‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 59 sur 68 · VIE ET 0X · texte numérisé non relu

VIE ET 0X

ncni de nou . Le mal moral est incontestablement notre ou i i le mal physique ai erait

qui non- l'ont rendu tensible. N'est-ce pa poui ver que la nature nous (ait sentir nos be La douleur

5 du corps n'est elle pas un que la ma

et un avertissement d'y pourvoir? La mort ...{.■ chants n'empoisonnent-ils pas leur vie et la nôtre? Oui est-ce qui voudrait toujours vivre? La mort est 1< aux maux que vous vous faites; la nature a voulu que vous

io ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant flans la -implicite primitive est sujet à peu de maux! il vit pre sans maladies ainsi que sans passions, et ne prévoit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses i la lui rendent

désirable; dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous

x5 nous contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aura point à déplorer notre sort; mais pour chercher un bienêtre imaginaire, nous nous donnons mille maux réels. Oui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une

20 vie déréglée, on la veut rétablir par des remèdes; au mal qu'on sent on ajoute celui qu'on craint; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère; plus on la veut fuir, plus on la sent; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la nature, des maux qu'on s'est faits en l'offensant.

25 Homme, ne cherche plus l'auteur du mal; cet auteur, c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l'un et l'autre te viennent de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point.

30 Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre; et ce sentiment l'homme ne l'a pas reçu de la nature, il se Test donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n'a ni souvenir ni prévoyance. Ôtez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôtez l'ou-

35 vrage de l'homme, et tout est bien.

La Vie Future et l'Âme Immortelle

Où tout est bien rien n'est injuste. La justice est inséparable de la bonté; or, la bonté est l'effet nécessaire d'une puissance sans borne et de l'amour de soi, essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire et conserver 5 sont l'act d perpétuel de la puissance; elle n'agit point sur ce qui n'est pas; Dieu n'est pas le dieu des morts, il ne pourrait être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien.1 Donc l'Être souverainement bon, parce qu'il est souverainement puissant, 10 doit être aussi souverainement juste, autrement il se contredirait lui-même, car l'amour de l'ordre qui le produit s'appelle bonté, et l'amour de l'ordre qui le conserve s'appelle justice.

Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures. Je crois qu'il 15 leur doit tout ce qu'il leur promit en leur donnant l'être. Or, c'est leur promettre un bien que de leur en donner l'idée et de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme: Sois juste et tu seras heureux. Il n'en est rien pourtant, 20 à considérer l'état présent des choses; le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant: Tu m'as trompé! 25

Je t'ai trompé, téméraire! et qui te l'a dit? Ton âme est-elle anéantie! As-tu cessé d'exister? Ô Brutus!2 ô

1 Quand les anciens appelaient optimus maximus le Dieu suprême, ils disaient très vrai; mais en disant maximus optimus ils auraient parlé plus exactement; puisque sa bonté vient de sa puissance, il est bon parce qu'il est grand. {Note de Rousseau.)

2 Sur le suicide de Brutus, voir note sur Nouvelle Hêloïse, III, 22. On attribue à Brutus ce mot qu'il aurait prononcé avant de se percer de son epée: « Vertu, tu n'es qu'un nom! »

2()<> va I :

mon lil mille point l.t nohle vie en la

point ton espoir et ta gloin ton corps aux champ

Philippes. Pourquoi dis-tu: La vertu n'est rien, quand tu jouir du prix de la tienne? Tu s non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai t'ai promis.

On dirait, aux murmure- des impatient- mi que

Dieu leur doit la récompen :it le i; et qu'i

obligé de payer leur vertu d'avance. Oh! bons pre-

10 mièrement, et puis nous serons heureux. N

le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. ' n'est point dans la lice, disait Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue.

15 Si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps: et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autres preuves de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance

20 dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais: Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais, à la vérité, l'embarras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible est détruit. Cette question n'est plus une

25 difficulté pour moi, sitôt que j'ai reconnu deux substances. Il est très simple que, durant ma vie corporelle, n'apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l'union du corps et de l'âme est rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre et l'autre se conserver.

30 Pourquoi la destruction de l'un entraînerait-elle la destruction de l'autre? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étaient, par leur union, dans un état violent; et quand cette union cesse ils rentrent tous deux dans leur état naturel: la substance active et vivante regagne toute la force au'elle

35 employait à mouvoir la substance passive et morte. Hélas!

je le sens trop par mes vices, l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie, et la vie de l'âme ne commence qu'à la mort du corps.

Mais quelle est cette vie? et l'âme est-elle immortelle par sa nature? Je l'ignore. Mon entendement borné ne conçoit 5 rien sans bornes; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis- je nier, affirmer? quels raisonnements puis- je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l'âme survit au corps, assez pour le maintien de l'ordre; qui sait si c'est assez pour durer toujours? Toutefois je conçois comment le 10 corps s'use et se détruit par la division des parties; mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant, et n'imaginant point comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m'y 15 livrer?

Ne me demandez pas non plus si les tourments des méchants seront éternels, et s'il est de la bonté de l'auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours; je l'ignore encore, et n'ai point la vaine curiosité d'éclaircir des questions 20 inutiles. Que m'importe ce que deviendront les méchants? Je prends peu d'intérêt à leur sort. Toutefois j'ai peine à croire qu'ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, ô nations! êtes ses ministres. Elle emploie 25 les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C'est dans vos cœurs insatiables, rongés d'envie, d'avarice et d'ambition, qu'au sein de vos fausses prospérités, les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie? il est dès 3a celle-ci dans le cœur des méchants . . . Ô Être clément et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore; si tu punis éternellement les méchants, j'anéantis ma faible raison devant la justice; mais si les remords de ces infortunés doivent s'é-

2() vu. i.i a

teindre ave* le temps, u leurs mau i doivent finir, et il la même paix nous attend tous également un jour □ bue. Le

mn hanl n'est il pafl mon I I j'ai été

tenté de lui ressembler! Que, délivré de il perde

5 aussi la malignité qui l'accompagne; qu'il .->oit heureux ainsi ([uc moi; loin d'exciter ma jalou d bonheur ne fera

qu'ajouter au mien.

La Conscience Morale

Après avoir ainsi, de l'impression des objets sensibles et

du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon

10 mes lumières naturelles, déduit les principales vérités qu'il m'importait de connaître, il me reste à chercher quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite, et quelles règles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l'intention de celui qui m'y a placé. En suivant tou-

15 jours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes d'une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur, écrites par la nature en caractères ineffaçables. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire; tout ce que je sens être mal est mal; le meilleur de tous les casuistes est

20 la conscience; et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même; cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre

25 l'impulsion de la nature, et nous lui résistons; en écoutant ce qu'elle a dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs; l'être actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de l'âme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se con-

30 tredisent? et alors lequel faut-il écouter? Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne trompe jamais; elle est le vrai guide de l'homme; elle est à l'âme ce que l'instinct

est au corps; qui la suit obéit à la nature et ne craint point de s'égarer.

S'il n'y a rien de moral dans le cœur de l'homme, d'où lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes? 5 Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrais-je être Caton l qui déchire ses entrailles plutôt que César triomphant? Ôtez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite 10 ces sentiments délicieux; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne vit plus; 15 il est déjà mort.

Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires; parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et 20 d'honnêteté, partout les mêmes principes de morale, partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût punis, ici-bas, comme des scélérats, et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à 25 contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter on admirait la continence de Xénocrate,2 la chaste Lucrèce adorait l'impudique Vénus; l'intrépide Romain sacrifiait à 30

1 Caton le Censeur se perça de son épée, en 45 av. J.-C. à Utique, car, luttant pour la liberté de Rome, il avait été vaincu par César.

2 Philosophe grec du IVme siècle avant J.-C.

300 \ 1 1 ii CEI

la Peur,1 il invoquait le dieu qui mutila pana murmure de la main du sien. l.< plu mépi divinités furent servies par les plui grandi homme. La sainte voix de la nature, plus forte que celli 5 faisait respecter sur la tem emblait reléguer dan

ciel le ( rime aw< les coupabli

11 es1 donc au fond des âmes un principe inné de ju de vertu, sur lequel, malgré dos propres maxime-, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonne- ou mauio vaises; et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.

Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mair; intelligent et libre; juge infaillible du bien et du mal, qui

15 rends l'homme semblable à Dieu ! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne >ens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs ù l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.

20 Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie; nous pouvons être hommes sans être savants; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce

25 n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les coeurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh ! c'est qu'il nous

1 La Peur: le dieu Pavor faisait partie du cortège de Mars. Le roi Tullus Hostilius lui fit construire un autel pour remplir un vœu. Les prêtres s'appelaient les Pavorii.

2 Kronos, sur la demande de sa mère Gaea. mutila son père Uranus, car celui-ci jetait dans les ténèbres du Tartare, ses propres enfants (les Titans, les Cyclopes. les Hécatonchires).

8 La loi romaine donnait au père droit de vie et de mort sur ses enfants.

parle la langue de la nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix; le monde et le bruit l'épouvantent, les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis; elle fuit ou se tait devant eux; leur voix bruyante étouffe la sienne et l'empêche de se 5 faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, et après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir. 10

La Prière

Ô mon enfant! puissiez- vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté l'amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie et la source du bonheur dont on a désespéré ! Tous 15 les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l'injustice des hommes, s'y retracent au nom de l'éternelle justice, qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l'ouvrage et l'instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le con- 20 cours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté; j'acquiesce à l'ordre qu'il établit, sûr de jouir moimême un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien? 25

En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu'elle est passagère et qu'elle vient d'un corps qui n'est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu'elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. 30

Pour m 'élever d'avance autant qu'il se peut à cet état de bonheur, de force et de liberté, je m'exerce aux sublimes con-

302 \ il. m (El

templations. Je médite nu L'ordre de l'univers, non pour l e tpliquer par de vains oui L'adm

a e, pour adorer V auteur qui s'y tait sentir. J<-

( onverse avet lui, je pénètre to Livine

5 essence, je m'attendrî bienfait

mais je ne le prie pa . Que lui demanderais- je? qu'il ( bai . pour moi le COUTS des choses, qu'il fil des miracles eu ma faveur? Moi qui dois aimer par i tout L'ordre établi

par sa e et maintenu par sa providence, voudiais-je

10 que cet ordre fût troublé pour moi? Non, ce vœu téméraire mériterait d'être plutôt puni qu'exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire; pourquoi lui demander ce qu'il m'a donné? Ne m'a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connaître, la liberté

15 pour le choisir? Si je fais le mal, je n'ai point d'excuse; je le fais parce que je le veux; lui demander de changer ma volonté, c'est lui demander ce qu'il me demande; c'est vouloir qu'il me fasse mon œuvre et que j'en recueille le salaire; n'être pas content de mon état, c'est ne vouloir plus être homme,

20 c'est vouloir autre chose que ce qui est, c'est vouloir le désordre et le mal. Source de justice et de vérité, Dieu clément et bon! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne je fais ce que tu fais, j'acquiesce à ta bonté, je crois partager

25 d'avance la suprême félicité qui en est le prix.

Dans la juste défiance de moi-même, la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j'attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m'égare et si cette erreur m'est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas in-

30 faillible; mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges : car quel homme ne tient pas aux siennes? et combien d'hommes sont d'accord en tout? L'illusion qui m'abuse a beau me venir de moi, c'est lui seul qui m'en peut guérir. J'ai fait tout ce que j'ai pu

55 pour atteindre à la vérité; mais sa source est trop élevée;

quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable? c'est à elle à s'approcher.

La Religion Naturelle et la Religion Révélée

Interrogé maintenant sur la Révélation des Écritures, le Vicaire répond :

Vous ne voyez dans mon exposé que la religion naturelle; 5 il est bien étrange qu'il en faille une autre! Par où connaîtrai-je cette nécessité? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumières qu'il donne à mon esprit et selon les sentiments qu'il inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l'homme et honorable à 10 son auteur puis-je tirer d'une doctrine positive que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés? Montrezmoi ce qu'on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société et pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, et quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau 15 culte, qui ne soit pas une conséquence du mien. Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement? Qu'est-ce que les hommes nous diront de 20 plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d'éclaircir les notions du grand Être, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent, que loin de les ennoblir ils les avilissent; qu'aux mystères inconcevables qui l'environnent ils ajoutent des 25 contradictions absurdes, qu'ils rendent l'homme orgueilleux, intolérant, cruel; qu'au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n'y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain. 30

On me dit qu'il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi; on assigne

304 vu 11 <i

en preuve la diversité des < ultes bizarres qu'ils ont institués, el l'on m- voit pas que 1 ette di : de la fan-

taisie des révélations. I >< que les peup de faire parler Dieu, chacun la fait parler à le et lui

5 a t'ait «lin- ce qu'il a voulu, si l'on n'eût écouté qu( Dieu (lit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la terre.

Il fallait un culte uniforme, je le veux bien; mai tint

était-il donc si important qu'il fallût tout l'appareil rie la

10 puissance divine pour l'établir? Ne confondons point le

cérémonial oie la religion avec la religion. Le 1 dte que

Dieu demande est celui du cœur; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. C'est avoir une vanité bien folle de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la

15 forme de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel et à toutes ses génuflexion-. Eh! mon ami, reste de toute ta hauteur,1 tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité; ce devoir est de toutes les religions, de tous les pa

20 de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une affaire de police; il ne faut point de révélation pour cela.

Le Miracle

Supposons que la majesté divine daigne s'abaisser assez pour rendre un homme l'organe de ses volontés sacrées, 25 est-il raisonnable, est-il juste d'exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre sans le lui faire connaître pour tel? Y a-t-il de l'équité à ne lui donner, pour toutes lettres de créance, que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, et dont tout le reste des hommes ne

1 C. à. d.: reste debout, même sans t'agenouiller tu peux adorer en humilité.

saura jamais rien que par ouï-dire? Par tous les pays du monde, si l'on tenait pour vrais tous les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus, chaque secte serait la bonne; il y aurait plus de prodiges que d'événements naturels, et le plus grand de tous les miracles serait que, là où il y a des s fanatiques persécutés, il n'y eût point de miracles. C'est l'ordre inaltérable de la nature qui montre le mieux la sage main qui la régit; s'il arrivait beaucoup d'exceptions, je ne saurais plus qu'en penser; et, pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui. 10

Qu'un homme vienne nous tenir ce langage: « Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut; reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie; j'ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à la terre de 15 prendre un autre aspect. » A ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à l'instant le maître de la nature? Elle n'obéit point aux imposteurs; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres; et c'est là qu'ils ont bon marché d'un petit nombre de spectateurs déjà disposés 2a à tout croire. Qui est-ce qui m'osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi? Si vos miracles, faits pour prouver votre doctrine, ont euxmêmes besoin d'être prouvés, de quoi servent-ils? autant valait n'en point faire. 25

Reste enfin l'examen le plus important dans la doctrine annoncée; car, puisque ceux qui disent que Dieu fait icibas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés, nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant; et, puisque les magiciens de Pharaon 3c osaient, en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qu'il faisait par l'ordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, n'eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité? Ainsi donc, après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de 35

\ II. Il '1 I

peur de prendre L'œuvre du démon pour ! de D

Que pensez voua de i e dialèle? '

Cciic doctrine, venant de Dieu, doit porter l< ractère de la Divinité; non seulement elle doit non- éclaircii 5 les idées confuses que le raisonnement en trace dan i prit, mais elle doit aussi nous proposer un < ulte, un île,

et des maximes convenables aux attributs p nls

nous concevons -<>n essence. Si donc elle ne nous apprenait que des choses absurdes et sans raison, -i elle ne DOUA

10 inspirait que dc^ sentiments d'aversion p<n;r dos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignait '.u'un Dieu colère, jaloux, vendeur, partial, haïssant les homn. un Dieu de la guerre et des combats, toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et

15 se vantant de punir même les innocents, mon cœur ne serai point attiré vers ce Dieu terrible, et je me garderais de quitter

la religion naturelle pour embrasser celle-là

A l'égard des dogmes, elle me dit qu'ils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle

20 est insuffisante, c'est par l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne: c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir, afin qu'il les croie. La foi s'assure et s'affermit

25 par l'entendement; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire: celui qui charge de mystères, de contradictions, le culte qu'il me prêche, m'apprend par cela même à m'en défier. Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu de ténèbres; il ne m'a point doué d'un entendement

50 pour m'en interdire l'usage: me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison, il l'éclairé.

1 On appelle ainsi en logique l'argument qui se réduit à prouver une chose incertaine et obscure par une autre entachée des mêmes défauts, puis cette seconde par la première.

Je sus- Christ et Socrate

Je vous avoue aussi que la sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon cœur, et auquel j'aurais même regret de trouver quelque bonne réponse. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe: qu'ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et j si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses 10 maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d'esprit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire 15 {De Rep., lib. I), couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus- Christ; la ressemblance est si frappante que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser 20 comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie? Quelle distance de l'un à l'autre! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et, si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. 25 Il inventa, dit-on, la morale; d'autres avant lui l'avaient mise en pratique: il ne fit que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que justice; Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût 3a fait un devoir d'aimer la patrie; Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété; avant qu'il eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où

308 vu. i i -)

puii

don! lui seul ;i donné ' Du sein du plus

furii la plus ha <i la

simplicité des plus héroïque* honora le plui vil d<

5 tous les peuples. La mort di Le, philosophant tranquil-

lement a\i i i la plus d

celle de J< pirant dai Injurié, raillé,

maudit de toul un peupb craindre. Socrate, prenant la coupe énit

10 celui qui la Lui présente et qui pleur- Je au milieu 'l'un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'i . la vie et la mort

de Jésus sont d'un Dieu. Dirons-nous que L'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir? M pas

15 ainsi qu'on invente; et les faits * . dont personnu

doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Au fond, c'est reculer la difficulté san> la détruire; il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eussent fabriqué ce livre, qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le sujet

20 Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni cette morale; et l'Évangile a des caractères de vérité si gr&ft frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui ré-

«5 pugnent à la raison, et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que faire au milieu de toute» ces contradictions? Être toujours modeste et circonspect, mon enfant; respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter ni comprendre, et s'humilier devant le

jo grand Être qui seul sait la vérité.

Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce scepticisme ne m'est nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux points essentiels à la pratique, et que je suis

1 Voyez, dans le discours sur la montagne, le parallèle qu'il fait luimême de la morale de Moïse à la sienne. (Matth., chap. V, vers 21 ss.)

bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cœur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite. Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne m'en mets nullement en peine, 5

Conclusion de la Profession de Foi

Bon jeune homme, soyez sincère et vrai sans orgueil; sachez être ignorant; vous ne vous tromperez ni vous ni les autres. Si jamais vos talents cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur parlez jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser s'ils vous applaudiront. L'abus du 10 savoir produit l'incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire; chacun en veut avoir un à soi. L'orgueilleuse philosophie mène à l'esprit fort comme l'aveugle dévotion mène au fanatisme. Évitez ces extrémités, restez toujours ferme dans la voie de la vérité, ou de ce qui vous 15 paraîtra l'être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ou par faiblesse. Osez confesser Dieu chez les philosophes; osez prêcher l'humanité aux intolérants; vous serez seul de votre parti, peut-être, mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dis- 20 pensera de ceux des hommes. Qu'ils vous aiment ou vous haïssent, qu'ils lisent ou méprisent vos écrits, il n'importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien; ce qui importe à l'homme est de remplir ses devoirs sur la terre, et c'est en s'oubliant qu'on travaille pour soi. Mon enfant, l'intérêt 25 particulier nous trompe; il n'y a que l'espoir du juste qui ne trompe point.

La Profession de Foi du Vicaire Savoyard attira sur Rousseau des attaques violentes. La plus célèbre est le long Mandement de Monseigneur, V Archevêque de Paris portant Condamnation d'un 30 Livre qui a pour titre Emile ou de L'Éducation, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève.

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l'ordre du Sainl Esprit proviseur de Sorbom» tou^

5 les fidèles de notre di .. tion.

I. Saint Paul a prédit, M. I . C. I . ' M. I I | qu'il viendrait <l< i jours ptrUU

gens amateurs d\ fiers, s*

enflés d'orgueil, amateurs des voluptés plutôt qui U i

10 des hommes d'un esprit corrompu <t p, r J |

dans quels temps malheureiu e prédiction l'est-eUe

accomplie plus à la lettre que dan- le nôtre I L'ir* rédulité, enhardir par tonte- les passions, bc présente -ou- toute formes, afin de se proportionner en quelque aorte à tous

15 les ,'il:< S, à tOUS les caractère-, à tOUS I antôt. [>our

s'insinuer dans des esprits qu'elle trouve déjà ensorcelés par la bagatelle, elle emprunte un style léger, agréable et trh

de là tant de romans, également obscènes et impies dont le but est d'amuser l'imagination pour séduire l'esprit et

20 rompre le cœur. Tantôt, affectant un air de profondeur et de sublimité dans ses vues, elle feint de remonter aux premiers principes de nos connaissances, et prétend s'en autoriser pour secouer un joug qui, selon elle, déshonore l'humanité, la Divinité même. Tantôt elle déclame en furieuse contre le

25 zèle de la religion, et prêche la tolérance universelle avec emportement. Tantôt enfin, réunissant tous ces divers langages, elle mêle le sérieux à l'enjouement, des maximes pure- à des obscénités, de grandes vérités à de grandes erreurs, la foi au blasphème; elle entreprend, en un mot, d'accorder les lu-

50 mières avec les ténèbres. Jésus-Christ avec Bélial: et tel est spécialement, M. T. C. F., l'objet qu'on paraît s'être proposé dans un ouvrage récent, qui a pour titre, Emile ou de l'Éducation. Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie, sans être véritablement

«5 philosophe; esprit doué d'une multitude de connaissances

qui ne l'ont pas éclairé, et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite, alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir 5 d'être connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Évangile dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il éteignait dans l'âme de ses lecteurs. Il s'est fait le précepteur du genre humain pour le tromper, le 10 moniteur public pour égarer tout le monde, l'oracle du siècle pour achever de le perdre. Dans un ouvrage sur l'inégalité des conditions, il avait abaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes; dans une autre production plus récente, il avait insinué le poison de la volupté en paraissant le proscrire: dans 15 celui-ci, il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire de l'irréligion

Il y a 27 articles au Mandement. L'auteur d'Emile est accusé de ne « reconnaître aucune religion » ; « il n'accorde pas même à un enfant de 1 5 ans la capacité de croire en Dieu » ; « il ne croit 20 pas nécessaire au salut la connaissance de l'existence de Dieu.» « Il semble qu'il n'ait rejeté la Révélation que pour s'en tenir à la religion naturelle.» « Et comment ces hommes audacieux qui refusent de se soumettre à l'autorité de Dieu même, respecteraientils celle des rois qui sont les images de Dieu, ou celle des magistrats 25 qui sont les images des rois? »... etc. Donc: « Malheur à vous, malheur à la société, si vos enfants étaient élevés d'après les principes de l'auteur d' Emile ! » L'article 27 conclut le Mande ment ainsi:

Nous condamnons le dit livre comme contenant une 30 doctrine abominable, propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la religion chrétienne, établissant des maximes contraires à la morale évangélique ; tendant à troubler la paix des États, à révolter les sujets contre l'autorité de leur souverain; comme contenant un très grand 35

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pleines de haine < onin- 1 I

au ■ dû à ! I.< riturc lainti ■ tradil I

blasphématoû équem e, nous défcndon-

nés de notre d le lire ou retenu; le dit bvn

peines de droit.

Donné à Paris, en notre palais archié] '.. le vii

jour d'août mil sept cent soixante-deux 10 Signé: * CHRISTOPHE, i

Par Monseigneur, ni L . Tom he.

a Nous voici parvenus au dernier acte de la jeunesse.» Il faut trouver une compagne à Emile qui a atteint s me

année. Rousseau parle souvent élève d'une femme idéale —

15 idéale pour Emile, pas idéale en soi.

Je ne veux pas pour cela qu'on trompe un jeune homme en lui peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister;

mais je choisirai tellement le sa maltresse, qu'il-

lui conviennent, qu'ils lui plaisent, et qu'ils servent à corriger 20 les siens.

En voyant des femmes réelles. Kmile les comparera à celle de son rêve, et n'en voudra pas. Et quand il est conduit à la ville, il est plus dégoûté que jamais de la femme qui est le produit de

1 Rousseau répondit une longue et très éloquente lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, iS nov. 1762 (parue en 1763). Ajoutons ici que M. Masson Religion de Rousseau. III, p. 51) cite lettre de Seguier de Saint-Brisson à Rousseau où on lit que beaucouj dévots catholiques le « chérissent ». et que « l'archevêque de Paris a été très fâché, même avant votre Lettre, des horribles épithètes que vous avait données dans son Mandement. » Ce ne serait donc pas l'archevêque qui aurait écrit le Mandev

2 Rappelons que le premier Traité sur l'Éducation des Filles est celui de Fénelon (176S).

l'éducation par la société. « En passant ainsi le temps, nous cherchons toujours Sophie.»

Sophie sera la femme élevée selon les mêmes principes qu'Emile, et qui conviendra à Emile. « En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme ... ils ne diffèrent entre eux S que du plus au moins. En tout ce qui tient au sexe, la femme et l'homme ont partout des rapports et partout des différences ...»

L'homme étant le plus fort, la femme doit accepter cette loi de la nature, et de là cette phrase souvent citée de Rousseau: « Il s'en suit que la femme est faite spécialement pour plaire à 10 l'homme.» Du reste, continue Rousseau, ce n'est pas l'homme qui gagne à cet arrangement, c'est la femme. Car la femme, en plaisant à l'homme — selon l'ordre de la nature — devient facilement la maîtresse de l'homme et a toutes les forces de celui-ci à son service. Ainsi, que la femme ne commette pas la faute de 15 désobéir à la nature et de « provoquer » l'homme.

La Course

Rousseau raconte dans les Confessions, X, qu'il écrivit le Cinquième Livre d'Emile, Sophie, dans les semaines où, pendant qu'on réparait son appartement de Mont -Louis, à Montmorency, il avait accepté l'hospitalité du Maréchal de Luxembourg. Il était 20 logé dans un bâtiment du grand parc, au milieu d'une nature enchanteresse. « C'est dans cette profonde et délicieuse solitude qu'au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'orange, je composai, dans une continuelle extase, le Cinquième livre d'Emile, dont je dus, 25 en grande partie, le coloris assez frais, à la vive impression du local où j'écrivais.»

Voici une des scènes de ce livre, qui est souvent un roman. C'est lors d'une des premières visites d'Emile à la maison de Sophie. 30

A propos de gâteaux, je parle à Emile de ses anciennes courses.1 On veut savoir ce que c'est que ces courses: je

1 Voir plus haut l'extrait: La course, le sens de la vue, et la générosité du Sportsman (2me âge).

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plique, on en rit . on lui demande Mieux que jamais, répond il; ;■ oublié. Quelqu'un de la con de le voir courir, et nue ]<• dire; quelque autn 5 de la proposition; il accepte: on fait rassembler d< trois jeunes gens des environs; on dé ;>our

mieux imiter les anciens jeux, on mel un gati i r le hut. Chacun se tient prêt; le papa donne le signal en frappant des mains. L'agile Emile fend l'air, et au !><>ut de

10 la carrière qu'à peine mes trois lourdauds sont parti-. I reçoit le prix des mains de Sophie, et, non moi éreux

qu'Ênée, fait des présents à tous les -.'

Au milieu de l'éclat du triomphe, Sophie im-

queur et se vante de courir aussi bien que lui. Il ne n

15 point d'entrer en lice avec elle. et. tandis qu'elle s'apprête à l'entrée de la carrière, qu'elle retrou— e sa roi deux

côtés, et que, plus curieuse d'étaler une jambe fine aux yeux d'Emile que de le vaincre à ce combat, elle n g ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l'oreille de la

20 mère; elle sourit et fait un signe d'approbation. Il vient alors se placer à côté de sa concurrente, et le signal n'est pas plus tôt donné, qu'on la voit partir et voler comme un oiseau.

Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elle-

25 fuient, c'est pour être atteintes. La course n'est pas la seule chose qu'elles fassent maladroitement, mais c'e^ la seule qu'elles fassent de mauvaise grâce: leurs coudes en arrière et collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, et les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font

^o paraître autant de sauterelles qui voudraient courir sansauter.

Emile, n'imaginant point que Sophie coure mieux qu'une

1 Enéide, Livre Y. Aux fêtes données en mémoire de son père Ane: Énée après avoir couronné les vainqueurs des courses et des régates, récompense aussi les vaincus.

autre femme, ne daigne pas sortir de sa place et la voit partir avec un souris moqueur. Mais Sophie est légère et porte des talons bas; elle n'a pas besoin d'artifice pour paraître avoir le pied petit; elle prend les devants d'une telle rapidité que, pour atteindre cette nouvelle Atalante,1 il n'a que le temps 5 qu'il lui faut quand il l'aperçoit si loin devant lui. Il part donc à son tour, semblable à l'aigle qui fond sur sa proie; il la poursuit, la talonne, l'atteint enfin tout essoufflée, passe doucement son bras gauche autour d'elle, l'enlève comme une plume, et pressant sur son cœur cette douce charge, il ic achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis criant: Victoire à Sophie ! met devant elle un genou en terre et se reconnaît le vaincu.

Le problème du mariage est au premier plan. Le père de Sophie lui propose cette méthode nouvelle: « Les parents choi- 15 sissent l'époux de leur fille, et ne la consultent que pour la forme: tel est l'usage. Nous ferons entre nous tout le contraire; vous choisirez et nous serons consultés.»

La grande beauté me paraît plutôt à fuir qu'à rechercher dans le mariage. La beauté s'use promptement par la pos- 20 session, au bout de six semaines elle n'est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange, son mari est le plus malheureux des hommes, et, quand elle serait un ange, comment empêchera-t-elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'en- 25 nemis? Si l'extrême laideur n'était pas dégoûtante, je la préférerais à l'extrême beauté; car en peu de temps, l'une et l'autre étant nulles pour le mari, la beauté devient un inconvénient et la laideur un avantage.

L'éducation de Sophie n'est ni brillante, ni négligée; elle 30 a du goût sans étude, du talent sans art, du jugement sans

1 Atalante, célèbre pour son agilité à la course, déclara à la foule de ses prétendants qu'elle ne donnerait sa main qu'à celui Qui la dépasserai* à la course.

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