‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 56 sur 68 · VII I · texte numérisé non relu

VII I

rurier, un forgeron; je Q'aimeraii pas à lui voir, dans pc, la figure d'un i >< lop De i ême, je d i |m un maçon, encore moins un cordonnier. Il fàul que tous Les métiers se tassent; mais qui peut choisir doit ■■ s égard à la propreté, car il n'y a point là d'opinio point, les Bens mou- décident Enfin je n'ai: stupides professions dont les ouvriers, Bans indu-tri» que automates, n'exercent jamais Leurs main- qu'au n travail; les tisserands, les faiseurs de bas, !• 10 à quoi sert d'employer à ces métiers des nomme t une machine qui en mène une autre Tout bien considéré, le métier que j'aimerai- le mieux qui fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer dans la maison; il tient suf- 15 fisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et de l'industrie; et, dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine, l'élégance et le goût ne sont pas exclus.

Que si par hasard le génie de votre élève était décidément 20 tourné vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu'il apprît, par exemple, à faire des instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.

Le Quatrième Age (Du Sentiment)

(De quinze ou seize ans à vingt ans)

Emile étant devenu sain et vigoureux physiquement (2me âge), 25 et « réunissant l'usage de ses membres à celui de ses facultés . . . un être agissant et pensant » (3me âge), « il ne reste plus que de faire de lui, pour achever l'homme, un être aimant et sensible.» Jusqu'ici Emile n'a de vertu que « ce qui se rapporte à lui-même », mais entrant dans l'âge de l'adolescence, il cesse d'être un enfant . 30 « C'est ici la seconde naissance . . . C'est ici que l'homme naît véritablement à la vie et que rien d'humain ne lui est étranger.»

Une faculté nouvelle va alors se développer, fois le domaine moral et religieux, le sentiment.1

qui

embrasse

à la

L'Étude de l'Histoire

Les passions naissantes étant dangereuses, et la société étant corrompue: «Il importe — dit Rousseau — de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et d'instruire 5 plutôt le jeune homme par l'expérience d'autrui que par la sienne.» Ce sera le moment pour Emile d'étudier l'histoire, qui fera connaître les mobiles qui font agir les hommes et les sociétés.

Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d'une espèce. Il est difficile de se mettre 10 dans un point de vue d'où l'on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons: comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et 15 prospère dans le calme d'un paisible gouvernement elle n'en dit rien; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes: elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin: toutes nos his- 20 toires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux: et en effet, nous voyons, même de nos jours, que les gouverne- 25 ments qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule; et voilà comment l'histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain. $a

1 Le sentiment esthétique n!est pas étudié spécialement par Rousseau, comme avant lui, par Platon, et après lui par maint philosophe du XIXme siècle.

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arrivés: ils changent de (orme dam la tête de l'historien; il- se moulmt sur ses intérêts; il- prennent la teinte ai 5 préjugés. Qui est-ce qui sait met: oent le lecteur

au lieu de la scène pour voir un événement tel qu'il passé? L'ignorance ou la partialité déguise tout.

altérer même un trait historique, en étendant ou re-errant des circonstances qui s'y rapportent, que de faces diffén

10 on peut lui donner! Mettez un même objet à di nnts

de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n'aura changé que l'œil du spectateur. Suffit-il. pour l'honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu'il n'est arrivé? Combien de fois un arbre

15 de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent, ont décidé de l'événement d'un combat sans que personne s'en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l'historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d'assurance que s'il

20 eût été partout? Or, que m'importent les faits en euxmême, quand la raison m'en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d'un événement dont j'ignore la vraie cau>e? L'historien m'en donne une, mais il la controuve; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n'est qu'un

25 art de conjecturer, l'art de choisir entre plusieurs mensonges

celui qui ressemble le mieux à la vérité

Ajoutez à toutes ces réflexions que l'histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements

30 de parade; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé pour être vu; elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis; elle ne le peint que quand il représente; c'est plus son habit que sa personne qu'elle peint.

35 J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour

commencer l'étude du cœur humain; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoiu pour éviter l'œil perçant du spectateur; et c'est quand l'un croit mieux se cacher que l'autre le fait mieux connaître S

Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raisons que j'ai déjà dites; et, de plus, parce que tous les détails familiers et bas, mais vrais et caractéristiques, étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde. La décence, ic non moins sévère dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu'elle permet d'y faire, et comme on ne peut montrer les hommes que représentant toujours, on ne les connaît pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire et refaire cent fois la vie 15 des rois, nous n'aurons plus de Suétone.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n'osons plus entrer. Il a une grâce inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses; il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, 2c un geste, lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant, Annibal 1 rassure son armée effrayée, et la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l'Italie; Agésilas,2 à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du

1 C'était avant la bataille de Cannes, l'an 216 avant J.- C. Annibal est monté sur une colline pour observer les ennemis qui forment leurs rangs. « Un de ceux qui l'accompagnent, Giscon, homme de son rang, lui dit qu'il est étonné du nombre des ennemis. Annibal, fronçant le sourcil: Il y a autre chose, Giscon, qui à ton insu, est plus étonnante encore. — Laquelle ? dit Giscon. — C'est, dit Annibal, que dans tout ce monde il n'y ait pas un homme qui se nomme Giscon. Ce bon mot inattendu excite un rire général ... A cette vue, les Carthaginois se sentent pleins de confiance, persuadés que leur général devait avoir un grand et souverain mépris des ennemis pour rire de la sorte et plaisanter en face du péril. » (Vie de Fabius Maximus.)

2 Agésilas (445-361 av. J.- C), roi de Sparte pendant 41 ans, avec la réputation du 'plus grand et du plus puissant des Grecs'. «Or, Agésilas

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5 de sa vie; Aristide1 écrit Bon propre nom but u tille et

aimait beaucoup ses enfants! et L'en nconte que, quand 11^» étaient tout petits, il partageait leurs jeux, et allait, comme eux, à cheval sur un bâton. In de Bel amil l'ayant trouvé dam celte posture, il le pria de n'en rien dire à personne avant d'être lui-même devenu père. »

d'Agés Uns.)

1 C'était après que Marius et Sylla l'étaient disputé le pouvoir à Rome, et à la veille de la rivalité de Pompé César. Ce dernier,

encore jeune, nommé propréteur en I ;r M province.

Passant par une petite ville de Barbares, habitée par quelques hommes en haillons, César dit d'un ton sérieux: «Pour ma part j'aim< mieux être le premier chez ces gens-là que le second à Rome. » (Vie de Jules César.)

2 « Un seul [de ses médecins} Philippe d'Acarnanie, voyant tout désespéré autour de lui . . . voulut essayer, pour sa guérison, les derniers remèdes . . . Dans le même moment, Parménion [guerrier d'Alexandre] lui envoie du camp une lettre où il l'engage à se tenir en garde contre Philippe, qui, séduit par les riches présents de Darius et par la main de sa fille, a promis de faire mourir Alexandre ... Au temps voulu, Philippe, accompagné des amis du roi, entre, portant le breuvage dans une coupe. Alexandre lui donne la lettre et prend à son tour le breuvage bravement et sans soupçon. Ce fut un spectacle admirable de voir l'un lisant, l'autre buvant, et se regardant tous deux, mais avec bien de la différence ...» (Vie d'Alexandre.)

3 Aristide (253-183 av. J.-C.) surnommé à Athènes, (le Juste >, ce qui lui valut l'envie de certains compatriotes, et la peine de l'ostracisme. « Au moment où l'on écrivait sur les coquilles, on dit qu'un paysan, vrai rustre et ne sachant pas écrire, présenta la coquille à Aristide, qu'il prit pour un homme du commun, et le pria d'y inscrire le nom d'Aristide. Celui-ci, tout étonné, lui demande si Aristide lui a fait quelque mal: Aucun, répond-il; je ne connais point cet homme-là, mais je suis ennuyé de V entendre partout appelé le Juste. En entendant ces mots, Aristide ne répond rien, inscrit son nom sur la coquille et la remet au paysan. » (Vie d'Aristide.)

justifie ainsi son surnom; Philopœmène,1 le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractère dans les grandes actions; c'est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses 5 publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, et c'est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s'arrêter.

Un des plus grands hommes du siècle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre 10 sa vie intéressante par de petits détails qui le font connaître et aimer; mais combien s'est-on vu forcé d'en supprimer qui l'auraient fait connaître et aimer davantage? Je n'en citerai qu'un, que je tiens de bon lieu, et que Plutarque n'eût eu garde d'omettre, mais que Ramsay 2 n'eût eu garde d'écrire 15 quand il l'aurait su.

Un jour d'été, qu'il faisait fort chaud, le vicomte de Turenne, en petite veste blanche et en bonnet, était à la fenêtre dans son antichambre: un de ses gens survient, et, trompé par l'habillement, le prend pour un aide de cuisine 2c avec lequel ce domestique était familier. Il s'approche doucement par derrière, et d'une main qui n'était pas légère lui applique un grand coup sur les fesses. L'homme frappé se retourne à l'instant. Le valet voit en frémissant le visage

1 Philopœmène (253-183 av. J.- C.) surnommé ( le dernier des Hellènes) , et l'un des chefs de la ( Ligue des Achéens) pour maintenir l'unité de la Grèce, était indifférent à la pompe de son rang. « Un jour, une femme venait d'apprendre que le chef des Achéens allait venir chez elle: la voilà toute troublée, préparant le dîner perdant l'absence fortuite de son mari. Sur ce point Philopœmène arrive, vêtu d'une chlamyde toute simple; elle le prend pour un des valets et le prie de lui donner un coup de main. Philopœmène aussitôt jette sa chlamyde et fend du bois. » {Vie de Philopœmène.)

2 André Michel de Ramsay, né en Ecosse (1686), mort à Paris (1743), avait publié en 1735, en français et en anglais, une Histoire de Turenne, tn 2 vol., mais qui ne fait connaître que le grand général et non l'homme doué de vertus sociales.

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de "ii maître. Il m Jette lu: « M n

seigneur, j'ai cru que c'était George... Et quand

George, s'écrie Turenne en se frottant le derrière, il ne fallait pas frapper H fort.* Voilà donc ce que 5 dire, misérable? Soyez don à jai naturel,

entrailles; trempez, durcissez vot coeurs de fer dam votre vile décence; rendez-vous méprisables à force de digi

Mais toi, DOU jeune homme qui li- <e trait, et qui -.

attendrissement toute la douceur d'âme qu'il monta

10 dans le premier mouvement, lis aussi le- petitesses d- ^rand homme, dès qu'il était question de sa na de

son nom. Songe que c'est le même Turenne qui affectait de céder partout le pas à son neveu, afin qu'on vit bien que cet enfant était le chef d'une maison souveraine. Rappn> ne 15 ces contrastes, aime la nature, méprise l'opinion, et connais l'homme.

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