‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 55 sur 68 · II · texte numérisé non relu

II

où, l'il y \ eut \ i voudra plu

OÙ I //, qui maintenant ne 1,- !,, .

iir;i paa longtem La pratique des arts nature] un 5 seul homme, mène à la recherche det arts d'industrie

LES ii

Emile Apprendra un Travail Manuel

Rousseau a affermé avec force avant la Révolution — que le travail n'esl pas déshonorant. <J<>hn I. .vaut lui. 1

dit; il ne parlait pas cependant 'le l'homme en général

Rousseau, mais (le l'éducation spécialement <lu « Country gentle-

io man.»)

Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la .subsistance à l'homme, celle qui le rapproche le plus 'le L'état de la nature est le travail des mains; de toutes les conditioi la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle iS de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave; car celui-ci tient à son champ, dont la récolte est à la discrétion d'autrui. L'ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès, lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mille

1 II est très évident que Rousseau avait le fameux livre de Locke sous les yeux en écrivant cette page. Locke, dans ses Thoughls on Education (1693) écrivait pour l'éducation de la noblesse. Son élève est le fils de Lord Ashley, depuis Comte de Shaftesbury et Grand Chancelier d'Angleterre. Locke choisit un métier qui vise surtout à distraire l'élève, à préserver sa santé: « For a country gentleman I should propose one. r rather both thèse, viz. Gardening, or Husbandry in gênerai, and working in wood. as a Carpenter. Joiner. Turner, thèse things being fit and healthy récréations for a man of study or business. » Et plus loin: « To the arts above mentioned may be added Perfuming, Varnishing. Graving, and ieveral sorts of working in Iron, Brass. and Silver . . . or he may learn to set precious stones, or employ himself in grinding and polishing Optical Glasses. » (Cf. P. Villey, Influence de Montaigne sur Locke et Rousseau, p. IX.)

manières; mais partout où l'on veut vexer l'artisan, son bagage est bientôt fait: il emporte ses bras, et s'en va. Toutefois l'agriculture est le premier métier de l'homme; c'est le plus honnête, le plus utile, et par conséquent le plus noble qu'il puisse exercer. Je ne dis pas à Emile: Ap- 5 prends l'agriculture, il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c'est par eux qu'il a commencé; c'est à eux qu'il revient sans cesse. Je lui dis donc: Cultive l'héritage de tes pères. Mais si tu perds cet héritage, ou si tu n'en as point, que faire? Apprends un métier. 10

Un métier à mon fils ! mon fils artisan. Monsieur, y pensezvous! J'y pense mieux que vous, madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien; moi, je lui veux donner un rang qu'il ne puisse perdre, un rang qui 15 l'honore dans tous les temps; je veux l'élever à l'état d'homme, et, quoi que vous en puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous.

La lettre tue et l'esprit vivifie. Il s'agit moins d'apprendre un métier pour savoir un métier que pour vaincre 20 les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh! tant pis, tant pis pour vous! Mais n'importe, ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l'état d'artisan pour être audessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune et les choses, 25 commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l'opinion, commencez par régner sur elle.

Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande; c'est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, et qui ne $a mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j'ai vu des pères pousser la prévoyance jusqu'à joindre au soin d'instruire leurs enfants celui de les pourvoir de connaissances dont, à tout événement, ils pussent tirer parti 3$

VIE El

pour vivre. Ces perd prévoyant ip faire

ils ne font rien, pan e que h nager à leur «niant- dépendent ri

de laquelle il rient mettre. En

5 tous ces beaux talents, si celui qui les a • lans

des circonstances favorables pour en faire i de misère comme s il n'en avail aucun.

Voyez donc combien toutes ces brûlantes ressource! sont peu solides, et combien d'autn vous

10 nécessaires pour tirer parti de celles-là. El puis, que devien-

drez-vous dans ce lâche abaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent; jouet plus que jamais de l'opinion publique, comment vous élèverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez-vi

15 la bassesse et les vices dont vous avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez que des richesses, et maintenant vous dépendez des riches; vous n'avez fait qu'empirer votre esclavage, et le surcharger de votre misère. Vous voilà pauvre sans être libre; c'est le pire état où l'homme puisse

20 tomber.

Mais, au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connaissances qui sont faites pour nourrir l'âme et non le corps, si vous recourez, au besoin, à vos mains et à l'usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparaissent, tous les

25 manèges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d'en user; la probité, l'honneur, ne sont plus un obstacle à la vie; vous n'avez plus besoin d'être lâche et menteur devant les grands, souple et rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou

30 voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n'a rien: l'opinion des autres ne vous touche point; vous n'avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, et, qui pis est, à encenser. Que des coquins mènent les grandes affaires.

peu vous importe; cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d'être honnête homme et d'avoir du pain. Vous entrez dans la première boutique du métier que vous avez appris. « Maître, j'ai besoin d'ouvrage. — Compagnon, mettez-vous là, travaillez. » Avant que l'heure du 5 dîner soit venue, vous avez gagné votre dîner; si vous êtes diligent et sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours; vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste. Ce n'est pas perdre son temps que d'en gagner ainsi. 10

Je veux absolument qu'Emile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz- vous. Que signifie ce mot? Tout métier utile au public n'est-il pas honnête? Je ne veux point qu'il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur, comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu'il soit ni musicien, ni 15 comédien, ni faiseur de livres. A ces professions près, et les autres qui leur ressemblent, qu'il prenne celle qu'il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J'aime mieux qu'il soit cordonnier que poète; j'aime mieux qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz- 20 vous, les archers, les espions, les bourreaux, sont des gens utiles. Il ne tient qu'au gouvernement qu'ils ne le soient point. Mais passons, j'avais tort; il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu'il n'exige pas des gens qui l'exercent des qualités d'âme odieuses et incompatibles 25 avec l'humanité. Ainsi revenant au premier mot, prenons un métier honnête; mais souvenons-nous toujours qu'il n'y a point d'honnêteté sans l'utilité.

Quand on a le choix, et que rien d'ailleurs ne nous détermine, pourquoi ne consulterait-on pas l'agrément, l'inclina- 30 tion, la convenance, entre les professions de même rang? Les travaux des métaux sont utiles, et même les plus utiles de tous; cependant, à moins qu'une raison particulière ne m'y porte, je ne ferai point de votre fils un maréchal, un

Page 1