‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 57 sur 68 · PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD

Le Credo moral et religieux auquel Rousseau est arrivé est contenu dans cet important traité, qui est un livre en lui-même. Rousseau sait bien qu'il heurte toutes les opinions quand il 20 refuse de parler de religion à Emile avant l'âge de 15 ou 18 ans.1 Il s'explique ainsi.

I Ce problème avait été discuté par Fénelon dans son Traité de l'Éducation de Filles (1687); voir chapitre VII.

II sera intéressant de comparer aux idées de Rousseau celles de Michelet, dans son livre sur La Femme (Iere Partie, Chap.41. M. croit qu'il faut mettre une croyance religieuse au cœur de l'enfant, mais qu'on écarte la Bible. Qu'on lise avec l'enfant les chants de Védah, « hymnes du matin riant »; aussi l'Iliade et l'Odyssée, « chants de nourrice»; peut-être un peu du naïf Hérodote, mais la Bible est seulement pour l'homme fait:

« C'est le soir, c'est dans la nuit, que semblent avoir été écrits la plupart des livres bibliques. Toutes les questions terribles qui troublent l'esprit humain y sont posées âprement, avec une crudité sauvage. Le divorce de l'homme avec Dieu, et du fils avec son père, le redoutable problème de l'origine du mal, toutes ces anxiétés du peuple dernier-né de l'Asie, je me

Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans, il ne savait s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne; car, s'il l'apprend plus tôt qu'il ne faut, il court risque de ne 5 le savoir jamais.

Si j'avais à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrais un pédant enseignant le catéchisme à des enfants; si je voulais rendre un enfant fou, je l'obligerais d'expliquer ce qu'il dit en disant son catéchisme. On m'objectera que la plupart 10 des dogmes du christianisme étant des mystères, attendre que l'esprit humain soit capable de les concevoir, ce n'est pas attendre que l'enfant soit homme, c'est attendre que l'homme ne soit plus. A cela je réponds premièrement qu'il y a des mystères qu'il est non-seulement impossible à l'homme 15 de concevoir, mais de croire, et que je ne vois pas ce qu'on gagne à les enseigner aux enfants, si ce n'est de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que, pour admettre les mystères, il faut comprendre au moins qu'ils sont incompréhensibles; et les enfants ne sont pas même capables de 20 cette conception-là. Pour l'âge où tout est mystère, il n'y a point de mystères proprement dits.

77 faut croire en Dieu pour être sauvé. Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire intolérance, et la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup 25 mortel à la raison humaine en l'accoutumant à se payer de

garderai d'en troubler trop tôt un jeune cœur. Que serait-ce, Grand Dieu ! de lui lire les rugissements que David poussait dans l'ombre, en battant son cœur déchiré des souvenirs du meurtre d'Urie?

Le vin fort est pour les hommes et le lait pour les enfants. Je suis vieux et ne vaux guère. Ce livre [la Bible] me va. L'homme y tombe, se relève, et c'est pour tomber encore. Que de chutes! Comment ferais-je pour expliquer tout cela à ma chère innocente ? Puisse-t-elle ignorer longtemps le combat de Vhomo duplex ! Ce n'est pas que ce livre-ci ait l'énervante mollesse des mystiques du moyen âge. Mais il est trop orageux, il est trouble, il est inquiet. ))

2JÔ mi i i 81

mot i. San doute il n'y a pai un d mériter le udul éternel; mi pour L'obtenir, il suffit de

répéter certaines paroles, je ne voit pai ce qui ri-' de peupler Le ciel de sansonnets el di Lieu

5 que d'enfants.

L'obligal ion de i roire en suppose la possibilité. Le philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu'il use mal de la raison qu'il ;i cultiver, el qu'il est en état d'entendn élites

qu'il rejette. Mais L'enfant qui professe la religion chrétienne,

10 que croit-il? ce qu'il conçoit, et il conçoit si peu ce qu'on lui fait dire, que si vous lui dites Le contraire il L'adoptera tout aussi volontiers. La foi des enfants et de beaucoup d'hommes est une affaire' de géographie. Seront-i' d'être

nés à Rome plutôt qu'à la Mecque? On dit à l'un que Maho-

15 met est le prophète de Dieu, et il dit que Mahomet est le prophète de Dieu; on dit à l'autre que Mahomet est un fourbe, et il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun 1 deux eût affirmé ce qu'affirme l'autre, s'ils se fussent trou transposés. Peut-on partir de deux disposition^ si semblables

20 pour envoyer l'un en paradis et l'autre en enfer? Quand un enfant dit qu'il croit en Dieu, ce n'est pas en Dieu qu'il croit, c'est à Pierre ou à Jacques, qui lui disent qu'il y a quelque chose qu'on appelle Dieu; et il le croit à la manière d'Euripide:

Ô Jupiter ! car de toi rien sinon

Je ne connais seulement que le nom.1

25 Rousseau met ses idées dans la bouche d'un Vicaire savoyard 2 qui avait trouvé la paix intérieure en accomplissant les rites du culte catholique quand même certains dogmes lui paraissaient difficiles à accepter, et qui considérait comme fondamentaux

1 Plutarque, Traité de l'Amour, trad. d'Amyot. C'est ainsi que commençait d'abord la tragédie de Mésalippe; mais les clameurs du peuple d'Athènes forcèrent Euripide à changer ce commencement.

2 II dit dans les Confessions qu'il a combiné pour composer cette figure, des traits de l'abbé Gaime, de Turin, et de l'abbé Gâtier, du Séminaire d'Annecy. (Voir 1° Partie de ce livre.)

en religion seulement les dogmes révélés naturellement par la « lumière intérieure » qui est en tout homme; d'où le nom de < Religion Naturelle > : l « Au lieu de vous dire de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensait un homme qui valait mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rap- 5 portés; ils sont réellement arrivés à l'auteur du papier que je vais transcrire: C'est à vous de voir si l'on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s'agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle; je vous l'offre à examiner.» Cette précaution ne servit à rien, et sa 10 doctrine valut à Rousseau d'intolérables persécutions.

On était en été; nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne; dans l'éloignement, l'immense 15 chaîne des Alpes couronnait le paysage; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines et, projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la 20 nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu'après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l'homme de paix me parla ainsi:

Mon enfant, n'attendez de moi ni des discours savants ni 25 de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe, et je me soucie peu de l'être. Mais j'ai quelquefois du bon sens, et j'aime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité 3a de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours;

1 Le terme de ( Religion Naturelle ) se rencontre d'abord dans les écrits de Jean Bodin. La conclusion de son livre, De Republica, écrit en 1588, est celle-ci: « N'est-il pas avantageux d'embrasser la plus humble, la plus ancienne, et la plus vraie des religions, la religion naturelle (naturae religionem)? » (Cité, Ducros, Les Encyclopédistes, p. 39.)

l tout ce que je voua demande, si je me b de bonne foi; cela suffit pour q erreur 1 pas

imputée à crime: quand voua voua tromperiez de 1

y aurait peu de mal à * « la. Si je penaC bien, la rai

esl commune, el nous avons le même intérêt à l'écouter: pourquoi ne penaeriez-vous pas comme moi?

Je suis né pauvre et pa; par mon él 1 ul-

tiver la terre; mais on crut plus beau que j'appri igner

mon pain dans le métier de prêtre, h l'on trouva le

10 de me faire étudier. Assurément, ni me- parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui était bon, véritable, utile, mais ce qu'il fallait savoir pour être ordonné. J'appris ce qu'on voulait que j'apprisse, je dis ce qu'on voulait que je disse, je m'engageai comme on voulut, et je fus fait

15 prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu'en m'obligeant de n'être pas homme, j'avais promis plus que je ne pouvais tenir.

La voix de la nature parle plus fort en l'abbé que la voix de la société civilisée — il viole le vœu de chasteté du prêtre. Écouter

20 la voix de la nature — quand même celle-ci peut être toujours bonne en soi — n'est pas dans la société, toujours opportun ou permissible; et la punition infligée au prêtre par l'Église au nom de la société, lui fait douter de la sagesse des représentants de la Divinité sur la terre; mais sa foi étant ébranlée, où trouvera-t-il

25 une vérité qui lui donne la paix de l'esprit?

La Lumière Intérieure

J'étais dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant et pénible, il n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de lame qui nous y 30 laisse. Je n'avais point le cœur assez corrompu pour m'y plaire; et rien ne conserve mieux l'habitude de réfléchir que d'être plus content de soi que de sa fortune.

Je méditais donc sur le triste sort des mortels flottants

sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui méconnaît sa route, et qui ne sait ni d'où il vient ni où il va. Je me disais: J'aime la vérité, je la cherche, et ne puis la reconnaître; qu'on me 5 la montre, et j'y demeure attaché: pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer ! . . . .

Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions: je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme pré- ic tendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils n'en ont que pour détruire; si vous comptez 15 les voix, chacun est réduit à la sienne; ils ne s'accordent que pour disputer: les écouter n'était pas le moyen de sortir de mon incertitude.

Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et 20 que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons point la mesure de cette machine immense, nous n'en pouvons calculer les rapports; nous n'en connaissons ni les premières lois ni la cause finale; nous nous ignorons nous-mêmes; nous ne connaissons ni notre nature ni notre principe actif; à peine 25 savons-nous si l'homme est un être simple ou composé; des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts; ils sont au-dessus de la région sensible; l pour les percer, nous croyons avoir de l'intelligence, et nous n'avons que de l'imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, 30 une route qu'il croit la bonne ; nul ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connaître. La seule chose que nous ne savons point est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux

1 Région des choses perçues par les sens

nous déterminer au ha ard, et < n que

d'avouer qu'au un di Petite

partir d'un grand tout dont les bon* que son auteur li\ re à nos folles dispul «5 vains pour vouloir déN ider ce qu tout en lui-même, et

[ue nous sommes par rapport à lui.

Rousseau vise dans h suivant dément

les phi ! du XVI 11 * siècle i.

leur lutte contre 1< ,ui entretenaient la SUp

io chez Les peuples en sorte de Les mieux dominer, choquaient esprits réfléchis comme Rousseau, par L'insolent dogmatisme

atifique —le sensualisme — qu'ils ient aux dog

clésiastiques. Quand Rousseau attaqua L'insuffisance des théories matérialistes de ces philosophes, ceux-ci l'accusèrent de

15 trahir leur cause, car un jour ils avaient cru Rousseau avec eux. Rousseau faisait donc face à la fois aux deux grands groupes d'adversaires qui divisaient les esprits au X\'IIIme siècle, les prêtres trahissant la religion, et les philosopties prétendant sottement réduire la vérité au niveau de leur intelligence. Seul le

20 vigoureux génie dialectique de Rousseau le sauva de l'écrasement entre ces deux redoutables puissances de son temps.

Quand les philosophes seraient en état de découvrir \z vérité, qui d'entre eux prendrait intérêt à elle? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres;

25 mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophe qui, pour sa gloire, ne tromperait pas volontiers le genre humain? Où est celui qui, dans le secret

30 de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demande-t-il de plus? L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée, chez les athées il serait croyant.

35 Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d'apprendre à borner mes recherches à ce qui m'intéressait iinrnédiate-

PROFESSION DE FOI 2 Si

ment, à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, et à ne m'inquiéter, jusqu'au doute, que des choses qu'il m'importait de savoir.

Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui 5 me tourmentaient, et n'en résoudraient aucun. Je pris donc un autre guide, et je me dis: Consultons la lumière intérieure, elle m'égarera moins qu'ils ne m'égarent, ou du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu'en me livrant à leurs 10 mensonges.

$ Alors, repassant dans mon esprit les diverses opinions qui m'avaient tour à tour entraîné depuis ma naissance, je vis que, bien qu'aucune d'elles ne fût assez évidente pour produire immédiatement la conviction, elles avaient divers 15 degrés de vraisemblance, et que l'assentiment intérieur s'y prêtait ou s'y refusait à différentes mesures. Sur cette première observation, comparant entre elles toutes ces différentes idées dans le silence des préjugés, je trouvai que la première et la plus commune était aussi la plus simple et la 20 plus raisonnable, et qu'il ne lui manquait, pour réunir tous les suffrages, que d'avoir été proposée la dernière. Imaginez tous vos philosophes anciens et modernes ayant, d'abord épuisé leurs bizarres systèmes de forces, de chances, de fatalité, de nécessité, d'atomes, de monde animé, de ma- 25 tière vivante, de matérialisme de toute espèce, et, après eux tous, l'illustre Clarke l éclairant le monde, annonçant enfin l'Être des êtres et le dispensateur des choses: avec quelle universelle admiration, avec quel applaudissement unanime, n'eût point été reçu ce nouveau système, si grand, 30 si consolant, si sublime, si propre à élever l'âme, à donner une base à la vertu, et en même temps si frappant, si lumineux, si simple, et, ce me semble, offrant moins de choses incompréhensibles à l'esprit humain qu'il n'en trouve d'absurdes

1 Célèbre théologien anglais, mort en 1729.

vu i i m

en tout au! ic ;, tème ' Je i i fojei tkmi in-

solubles Boni (omnium . parce que l'esprit de 1 )

est trop borné pour l< idre; elles ne promeut dom oontre

aucun par préférence: mais quelle différence entn 5 épreuves directes? celui-là seul qui explique tout oc doit-il pas être préféré quand il n'a pas plus de difficulté que .

autre

Un Premier Principe de Volonté

Portant donc en moi L'amour de la vérité pour toute philo

phe, et pour toute méthode une règle facile et simple qui me

io dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprend- -ur cette règle l'examen des connaissances qui m'intéressent, résolu d'admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement, pour vraies toutes celles qui me paraîtront

15 avoir une raison nécessaire avec ces premières, et de laisser toutes les autres dans l'incertitude, sans les rejeter ni les admettre, et sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d'utile pour la pratique.

Mais qui suis-je? quel droit ai-je de juger les choses? et

20 qu'est-ce qui détermine mes jugements? S'ils sont entraînés, forcés par les impressions que je reçois, je me fatigue en vain à ces recherches; elles ne se feront point, ou se feront d'ellesmêmes sans que je me mêle de les diriger. Il faut donc tourner d'abord mes regards sur moi pour connaître l'instru-

25 ment dont je veux me servir, et jusqu'à quel point je puis me fier à son usage.

J'existe, et j'ai des sens par lesquels je suis affecté. Voilà la première vérité qui me frappe et à laquelle je suis forcé d'acquiescer. Ai-je un sentiment propre de mon existence,

30 ou ne la sens-je que par mes sensations? Voilà mon premier doute, qu'il m'est, quant à présent, impossible de résoudre. Car, étant continuellement affecté de sensations, ou immédiatement, ou par la mémoire, comment puis-je savoir

si le sentiment du moi est quelque chose hors de ces mêmes sensations, et s'il peut être indépendant d'elles?

Apercevoir, c'est sentir; comparer, c'est juger; juger et sentir ne sont pas la même chose. Par la sensation les objets s'offrent à moi séparés, isolés, tels qu'ils sont dans la nature; 5 par la comparaison je les remue, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude, et généralement sur tous leurs rapports. Selon moi, la faculté distinctive de l'être actif ou intelligent est de pouvoir donner un sens à ce mot est. 10 Je cherche en vain dans l'être purement sensitif cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce; je ne la saurais voir dans sa nature. Cet être passif sentira chaque objet séparément, ou même il sentira l'objet total formé des deux; mais, n'ayant aucune force pour les replier l'un sur 15 l'autre, il ne les comparera jamais, il ne les jugera point

Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, et, quoi qu'en dise la philosophie, j'oserai prétendre à l'honneur de penser. Je sais seulement que la vérité est dans les choses et non pas dans mon 20 esprit qui les juge, et que, moins je mets du mien dans les jugements que j'en porte, plus je suis sûr d'approcher de la vérité; ainsi ma règle de me livrer au sentiment plus qu'à la raison est confirmée par la raison même.

M'étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence 25 à regarder hors de moi et je me considère, avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme noyé dans l'immensité des êtres, sans rien savoir de ce qu'ils sont, ni entre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je les observe, et, le premier objet qui se présente à moi pour 30 les comparer, c'est moi-même.

Tout ce que j'aperçois par les sens est matière ... Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos, d'où j'infère que ni le repos ni le mouvement ne lui sont essentiels; mais

2$4 \ Il ! 1 <•

le mouvement, «'tant une action, est Ve&ei <\ dont

le r< ; m ■ que l ...

J'aperçois dans les < orpa d de m -n-,

savoir: mouvemenl communiqué et mouvemenl ipontai 5 volontaire. Dans le premier, I motrice ran-

gère au corps mû, et dans L belle est en Lui-mémi

Vous me demanderez encore comment je sais don< qu'il y a des mouvements spontanés; je vous 'lirai que je pane que je le sens. J< mouvoir mon bn je le

io meus, sans que ce mouvement ait d'autre cause immédiate que ma volonté. C'est en vain qu'on voudrait rai pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que touteévidence; autant vaudrait me prouver que je n'exige pas

Cependant cet univers visible est matière, matière épa

iS et morte,1 qui n'a rien dans son tout de l'union, de l'organisation, du sentiment commun des parties d'un corps animé puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne no sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et, dans ses mouvements réglés, uniforn.

20 assujétis à des lois constantes, il n'a rien de cette liberté qui paraît dans les mouvements spontanés de l'homme et fieanimaux. Le monde n'est donc pas un grand animal qui se meuve de lui-même, il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n'aperçois pas; mais la per-

25 suasion intérieure me rend cette cause tellement sensible que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que, si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.

S'il faut admettre des lois générales dont je n'aperçois

30 point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-;e

1 J'ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vi vante, sans pouvoir en venir à bout. L'idée de la matière sentant sans avoir des sens me paraît inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudrait commencer par la comprendre, et j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-là. (Xote de Rousseau.)

avancé? Ces lois, n'étant point des êtres réels, des substances, ont donc quelque autre fondement qui m'est inconnu. L'expérience et l'observation nous ont fait connaître les lois du mouvement; ces lois déterminent les effets sans montrer les causes; elles ne suffisent point pour expliquer le système 5 du monde et la marche de l'univers. Descartes avec des dés formait le ciel et la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces dés, ni mettre en jeu sa force centrifuge qu'à l'aide d'un mouvement de rotation. Newton a trouvé la loi de l'attraction; mais l'attraction seule réduirait bientôt 10 l'univers en une masse immobile; à cette loi il a fallu joindre une force projectile pour faire décrire des courbes aux corps célestes. Que Descartes nous dise quelle loi physique a fait tourner ses tourbillons; que Newton nous montre la main qui lança les planètes sur la tangente de leurs orbites. 15

Les premières causes du mouvement ne sont point dans la matière, elle reçoit le mouvement et le communique, mais elle ne le produit pas. Plus j'observe l'action et réaction des forces de la nature agissant les unes sur les autres, plus je trouve que, d'effets à effets, il faut toujours remonter à 20 quelque volonté pour première cause; car supposer un progrès de causes à l'infini, c'est n'en point supposer du tout. En un mot, tout mouvement qui n'est pas produit par un autre ne peut venir que d'un acte spontané, volontaire; les corps inanimés n'agissent que par le mouvement, et il n'y 25 a point de véritable action sans volonté; voilà mon premier principe. Je crois donc qu'une volonté meut l'univers et anime la nature; voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi.

Un Premier Principe d'Intelligence

Si la matière mue me montre une volonté, la matière mue 30 selon de certaines lois me montre une intelligence; c'est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d'un être actif et pensant, donc cet être existe.

N5 v te n si

où Le voyez-vous i m'all dire. No

ment dan les < ieui qui roulent [ui nous

éclaire; non-seulement dans moi-même, mais dam la bi qui paît, dans L'oiseau qui vol' la pierre qui tombe,

5 dans l.i feuille qu'emporte Le vent

Je juge de L'ordre du monde, quoique j ht fin,

parce que, pour juger de cet ordre, il me suffit de comparer Les parties entre elles, d'étudier Leur Leurs rapp

d'en remarquer Le concert J'ignore pourquoi lui..

10 existe; mais je ne lai- - de voir comment il

modifié; je ne laisse pas d'apercevoir l'intime correspond par Laquelle Les êtres qui le composent se prêtent un secours mutuel. Je suis comme un homme qui verrait pour la première fois une montre ouverte, et qui ne lai.-.-erait pu- d'en

iS admirer l'ouvrage, quoiqu'il ne connût pas L'usage de la machine et qu'il n'eût point vu le cadran. Je ne sais, dirait-il, à quoi le tout est bon, mais je vois que chaque pii faite

pour les autres; j'admire l'ouvrier dans le détail de son ouvrage, et je suis bien sûr que tous ces rouages ne marchent

20 ainsi de concert1 que pour une fin commune qu'il m'est impossible d'apercevoir.

Comparons les fins particulières, les moyens, les rapports ordonnés de toute espèce, puis écoutons le sentiment intérieur; quel esprit sain peut se refuser à son témoignage?

25 A quels yeux non prévenus l'ordre sensible de l'univers n'annonce-t-il pas une suprême intelligence, et que de sophismes ne faut-il point entasser pour méconnaître l'harmonie des êtres et l'admirable concours de chaque pièce pour la conservation des autres! Qu'on me parle tant qu'on voudra de

30 combinaisons et de chances; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m'amener à la persuasion? et

1 Rousseau est ici en parfait accord avec la philosophie spiritualiste anglaise du XYIIIme siècle, et de Voltaire qui fit ces vers célèbres dans son Poème de la Nature:

Et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait pas d'horloge/.

PROFESSION DE EOI 287

comment m'ôterez-vous le sentiment involontaire qui vous dément toujours malgré moi? Si les corps organisés se sont combinés fortuitement de mille manières avant de prendre des formes constantes, s'il s'est formé d'abord des estomacs sans bouches, des pieds sans têtes, des mains sans bras, des s organes imparfaits de toute espèce qui sont péris faute de pouvoir se conserver, pourquoi nul de ces informes essais ne frappe-t-il plus nos regards? Pourquoi la nature s'est-elle enfin prescrit des lois auxquelles elle n'était pas d'abord assujétie? Je ne dois point être surpris qu'une chose arrive 10 lorsqu'elle est possible et que la difficulté de l'événement est compensée par la quantité des jets; j'en conviens. Cependant si l'on me venait dire que des caractères d'imprimerie, projetés au hasard, ont donné l'Enéide tout arrangée, je ne daignerais pas faire un pas pour aller vérifier le men- 15 songe. Vous oubliez, me dira-t-on, la quantité des jets.1

1 Argument souvent employé au XVIIIme siècle, et qui aujourd'hui encore est estimé digne de discussion par certains savants. Voici cet argument exposé par Diderot dans ses Pensées Philosophiques: « Quelle que fût la somme finie des caractères avec laquelle on me proposerait d'engendrer fortuitement l'Iliade, il y a telle somme finie de jets qui me rendrait la proposition avantageuse; mon avantage serait même infini si la quantité de jets accordée était infinie. Voulez-vous bien convenir avec moi que la matière existe de toute éternité et que le mouvement lui est essentiel. Pour répondre à cette faveur, je vais supposer avec vous que le monde n'a point de bornes, que la multitude des atomes était infinie, et cet ordre qui vous étonne ne se dément nulle part; or, de ces aveux réciproques, il ne s'en suit autre chose sinon que la possibilité d'engendrer fortuitement l'univers est fort petite, mais que la quantité des jets est infinie; c'est à dire que la difficulté de l'événement est plus que suffisamment compensée par la multitude des jets. Donc si quelque chose doit répugner à la raison, c'est la supposition que la matière s'étant mue de toute éternité, et qu'y ayant peut-être dans la forme infinie des combinaisons possibles un nombre infini d'arrangements admirables, il ne se soit rencontré aucun de ces arrangements admirables dans la multitude infinie de ceux qu'elle a pris successivement. Donc l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de la naissance réelle de l'univers. » {Pensée XXI.)

288 \ h. ii 'i

Mais de « là < ombicn faut-il que

rendre la combinaison vraisemblable? Pour moi. nui vois qu'un seul, j'ai L'infini à parier

n'est point l'effet du hasard ttezqui imbinaisons

5 et des i Ikuu es ne donneront jamais que des prod dl nature que les éléments combinés, que l'organisation et la vie ne résulteront point «l'un jet d'atome-, et qu'un chimiste

Combinant <le-> mixtes ne les fera point Bentir et penser dans son i reu^et.

Le Dieu Puissant, Sage et Bon n'est Perçu que par le

Sentiment

10 Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage, je le vois, ou plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir. Mais ce même monde est-il éternel <>u créé? Y a-t-il un principe unique des cl - y en a-t-il

deux ou plusieurs? et quelle est leur nature? Je n'en sais

15 rien; et que m'importe? A mesure que ces connaissances me deviendront intéressantes, je m'efforcerai de les acquérir; jusque-là je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter mon amour-propre, mais qui sont inutiles à ma conduite et supérieures à ma raison.

20 Souvenez-vous toujours que je n'enseigne point mon sentiment, je l'expose. Que la matière soit éternelle ou créée, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique; car je ne vois rien qui ne soit ordonné dans

25 le même système, et qui ne concoure à la même fin, savoir, la conservation du tout dans l'ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être enfin, quel qu'il soit, qui meut l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence,

30 de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées, et celle de bonté, qui en est une suite nécessaire; mais je n'en connais pas mieux l'être auquel je l'ai donné; il se dérobe également

à mes sens et à mon entendement; plus j'y pense, plus je me confonds; je sais très certainement qu'il existe, et qu'il existe par lui-même; je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu 5 partout dans ses œuvres; je le sens en moi, je le vois tout autour de moi; mais sitôt que je veux le contempler en luimême, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe, et mon esprit troublé n'aperçoit plus rien. 10

Pénétré de mon insuffisance, je ne raisonnerai jamais sur la nature de Dieu que je n'y sois forcé par le sentiment de ses rapports avec moi. Ces raisonnements sont toujours téméraires; un homme sage ne doit s'y livrer qu'en tremblant, et sûr qu'il n'est pas fait pour les approfondir; car ce qu'il 15 y a de plus injurieux à la Divinité n'est pas de n'y point penser, mais d'en mal penser.

L'Homme, Roi de la Création

Après avoir découvert ceux de ses attributs par lesquels je conçois son existence, je reviens à moi, et je cherche quel rang j'occupe dans l'ordre des choses qu'elle gouverne, et que 20 je puis examiner. Je me trouve incontestablement au premier par mon espèce; car, par ma volonté et par les instruments qui sont en mon pouvoir pour l'exécuter, j'ai plus de force pour agir sur tous les corps qui m'environnent, ou pour me prêter ou me dérober comme il me plaît à leur action, qu'aucun 25 d'eux n'en a pour agir sur moi malgré moi par la seule impulsion physique; et, par mon intelligence, je suis le seul qui ait inspection sur le tout. Quel être ici-bas, hors l'homme, sait observer tous les autres, mesurer, calculer, prévoir leurs mouvements, leurs effets, et joindre, pour ainsi dire, le senti- 3a ment de l'existence commune à celui de son existence individuelle? Qu'y a-t-il de si ridicule à penser que tout est fait pour moi, si je suis le seul qui sache tout rapporter à lui?

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Il est donc vrai que L'homme est le roi de la terre qu'il habite; car non teulement il dompt animaux, non

seulement il dispo e le élément ! p seul but la terre en sait disp il s'approprie encore, pai

5 la contemplation, Les astres mêmes dont il ne p ut approt ber. Qu'on me montre un autre animal but la terre qui

faire usage du feu, et qui .sache admirer Le SoleiL Quoi! je puis observer, connaître Les êtres et leur- rapports; je pois sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; y ontempler

10 l'univers, m 'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire; et je me comparerais aux bêtes! Âme abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblabl elles; ou plutôt tu veux en vain t 'avilir; ton génie dép

contre tes principes; ton cœur bienfaisant dément ta doctrine,

15 et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

Pour moi, qui n'ai pas de système à soutenir, moi, homme simple et vrai que la fureur d'aucun parti n'entraîne et qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de secte, content de la

20 place où Dieu m'a mis, je ne vois rien, après lui, de meilleur

que mon espèce; et si j'avais à choisir ma place dans Tordre

des êtres, que pourrais-je choisir de plus que d'être homme?

Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche;

car cet état n'est pas de mon choix, et il n'était pas dû au

25 mérite d'un être qui n'existait pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m'y a placé? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnaissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, et

30 de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. J'adore la puissance suprême, et je m'attendris sur ses bienfaits. Je n'ai pas besoin qu'on m'enseigne ce culte, il m'est dicté par la nature elle-même.

La Liberté Morale

Mais quand, pour connaître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en considère les divers rangs et les hommes qui les remplissent, que deviens-je? Quel spectacle ! Où est Tordre que j'avais observé? Le tableau de la nature ne m'offrait qu'harmonie et proportions, celui du genre humain ne 5 m'offre que confusion, désordre ! Le concert règne entre les éléments, et les hommes sont dans le chaos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! 0 sagesse, où sont tes lois? Ô providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je 10 vois le mal sur la terre.

Croiriez-vous, mon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se formèrent dans mon esprit les sublimes idées de l'âme, qui n'avaient point jusque-là résulté de mes recherches? En méditant sur la nature de 15 l'homme, j'y crus découvrir deux principes distincts, dont l'un l'élevait à l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel, dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l'autre le ramenait bassement en lui-même, l'asservissait à l'empire 20 des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me disais: Non, l'homme n'est point un; je veux et je ne veux pas, je me sens à la fois esclave et libre; 25 je vois le bien, je l'aime, et je fais le mal; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent, et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister.

Jeune homme, écoutez avec confiance, je serai toujours 30 de bonne foi. Si la conscience est l'ouvrage des préjugés, j'ai tort sans doute, et il n'y a point de morale démontrée; mais si se préférer à tout est un penchant naturel à l'homme,

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