I VII I
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l'Origine de V Inégalité, écrit en 1753; il publia son « art i< il'Economie Politique», dans le volume V de ï En< ydnpé :
175;. à Montmorency, en 1759, à L'époque de sa grande activité
15 littéraire, en même temps qu'il travaillait a ; .1 La '•
Héloise, il décida de mettre par écrit ses idées sur la Politique.
Mais en revoyant ses notes, il abandonna un projet qu'il
eu de composer un traité complet sur Les Institution P tiques;
et il se borna à donner ses vues sur les fondements de la société 20 civile, et à exposer quelques principes d'organization politique.
Il appela son petit livre, Du Contrat Social}
L'ouvrage fut terminé au mois d'août 1761, et parut en avril
1762, à peu près un an après La Nouvelle Héloise, et quelques
semaines avant Emile.
L'idée de l'existence d'un Contrat Social à l'origine de toute société n'appartient pas à Rousseau. Elle avait été en quelque
1 Voir Confessions, IX, (Éd. Hachette, VIII, 288-0).
2 II y a trois éditions à consulter surtout pour l'étude de ce livre: La grande édition scientifique de Dreyfus-Brisac. Le Contrat Social, édition comprenant, avec le texte définitif, les versions primitivesde l'ouvrage . . . Paris. Alcan 1896. Et deux éditions pour étudiants: celle de G. Beaulavon, Paris, F. Rieder et Cie. 1903. 2meéd. 1914; et celle de C. E. Vaughan, Manchester, L'niversity Press, 191S. Des bibliographies se trouvent chez Beaulavon, pp. 105-113; et chez Vaughan, pp. 166-171.
sorte suggérée, dans les temps modernes, par exemple par La Boétie, De la Servitude Volontaire (1574); et elle avait pris un caractère défini dès le XVIme siècle, chez Hooker (1594) ; puis elle fut reprise au XVIIme siècle, d'abord chez Grotius (1625), puis chez Milton (1649); et surtout chez Hobbes, qui dans son De 5 Cive (1642) partait de l'idée que l'homme étant méchant (homo homini lupus) il faut un contrat pour se garder en commun contre la méchanceté de chacun; et chez Locke qui, dans ses Two Treatises on Civil Government (1690) adoptait l'idée du contrat parce que les hommes sont bons, et veulent s'associer pour développer leur bonté. 10 Rousseau, lui, semble croire que l'homme d'avant la société civile était assez bon pour ne pas avoir besoin de contrat, mais que les rapports devenant plus complexes entre les hommes, le contrat est devenu nécessaire pour assurer la défense contre les égoïsmes particuliers et l'association des intérêts de classes. Le Tractât us 15 Politicus de Spinoza (1670) serait probablement le plus proche de la théorie de Rousseau — mais il n'est pas fini. (Voir sur ce sujet l'excellent résumé de C. E. Vaughan, dans la Préface à son édition du Contrat Social, 1918, pp. lv-lxv.) On a pensé que Rousseau avait emprunté certaines de ses idées aux « Franchises » 20 octroyées dès le XIVme siècle aux bourgeois de Genève par l'évêque Adhémar Fabri, ou à la Constitution de la Genève contemporaine. Il faut admettre ceci avec beaucoup de réserve: « Ce qui est vrai c'est que Rousseau avait trouvé à Genève le principe de la souveraineté populaire, très imparfaitement réalisé dans la pratique, 25 mais du moins proclamé en théorie. Il n'a pas été plus inspiré par les institutions de Calvin que par les franchises de Fabri, mais il a été frappé de ce qu'une ville d'une population modérée, ni très riche, ni très pauvre, avait pu réaliser une ombre du régime démocratique.» (Beaulavon, Édition du Contrat Social, Paris 30 1914, p. 68.)
Le premier chapitre du livre commence par ces mots fameux: L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. C'est-à-dire, l'homme (qui naît avec le désir du bonheur) avait trouvé, dans les temps préhistoriques, le monde ouvert pour réaliser librement $z ce bonheur. Il pouvait choisir pour y habiter les endroits de la rerre où la nature lui fournissait tout ce qu'il fallait pour satisfaire
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10 dana l'état de nature, maia « dan
Alors le problème fondamental de la politique - Qui aura autorité pour imposer ou régler i ette « ont rail Rousseau répond:
(i) « Aucun homme n'a une autorité naturelle sur son sem- 15 blable 1 (I, 4).
(2) « La force ne produit aucun droit 1 (1
(3) Mais l'homme peut consentir, par un contrat social à se contraindre lui-même volontairement, à abandonner sa lib< pour assurer l'ordre social et la plus grande somme possible de
20 bonheur pour lui.
C'est précisément ce qu'il a fait, et cette contrainte votant cette « convention » de limiter son action, ce « contrat social » est la « base de toute autorité légitime parmi les hommes • (I, Le Contrat Social présuppose « l'aliénation totale de chaque 25 associé avec tous ses droits à toute la communauté » (I. 6). Cette communauté — ou État — organisera alors, sur une base équitable, ces « droits » qui lui ont été abandonnés; il faudra que chaque « associé » ait autant d'avantages que possible, et aussi peu de désavantages que possible. Les citoyens « n'aliènent leur liberté 30 que pour leur utilité » (I, 2).
Reprenons ces trois thèses:
(1) « Aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable.» Quand on affirme, comme déjà Aristote, et plus tard Grotius et Hobbes. qu'il y a des hommes faits pour gouverner 35 (les rois) et d'autres pour être gouvernés (les peuples», on prend l'effet pour la cause: c'est à dire on affirme ce qui a été longtemps, et ce qui est encore en beaucoup de pays, mais on ne le justifie pas. Rousseau rappelle le raisonnement naïf prêté à l'empereur
romain Caligula: «Comme ceux qui régnent sur les bêtes — les bouviers, les chevriers, les pasteurs — ne sont pas eux-mêmes des bœufs, des chèvres, et des brebis, mais des hommes, et comme ils sont nés pour de plus hautes destinées que leurs troupeaux, ainsi faut-il se souvenir que moi, qui règne sur le plus noble trou- 5 peau de l'espèce humaine, je diffère en nature de mes sujets, que je suis né pour une destinée plus haute et plus divine qu'eux » l (Philon, De Legatione).
(2) « La force ne produit aucun droit.» Voici le grand chapitre de Rousseau. 10
Du Droit du plus Fort (I, 3)
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir.2 De là le droit du plus fort, droit pris ironiquement en apparence et réellement établi en principe. Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance 15 physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?
Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il 2a n'en résulte qu'un galimatias inexplicable; car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause: 3
1 II y a cependant une question du droit divin des rois; mais c'est en somme une question théologique que Rousseau n'aborde point ici. La théocratie présuppose tout un système de croyances religieuses ... et dans le Contrat Social Rousseau cherche justement si on peut justifier le gouvernement d'hommes par des hommes sans avoir recours à une théologie. Il touche la question dans l'introduction à la première ébauche du Contrat Social, et dans la 6me des Lettres de la Montagne.
2 C'est à dire: à moins que le plus fort ne s'arrange de façon à ce que sa force corresponde avec le droit; alors si, par accident, il perd l'autorité de la force, celle du droit lui reste toujours.
3 Un jour le droit sera une chose (quand le plus fort veut ceci), une autre fois, le droit sera autre chose (quand le fort veut cela); alors aussi bien dire qu'il n'y a pas de droit.
toute fon e qui urmonte la pi m droit
Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on !<• peut \é ment i et puisque le plus fort a toujo que de en sorte qu'on Or, qu\
5 qu'un droit qui périt quand la fnn S"il faut o
par force, «»n n'a pas besoin d'obéir ; l'on
n'est plus forcé d'obéir, on n'y est plus obligé ( ta oit donc que le mot droit n'ajoute rien à I rien du tout.
10 Obéissez aux puissances. Si cela veut din & la
force, le précepte est bon, mais superflu; je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puis vient de Dieu, je
L'avoue; mais toute maladie en vient aussi: est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Ou'un brigand me
15 surprenne au coin d'un bois, non-seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrai la soustraire. SUÎS-je en conscience obligé de la donner? Car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.
Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on 1.
20 obligé d'obéir qu'aux puissances légitime-. Ainsi, ma question primitive revient toujours. [C'est à dire: quelle serait une « puissance légitime 1 à laquelle l'homme « né libre », mais aujourd'hui « dans les fers » doit et peut « obéir » ? CI, 1. )]
25 (3) Le Contrat Social. « Puisqu'aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes » I. 4 .
Rousseau discute la nature de ces « conventions » dans le
30 chapitre,
Le Pacte Social I, 6)
Le problème peut se ramener à ceci:
« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse
pourtant qu'à lui-même,1 et reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre modification les rendrait 5 vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues, jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle en perdant ia la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir: l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ; car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et, 15 la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, et nul associé n'a plus rien à réclamer: car, s'il restait quelques droits aux particuliers, 20 comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun, étant en quelque point son propre juge, prétendrait bientôt l'être en tout; l'état de nature subsisterait, et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine. 25
Enfin, chacun se donnant à tous ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a.
Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son 30 essence, on trouvera qu'il se réduit aux ternies suivants:
1 C'est à dire, veuille lui-même, parce que c'est son avantage social dans les conditions d'agglomération de populations, limiter ses désirs naturels; il y perdra moins qu'en refusant, et il y gagnera la protection des autres contre des attaques d'un « outlaw ».
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indivisible du tout 5 A l'instant, au lieu <1<- la personne particulière de contractant, cet acte d'association produit un corp et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit «le < e mén* commun, sa vie ri sa volonté. Cette personne publique,
io qui se forme ainsi par l'union de bOUt -ait au-
trefois le nom de cité, et prend maintenant celui de répuUi ou de corps politique, lequel est appelé par BCS meml :
quand il est passif; souverain^ quand il est actif; puis* i en le comparant à >e> semblables.1 A L'égard fies ass<
15 ils prennent collectivement le nom de peuple, et .-'appellent en particulier eitoyens, comme participants à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont emp'
20 dans toute leur précision.
De l'État Civil (I, 8
Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seule- 25 ment que la voix du devoir, succédant à l'impulsion physique. et le droit à l'appétit, l'homme, qui, jusque-là, n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il
1 Par exemple, le peuple de France sera état en tant qu'il est considéré comme soumis à sa constitution et à ses lois, souverain en tant qu'il s'est donné cette constitution et ces lois, puissance en tant qu'il affirme ses droits vis-à-vis de ceux d'autres peuples.
tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point, que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir $ sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa 10 liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n'a pour borne que les forces de l'individu, de 15 la liberté civile, qui est limitée par la liberté générale, et la possession, qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif.
On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquit de l'état 20 civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui, car l'impulsion du seul appétit est l'esclavage,1 et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est la liberté. Mais je n'en ai déjà que trop dit sur cet article, et le sens philosophique du mot liberté n'est pas ici de mon sujet. 25
Les extraits suivants, empruntés à des chapitres subséquents, expliqueront encore la pensée de Rousseau.
Des Formes du Pouvoir Souverain Cil, 4)
Il est si faux que dans le contrat social il y ait, de la part des particuliers, aucune renonciation véritable, que leur
1 Esclavage de ses sens, de ses instincts, de la passion . . . liberté, car on choisit intelligemment, et non passivement et instinctivement, entre les différents motifs d'action.
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situation, pai l'effet de 1 1 frfltmtnt p
rable à ce qu'elle était auparavant, et qu alié-
nation ils n'ont fait qu'un »•< ban
incertaine et précaire (outre une autre meule plu-
s Mire, de l'indépendant e naturelle < outre la liberté, du pouvoir
de nuire à autrui (outre leur propre BÛreté, et de leur I
que d'autres pouvaient surmonter i outre un droit que l'union
sociale rend invincible. Leur vie | qu'Ai ont
à l'Etat, en est continuellement proté
10 posent pour sa défense, que font -ils alors, que lui rendrqu'ils ont reçu de lui? Que font-ils qu'ils ne fissent plu^ fréquemment et ave< plus de danger dan- l'état de nature. lorsque livrant des combats inévitables, il- défendraient, au
péril de leur vie, ce qui leur -ert à la O rî I US ont à
15 combattre au besoin pour la patrie, il est vrai, ma; nul
n'a jamais à combattre pour soi. Ne gagne-t-on pas encore à courir, pour ce qui fait notre sûreté, une partie des risque> qu'il faudrait courir pour nous-mêmes sitôt qu'elle nous serait ôtée?
Des Suffrages (IV, 2)
20 II n'y a qu'une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime: c'est le pacte social; car l'association civile est l'acte du monde le plus volontaire; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu. Dé-
25 cider que le fils d'un esclave naît esclave, c'est décider qu'il ne naît pas homme.
Si donc, lors du pacte social, il s'y trouve des opposant-, leur opposition n'invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu'ils n'y soient compris; ce sont des étrangers parmi
30 les citoyens. Quand l'État est institué, le consentement est dans la résidence; habiter le territoire, c'est se soumettre à la souveraineté.
du contrat social 327
Formule du Pacte Social
Rousseau ne croit pas que ce Pacte Social ait été historiquement juré; c'est une convention tacite indispensable à la société civile. Mais il ne dit pas qu'une telle convention ne puisse pas être explicitement formulée.
On lui demanda un jour (1764) de préparer un Projet de Con- 5 stitution pour la Corse 1 qui essayait de secouer le joug de Gênes. Il commença, mais n'acheva pas ce travail. Parmi ses notes on trouve cette « Formule de Serment prononcé sous le Ciel, et la Main sur la Bible »:
Corses, faites silence, je vais parler au nom de tous . . . Que 10 ceux qui ne consentiront pas s'éloignent, et que ceux qui consentent lèvent la main. — Au nom de Dieu tout puissant et sur les Saints Évangiles, par un serment sacré et irrévocable, je m'unis de corps, de biens, de volonté, et de toute ma puissance à la nation corse, pour lui appartenir en toute propri- 15 été, moi, et tout ce qui dépend de moi. Je jure de vivre et de mourir pour elle, d'observer toutes ses lois et d'obéir à ses chefs et magistrats légitimes en tout ce qui sera conforme aux lois. Ainsi, Dieu me soit en aide en cette vie et fasse miséricorde à mon âme. Vivent à jamais la liberté, la justice, 20 et la République des Corses. Amen. — Et tous, tenant la main droite élevée, répondront: Amen.
Voici deux applications de la théorie du Pacte Social.
Le Droit de Propriété (I, 9) 2
. . . L'État, à l'égard de ses membres, est maître de tous leurs biens par le contrat social [aliénation totale de chaque 25 associé avec tous ses droits à toute la communauté] : mais il ne l'est, à l'égard des autres puissances que par le droit de premier occupant qu'il tient des particuliers.
1 Voir pour les circonstances dans lesquelles fut rédigé ce projet, C. E. Vaughan, Political Writings of Rousseau (1915), Vol. II, pp. 292-368.
2 Voir déjà les extraits sur ce sujet, du Discours sur V Inégalité.
Le droit de premiei int, qui
du plufl f«»rt, ni- de> un! un \ rai droit q | tblitteil
de ^lui de propriété. Tout homme a naturellement droit à
tout ce qui lui est oéV essain itif qui 1<
5 propriétaire de quelque bien L'exclut i
part étant faite, il doit l'y bon
la l Ommunauté. Voilà pourquoi le droit de premi<
-i faillie dans l'état de oatui tout homme
civil. On respecte moins dan- (c droit OC qui - itrui
io que ce qui n'est pas à bol
l'.n général, pour autoriser BUT un terrain queleonque le droit de premier occupant, il faut éditions suivantes:
premièrement, qu< rrain ne soit encore habité par per-
sonne; secondement, qu'on n'en occupe que la quantité
15 dont on a besoin pour subsister; en troisième lieu, qu'on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul signe de propriété qui, au défaut de titres juridiques, doive être rer-pecté d'autrui.
20 En effet, accorder au besoin et au travail le droit de premier occupant, n'est-ce pas 1 étendre aussi loin qu'il peut aller? Peut-on ne pas donner des bornes à ce droit? Suffira-t-il de mettre le pied sur un terrain commun pour s'en prétendre aussitôt le maître? Suffira-t-il d'avoir la force d'en écarter
25 un moment les autres hommes pour leur ôter le droit d'y jamais revenir? Comment un homme ou un peuple peut-il s'emparer d'un territoire immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable, puisqu'elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que
30 la nature leur donne en commun? Quand Xunès Balboa l prenait sur le rivage possession de la mer du Sud et de toute l'Amérique méridionale, au nom de la couronne de Castille, était-ce assez pour en déposséder tous les habitants et en exclure tous les princes du monde? Sur ce pied-là, ces ce-
1 Voir Note sur Emile, p. 230.
rémonies se multipliaient assez vainement, et le roi catholique n'avait tout d'un coup qu'à prendre de son cabinet possession de tout l'univers, sauf à retrancher ensuite de son empire ce qui était auparavant possédé par les autres princes
Le Droit de Vie et de Mort (II, 5)
Le traité social a pour fin la conservation des contractants. s Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres, doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or, le citoyen n'est plus juge du péril auquel la loi veut qu'il s'expose; et quand le prince 10 lui a dit: Il est expédient à l'État que tu meures, il doit mourir; puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'État. 15
La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue; c'est pour n'être pas la victime d'un assassin que l'on consent à mourir, si on le devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie, on ne songe qu'à la garantir, et il n'est pas à présumer qu'un 20 des contractants prémédite de se faire pendre.
D'ailleurs tout malfaiteur, attaquant le droit social, devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie; il cesse d'en être membre en violant ses lois, et même il lui fait la guerre. Alors, la conservation de l'État est incompatible avec la 25 sienne; il faut qu'un des deux périsse: et quand on fait mourir le coupable, c'est moins comme citoyen que comme ennemi. Les procédures, le jugement, sont les preuves de la déclaration qu'il a rompu le traité social, et, par conséquent, qu'il n'est plus membre de l'État. Or, comme il est reconnu 3a tel, tout au moins par son séjour, il en doit être retranché par l'exil, comme infracteur du pacte, ou par la mort, comme ennemi public, car un tel ennemi n'est pas une personne mo-
^O vie ET 0
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de faiblesse ou de paresse dans l« • : il n'y a p
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qu'on ne peut conserver sans danger
Le Pu 1*1.1 & -in
Ce sont Ici les pages dont Révolution Française quand eue ■ rcnveiaé la monarchie, et qui io expriment encore le credo de la démocratie n iple
qui a accepte le pacte social est souverain, et rote tOUJOUH
verain.
Que la Souveraineté est Inaliénable II, |
La première et la plus importante conséquence des principes ci-devant établis est que la volonté générale peut seule
15 diriger les forces de l'État selon la fin de son institution, qui est le bien commun; car si l'opposition des intérêt- particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétl'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. ( ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme
20 le lien social; et, s'il n'y avait pas quelque point dans lequel
tous les intérêts s'accordent, nulle société ne saurait exister.
Or, c'est uniquement sur cet intérêt commun que la société
doit être gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté, n'étant que l'exercice de la
25 volonté générale, ne peut jamais s'aliéner, et que le souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
En effet, s'il n'est pas impossible qu'une volonté particu-
}o lière s'accorde, sur quelque point, avec la volonté générale,
il est impossible au moins que cet accord soit durable et constant; car la volonté particulière tend, par sa nature, aux préférences, et la volonté générale à l'égalité. Il est plus impossible encore qu'on ait un garant de cet accord, quand même il devrait toujours exister: ce ne serait pas un effet 5 de l'art, mais du hasard. Le souverain peut bien dire: je veux actuellement ce que veut un tel homme, ou du moins ce qu'il dit vouloir; mais il ne peut pas dire: ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore, puisqu'il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l'avenir, 10 et puisqu'il ne dépend d'aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l'être qui veut. Si donc le peuple promet simplement d'obéir, il se dissout par cet acte; il perd sa qualité de peuple: à l'instant qu'il y a un maître, il n'y a plus de souverain, et dès lors le corps politique est 15 détruit.
Ce n'est point à dire que les ordres des chefs ne puissent passer pour des volontés générales, tant que le souverain, libre de s'y opposer, ne le fait pas. En pareil cas, du silence universel, on doit présumer le consentement du peuple. 20
La volonté générale du peuple souverain est toujours bonne; au moins elle tend à l'être toujours dans ses intentions, même si elle ne réussit pas à l'être toujours en fait. Rousseau traite cette question capitale — car l'excellence de l'État dépend avant tout de l'excellence du souverain — dans un des chapitres les plus 25 discutés du livre: Si la Volonté Générale peut Errer (II, 3) dont voici les premières lignes:
... La volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique; mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. 30 On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours; jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir le mal.
Rousseau admet ici qu'il peut arriver qu'un peuple tout entier se trompe; alors il distingue la « volonté de tous » - - qui peut 35
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r, de la i voloni du bien de to io y tri *>n n
d'avantage et son minimum d< allait plus l«>in que I quand . S
$ d'un Crime: L< p< • ;•■ est toujours subi
trompe.» Mais, même SI la vol t tue
jamais la volonté générale, qui peut
éclipses s'allirmer de nouveau.
Que la Volonté Générale est Indestructible IV, i
Tant que plusieurs hommes réunis idèrent comme un
10 seul corps, ils n'ont qu'une volonté, qui se rapporte à la commune conservation et au bien-être général. Alors, t les ressorts de l'État sont vigoureux et simple-, ses maximes sont claires et lumineuses; il n'a point d'intérêts embrouillé.-, contradictoires; le bien commun se montre partout a.
15 évidence, et ne demande que du bon sens pour être aperçu. La paix, l'union, l'égalité sont ennemies des subtilité- politiques. Les hommes droits et simples sont difficiles à tron:; à cause de leur simplicité; les leurres, les prétextes raffi ne leur en imposent point: ils ne sont pas même assez fins
20 pour être dupes. Quand on voit chez le plus heureux peuple du monde des troupes de paysans régler les affaires d'État sous un chêne,1 et se conduire toujours sagement, peut-on s'empêcher de mépriser les raffinements des autres nations, qui se rendent illustres et méprisables avec tant d'art et de
25 mystères?
Un État ainsi gouverné a besoin de très peu de lois: à mesure qu'il devient nécessaire d'en promulguer de nouvel" cette nécessité se voit universellement. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n'est
1 Rousseau parle des petits cantons de la Suisse qui ont chaque année leur assemblée populaire {Landsgemeinde) pour voter des lois et choisir des magistrats.
question ni de brigues ni d'éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu'il sera sûr que les autres le feront comme lui.
Ce qui trompe les raisonneurs, c'est que ne voyant que des États mal constitués dès leur origine, ils sont frappés 5 de l'impossibilité d'y maintenir une semblable police. Ils rient d'imaginer toutes les sottises qu'un fourbe adroit, un parleur insinuant, pourrait persuader au peuple de Paris ou de Londres. Ils ne savent pas que Cromwell eût été mis aux sonnettes * par le peuple de Berne, et le duc de Beaufort 2 10 à la discipline par les Genevois.
Mais quand le nœud social commence à se relâcher et l'État à s'affaiblir, quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l'intérêt commun s'altère et trouve des opposants; l'unani- 15 mité ne règne plus dans les voix; la volonté générale n'est plus la volonté de tous; il s'élève des contradictions, des débats, et le meilleur avis ne passe point sans disputes.
Enfin, quand l'État, près de sa ruine, ne subsiste plus que par une forme illusoire et vaine, que le lien social est rompu 20 dans tous les cœurs, que le plus vil intérêt se pare effrontément du nom sacré du bien public, alors la volonté générale devient muette; tous, guidés par des motifs secrets, n'opinent pas plus comme citoyens que si l'État n'eût jamais existé, et l'on fait passer faussement, sous le nom de lois, 25 les décrets iniques qui n'ont pour but que l'intérêt particulier.
S 'ensuit- il de là que la volonté générale soit anéantie ou corrompue? Non: elle est toujours constante, inaltérable et pure: mais elle est subordonnée à d'autres qui l'emportent sur elle. Chacun, détachant son intérêt de l'intérêt commun, 3c voit bien qu'il ne peut l'en séparer tout à fait; mais sa part du mal public ne lui paraît rien auprès du bien exclusif qu'il
1 L'éditeur n'a pu trouver aucun renseignement sur cette expression.
2 Duc de Beaufort (1616-1619), célèbre dans les guerres de la Fronde, adversaire de Mazarin et du parti royal, idole de la populace.
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prétend l'approprier. ( «• bien partie uli< le bien général pour ion propre infc rtemenf
qu'un autre. Même en vendant
il n'éteint pa en lui la volonté le; il l'élude. La 5 faute qu'il commet est de changer l'état de la que de
répondre autre chose qu [u'on lui fomanAi qu'au lieu de dire, par bob suffrage, U ■ . . ÉUU il dit, il est avantageux à tel homme ou à (d park' que trt ou tel (iris passe. Ainsi, la loi de l'ordre public dans les blées
ro n'est pas tant d'y maintenir la volonté générale, que de faire qu'elle soit interrogée et qu'elle réponde toujour>
Le Législatiir
La volonté générale s'exprime par la lois; mais la volonté générale étant faillible dans ses vues quoique bonne dans ses intentions, il lui faut un guide, une intelligence supérieure qui lui 15 inspire un « bien » non trompeur.
De la Loi (II, 6)
Le peuple soumis aux lois en doit être l'auteur: il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de la société; mais comment les régleront-ils? Sera-ce d'un commun accord, par une inspiration sublime? Le corps
»o politique a-t-il un organe pour énoncer ses volonté-"-' Qui lui donnera la prévoyance nécessaire pour en former les actes et les publier d'avance, ou comment les prononcera-t-il au moment du besoin? Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement
25 ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile, qu'un système de législation? De lui-même, le peuple veut toujours le bien; mais, de luimême, il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite; mais le jugement qui la guide n'est pas
*o toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels qu'ils sont, quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître; lui montrer
le bon chemin qu'elle cherche, la garantir de la séduction des volontés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, balancer l'attrait des avantages présents et sensibles, par le danger des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent, le public veut le bien qu'il ne 5 voit pas. Tous ont également besoin de guides; il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison; il faut apprendre au peuple à connaître ce qu'il veut. Alors, des lumières publiques résulte l'union de l'entendement et de la volonté dans le corps social; de là, l'exact concours des 10 parties, et enfin la plus grande force du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur.
Plus exactement Rousseau veut dire que le peuple devrait être l'auteur des lois, puisqu'il va prouver que le peuple n'en peut être l'auteur. Le peuple passera simplement ces lois du 15 législateur. (Voir II, 7.)
Du Législateur (il, 7)
Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions et qui n'en éprouvât aucune; qui n'eût aucun rapport avec notre nature et qui la connût à 20 fond ; dont le bonheur fût indépendant de nous, et qui pourtant voulût bien s'occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps, se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre.1 Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes 25
Il est vrai qu'un grand prince est un homme rare; que sera-ce d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit proposer; celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n'est que l'ouvrier qui la
1 Un peuple ne devient célèbre que quand sa législation commence à décliner. On ignore durant combien de siècles l'institution de Lycurguv. fit le bonheur des Spartiates avant qu'il fût question d'eux dans le reste de la Grèce. (Note de Rousseau.)
VII II <l
monte et la fait marcher. Dan mec des soc!
dit Montesquieu, publiques qui
l'institution, i uite l'institution qui forme b
des républiques. »l 5 Celui qui i otreprendre d'instituer un ; doit se
sentir en état de i banger, pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu, qui, par lui-m<' t un
tout parfait et solidaire, en partie d'un plu.^ grand tout. cet individu reçoive, en quelque sort rie et son être;
10 d'altérer la constitution de l'homme pour la renfort substituer une existence partielle et moral» phy-
sique et indépendante que non- avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses force- propres,
pour lui en donner qui lui soient étrai dont il ne
15 puisse faire usage sans le secours d'autrui. Plunaturelles sont mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi L'institution est solide et
parfaite; en sorte que si chaque citoyen n'est rien, ne peut rien que par tous les autres, et que la force acquise par le tout 20 soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu'elle puisse atteindre.
Le législateur est, à tous égards, un homme extraordinaire dans l'État.
25 La plupart des pays d'Europe avaient des lois dont les racines semblaient trop enfoncées dans la nuit des temps pour s'adapter aux idées nouvelles. « Il est encore en Europe — dit -il cependant — un pays capable de législation: c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et
30 défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe >\2 La liberté politique de la
1 Grandeur et Décadence des Romains. Chap. I.
2 On a souvent voulu voir dans ces mots une prophétie qui se serait réalisée par l'avènement de Napoléon, né en Corse sept ans après la du-
Corse était alors discutée en Europe, comme dans la deuxième décade du XIXme siècle celle de la Grèce. (On trouvera l'histoire des efforts de la Corse pour s'affranchir du joug de Gènes, dans C. S. Vaughan, Political Writings of Rousseau, Vol. II, pp. 292-305.) L'allusion de Rousseau ne fut pas perdue puisque 5 deux ans après la publication du Contrat Social, en 1764, on lui demandait un projet de Constitution pour la Corse.
Le Prince et les Magistrats
Pour veiller à l'exécution des lois, le peuple souverain délègue son pouvoir à un gouvernement.
Du Gouvernement en général (III, 1)
. . . Qu'est-ce donc que le gouvernement? Un corps in- 10 termédiaire établi entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l'exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique. Les membres de ce corps s'appellent magistrats ou rois, c'est à dire gouverneurs,1 et le corps entier porte le nom de prince 15
Du Principe qui Constitue les Diverses Formes de Gouvernement (III, 2)
Plus les magistrats sont nombreux, plus le gouvernement est faible. Comme cette maxime est fondamentale, appliquons-nous à la mieux éclaircir.
Nous pouvons distinguer dans la personne du magistrat trois volontés essentiellement différentes. Premièrement, 20 la volonté propre de l'individu, qui ne tend qu'à son avantage particulier; secondement, la volonté commune des magistrats, qui se rapporte uniquement à l'avantage du prince, et qu'on
blication du Contrat Social. Rousseau en tous cas ne parle ici que de l'organisation politique de l'île, et sur ce point sa prophétie ne s'est point réalisée.
1 Rois, du latin « reges », même racine que le verbe « regulare », régler, gouverner, diriger.
peul appeler volonté de laquelli i l :■■'■.>'■ Je pu
port ii gouvernement, et particule • rapport fc II
dont le gouvernement fait partir; en troisième lieu, la volonté du peuple ou la volonté souveraine, laquelle i »rale,
5 tant pur rapport à l'Étal .t, que p.'tr
rapport au gouvernement considéré comme partie du tout. Dana une législation parfaite, la volonté particulière ou individuelle doit être nulle, la volonté de corps propn gouvernement très subordonna . par i icnt, la
10 volonté générale ou souveraine toujours dominante et la règle unique de toutes les autres.
Selon l'ordre naturel, au contraire, ces différentes voloi deviennent plus actives à mesure qu'elles se concentrent. Ainsi, la volonté générale est toujours la plus faible, la volonté 15 de corps a le second rang, et la volonté particulière le premier de tous; de sorte que, dans le gouvernement, chaque membreest premièrement soi-même, et puis magistrat, et pui> citoyen, gradation directement opposée à celle qu'exige l'ordre a Cela posé, que tout le gouvernement soit entre les mains 20 d'un seul homme, voilà la volonté particulière et la volonté de corps parfaitement réunies, et par conséquent celle-ci au plus haut degré d'intensité qu'elle puisse avoir. Or. comme c'est du degré de la volonté que dépend l'usage de la force, et que la force absolue du gouvernement ne varie 25 point, il s'ensuit que le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.
Au contraire, unissons le gouvernement à l'autorité législative; faisons le prince du souverain, et de tous les citoyens autant de magistrats; alors la volonté de corps, confondue 30 avec la volonté générale, n'aura pas plus d'activité qu'elle, et laissera la volonté particulière dans toute sa force. Ainsi, le gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum de force relative ou d'activité.
Ces rapports sont incontestables, et d'autres considérais tions servent encore à les confirmer. On voit, par exemple.
que chaque magistrat est plus actif dans son corps que chaque citoyen dans le sien, et que, par conséquent, la volonté particulière a beaucoup plus d'influence dans les actes du gouvernement que dans ceux du souverain; car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction du gouverne- 5 ment, au lieu que chaque citoyen, pris à part, n'a aucune fonction de la souveraineté. D'ailleurs, plus l'État s'étend, plus sa force réelle augmente, quoiqu'elle n'augmente pas en raison de son étendue; mais l'État restant le même, les magistrats ont beau se multiplier, le gouvernement n'en acquiert 10 pas une plus grande force réelle, parce que cette force est celle de l'État, dont la mesure est toujours égale. Ainsi, la force relative ou l'activité du gouvernement diminue, sans que sa force absolue ou réelle puisse augmenter.
Il est sûr encore que l'expédition des affaires devient plus 15 lente à mesure que plus de gens en sont chargés; qu'en donnant trop à la prudence, on ne donne pas assez à la fortune; qu'on laisse échapper l'occasion, et qu'à force de délibérer, on perd souvent le fruit de la délibération.
Je viens de prouver que le gouvernement se relâche à 20 mesure que les magistrats se multiplient, et j'ai prouvé ci-devant que plus le peuple est nombreux, plus la force réprimante doit augmenter: d'où il suit que le rapport des magistrats au gouvernement doit être inverse du rapport des sujets au souverain, c'est-à-dire que plus l'État s'agrandit, 25 plus le gouvernement doit se resserrer, tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l'augmentation du peuple.
Au reste, je ne parle ici que de la force relative du gouvernement, et non de sa rectitude; car, au contraire, plus le magistrat est nombreux, plus la vo^nté de corps se rapproche 30 de la volonté générale; au lieu que, sous un magistrat unique, cette même volonté de corps n'est, comme je l'ai dit, qu'une volonté particulière. Ainsi, l'on perd d'un côté ce qu'on peut gagner de l'autre, et l'art du législateur est de savoir fixer le point où la force et la volonté du gouvernement, tou- 35
340 vu ii'i'
jours en proportion réciproque, le combinent dam le rapport le plus avantageux à l'État.
Rousseau adopte la < Lassifu al ion ments en démot rat iq bique, l
5 Rousseau écrivait à la veille des révolutioi fran-
çaise, son appréciation du renique est pai
ment importante. La voici en grande ;
De la Monarchie ^III, 6) • •••••••••«
Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra tou; gouvernement monarchique au-de- .blicain.
10 que, dans celui-ci, la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclata ipables,
qui les remplissent avec honneur; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont, le plus souvent, que de petits brouillons, de petits fripon-, de petits intrigants,
15 à qui les petits talents, qui font, dans les cour.-, parvenir aux grandes places, ne servent qu'à montrer au public leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince, et un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu'un sot à
20 la tête d'un gouvernement républicain. Aussi quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu'il trouve, et cela fait époque dans un pays.1
25 Pour qu'un État monarchique pût être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne. Il est plus aisé de conquérir
1 « Compliment à l'adresse de Choiseul alors premier ministre dont Rousseau espérait ainsi s'assurer la bienveillance, comme il le déclare dans les Confessions, II, n. Ce paragraphe tout entier avait d'ailleurs été intercalé à la dernière minute par Rousseau dans le texte primitif (lettre à Rey, 6 janv. 1762). Il n'empêcha pas les persécutions. » {Note de Beaulavon.)
que de régir. Avec un levier suffisant, d'un doigt on peut ébranler le monde, mais pour le soutenir, il faut les épaules d'Hercule. Pour peu qu'un État soit grand, le prince est presque toujours trop petit. Quand, au contraire, il arrive que l'État est trop petit pour son chef, ce qui est très rare, 5 il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant toujours la grandeur de ses vues, oublie les intérêts des peuples, et ne les rend pas moins malheureux, par l'abus des talents qu'il a de trop, qu'un chef borné, par le défaut de ceux qui lui manquent. Il faudrait, pour ainsi dire, qu'un royaume 10 s'étendît ou se resserrât à chaque règne, selon la portée du prince ; au lieu que les talents d'un sénat, ayant des mesures plus fixes, l'État peut avoir des bornes constantes et l'administration n'aller pas moins bien.
Le plus sensible inconvénient du gouvernement d'un 15 seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort, il en faut un autre; les élections laissent des intervalles dangereux; elles sont orageuses et, à moins que les citoyens ne soient d'un désintéressement, d'une intégrité que ce gou- 20 vernement ne comporte guère, la brigue et la corruption s'en mêlent. Il est difficile que celui à qui l'État s'est vendu ne le vende pas à son tour, et ne se dédommage pas, sur les faibles, de l'argent que les puissants lui ont extorqué. Tôt ou tard, tout devient vénal sous une pareille administration; 25 et la paix dont on jouit alors sous les rois est pire que le désordre des interrègnes.
Qu'a-t-on fait pour prévenir ces maux? On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles, et l'on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute à la 30 mort des rois, c'est-à-dire que, substituant l'inconvénient des régences à celui des élections, on a préféré une apparence tranquille à une administration sage, et qu'on a mieux aimé risquer d'avoir pour chef des enfants, des monstres, des imbéciles, que d'avoir à disputer sur le choix des bons rois; 35
342 vu. m -)
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5 tT'en ai-je donné l'exemple?- Ah! répondit le fils, votre père n'était pas roi. •
Tout concourt à priver de ju I de raison un hoi
élevé pour commander aux autn On pn ad beaucoup de peine, à ce qu'on «lit, pour i lx jeunes princes l'art
io de régner; il ne paraît pas que cette éducation leur profite. On ferait mieux <le commencer par leur « r l'art d'o-
béir. Les plus grands rois qu'ait célébrés l'histoire n'ont point été élevés pour régner, c'est une science qu'on ne pos jamais moins qu'après l'avoir trop apprise et qu'on acquiert
15 mieux en obéissant qu'en commandant. Nom uli. idem ac brevissimus bonorum malarumgut rerum cogitare quid oui rudueris sut alto principe, aut volueri
Une suite de ce défaut de cohérence est l'incon.-tance du gouvernement royal, qui, se réglant tantôt sur un plan, tantôt
20 sur un autre, selon le caractère du prince qui règne ou gens qui régnent pour lui, ne peut avoir longtemps un objet fixe ni une conduite conséquente, variation qui rend toujours l'État flottant de maxime en maxime, de projet en projet, et qui n'a pas lieu dans les autres gouvernements où le prince
25 est toujours le même. Aussi voit-on qu'en général, s'il y a plus de ruse dans une cour, il y a plus de sagesse dans un sénat, et que les républiques vont à leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies, au lieu que chaque révolution dans le ministère en produit une dans l'État, la maxime
30 commune à tous les ministres, et presque à tous les rois, étant de prendre en toute chose le contre-pied de leur prédé cesseur.
1 « Car le meilleur moyen et le plus court à la fois, de discerner ce qui est bien et ce qui est mal. c'est de te demander ce que tu aurais ou n'aurais pas voulu si c'était un autre que toi qui fût roi » (Tacite, Hist. I, 16).
De cette même incohérence se tire encore la solution d'un sophisme très familier aux politiques royaux: c'est nonseulement de comparer le gouvernement civil au gouvernement domestique, et le prince au père de famille, erreur déjà réfutée, mais encore de donner libéralement à ce magis- 5 trat toutes les vertus dont il aurait besoin, et de supposer toujours que le prince est ce qu'il devrait être, supposition à l'aide de laquelle le gouvernement royal est évidemment préférable à tout autre, parce qu'il est incontestablement le plus fort, et que, pour être aussi le meilleur, il ne lui manque ic qu'une volonté de corps plus conforme à la volonté générale.
Mais si, selon Platon,1 le roi, par nature, est un personnage si rare, combien de fois la nature et la fortune concourrontelles à le couronner? Et si l'éducation royale corrompt 15 nécessairement ceux qui la reçoivent, que doit-on espérer d'une suite d'hommes élevés pour régner? C'est donc bien vouloir s'abuser que de confondre le gouvernement royal avec celui d'un bon roi. Pour voir ce qu'est ce gouvernement en lui-même, il faut le considérer sous des principes bornés 20 ou méchants, car ils arriveront tels au trône, ou le trône les rendra tels.
Ces difficultés n'ont pas échappé à nos auteurs; mais ils n'en sont point embarrassés. Le remède est, disent-ils, d'obéir sans murmure.2 Dieu donne les mauvais rois dans 25 sa colère, et il les faut supporter comme des châtiments du ciel. Ce discours est édifiant, sans doute; mais je ne sais s'il ne conviendrait pas mieux en chaire que dans un livre
1 In civili. Aujourd'hui ce dialogue de Platon est plutôt connu sous le titre Le Politique. Le « politique » possède en quelque sorte naturellement la science du gouvernement, des « bipèdes sans cornes et sans plumes », c'est à dire la vraie « royauté ».
2 Le grand théoricien de cette idée en France avait été Bossuet. Voir par exemple Politique tirée de V Écriture Sainte (1709), Livre IV, article XX, 1 : « L'autorité royale est absolue ». De même dans le Discours sur V Histoire Universelle (1681).
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Moyens de Prévenir les Usurpations du Gouvernement