour son île, sera plus ardent pour apprendre que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, et ne voudra savoir que cela; vous n'aurez plus besoin de le guider, vous n'aurez 30 qu'à le retenir. Au reste, dépêchons-nous de l'établir dans cette île tandis qu'il y borne sa félicité; car le jour approche

1 Entre autres la longue introduction prêcheuse. C'est du reste ainsi, « débarrassé du fatras », que l'on publie aujourd'hui le plus souvent Robinson Crusoê.

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