‹ Vie et œuvres de J.-J. RousseauChapitre 64 sur 68 · QUATRIÈME PARTIE LES DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE LES DERNIÈRES ANNÉES

L'Orage

Les deux ouvrages qui allaient déchaîner les persécutions sur Rousseau, Du Contrat Social (à cause de ses opinions sur la souveraineté des peuples par opposition à la puissance des classes privilégiées), et Emile (à cause surtout des idées exprimées dans la « Profession de Foi du Vicaire Savoyard ») parurent à quelques ; semaines de distance, en 1762 ; le premier au commencement d'avril, le deuxième dans la seconde moitié de mai. Le Contrat Social imprimé à Amsterdam par le libraire-imprimeur Rey, ne fut pas autorisé en France,1 c'est-à-dire qu'on en défendit l'entrée et donc la vente. Emile, imprimé en France,2 fut mis en vente, ia mais bientôt après défendu; d'abord par le Parlement de Paris, qui, le 9 juin « condamna le livre au feu » et décréta l'auteur « de prise de corps » ; 3 et le 1 1 juin le livre fut lacéré et brûlé devant le Palais de Justice. Puis la Sorbonne, ou Faculté de Théologie prononça la Censure;4 celle-ci fut décidée le 17 août, j 5

1 Lettre de Rousseau au libraire Rey, 29 mai 1762; Maugras, Voltaire et Rousseau (1886), p. 177.

2 II le fut aussi en Hollande « par Jean Neaulme, La Haye » (Maugras, op. cit., p. 178; et Masson, Éd. de la Profession de Foi, 1914, Introduction, Chap. IV).

3 C'est-à-dire décréta que Rousseau devait être arrêté. Voici le texte de cette partie du décret: « Que le nommé J.-J. Rousseau dénommé au frontispice du livre sera pris et appréhendé au corps et amené es prisons de la Conciergerie du Palais pour être ouï et interrogé sur les faits du dit livre et répondre aux conclusions que le procureur général entend prendre contre lui. » (Voir détails de ces poursuites dans Annales J .-J . Rousseau, I, p. 95-115; article de Lanson.)

4 Le pape Clément XIII félicita la Sorbonne dans une lettre du 26 octobre 1763. L'Espagne aussi brûla Y Emile {Annales, I, p. 137-8) Et la Hollande avait révoqué le Privilège de vente dès le 30 juillet.

\ II. I I f]

mais rendue publique seulement en novembre. L'archet Par: d i Mandes Emile », le

20 août.

Longtemps Rousseau avail n qu'A courait aucun

5 danger à cause d'Emile. 11 avait du reste de puissants j>r teurs. Mais il fut bien forcé de modifier oion: « Au bout

de quelques temps la fermentation devint terrible — dit il dans

les Confissions ; on entendait dire tout ouvertement aux parlementaires qu'on n'avançait rien à brûler les lh qu'il

10 fallait brûler les auteurs.» Il se décida à fuir. Voici le récit de la nuit du S juin, veille du jour où le décret devait être donné.

J'ai conté comment je perdis le sommeil dans ma jeunesse. Depuis lors j'avais pris l'habitude de lire tous les soirs dans mon lit jusqu'à ce que je sentisse mes yeux .-'appesantir.

15 Alors j'éteignais ma bougie, et je tâchais de m'assoupir quelques instants qui ne duraient guère. Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu'à l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma

20 lecture, je lus tout entier le livre qui finit par le Lévite d'Ephraïm, et qui, si je ne me trompe, est le livre des Juges; car je ne l'ai pas revu depuis ce temps-là. Cette histoire m'affecta beaucoup, et j'en étais occupé dans une espèce de rêve, quand tout à coup j'en fus tiré par du bruit et de la lumière.

25 Thérèse, qui la portait, éclairait M. La Roche,1 qui, me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit: « Xe vous alarmez pas; c'est de la part de madame la maréchale, qui vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti.» En effet, dans la lettre de madame de Luxembourg, je trouvai

30 celle qu'un exprès de ce prince venait de lui apporter, portant avis que, malgré tous ses efforts, on était déterminé à procéder contre moi à toute rigueur. La fermentation, lui marquait-il, est extrême: rien ne peut parer le coup; la cour l'exige, le parlement le veut; à sept heures du matin, il

J Valet de chambre et homme de confiance de Mme de Luxembourg.

sera décrété de prise de corps, et l'on enverra sur-le-champ le saisir; j'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas s'il s'éloigne; mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. La Roche me conjura, de la part de madame la maréchale, de me lever et d'aller conférer avec elle. Il était deux heures; 5 elle venait de se coucher. « Elle vous attend, ajouta-t-il, et ne veut pas s'endormir sans vous avoir vu. » Je m'habillai à la hâte, et j'y courus.

Elle me parut agitée. C'était la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu 10 de la nuit, je n'étais pas moi-même exempt d'émotion: mais en la voyant je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer, si je me laissais prendre; l car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni 15 assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquillité, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eût fait faire pour moi. Dans l'instant que ma réso- 20 lution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice en le lui faisant acheter ... M. de Luxembourg me proposa de rester chez lui quelques jours incognito, pour délibérer et prendre des mesures plus à loisir; je n'y consentis point, non plus qu'à la proposition d'aller 25 secrètement au Temple.2 Je m'obstinai à vouloir partir dès le jour même, plutôt que de rester caché où que ce pût être.

^La maréchale, on s'en souvient, avait favorisé l'impression d'Emile. (Voir plus haut, Note d'Introduction à Emile.)

2 Le Temple, établissement de l'ordre des Templiers à Paris, au XIIme siècle, ordre supprimé au XIVme siècle à cause de sa puissance; depuis ce moment, la résidence du Grand Prieur de France, jusqu'à l'époque de la Révolution (quand la famille royale y fut enfermée). En 1762 le Grand Prieur était le Prince de Conti, protecteur de Rousseau. Du reste, autour des édifices du Temple, s'étendait un vaste enclos jouissant du droit d'asile.

Le lendemain (g juin 1 pari, seul, l'après-midi. Thér< 1 l.- -<-ur «levait le rejoindre

quand il aurait trouvé une retraite. Il alla - e, « terre de

liberté 1 pensait-il. Il quitte M wture

5 du Maréchal de Luxembourg; et il relate ce pei le I

La Barre1 el Montmorency, je remontrai dans un e de

remise2 quatre hommes en noir qui me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m'a rapporté dans la suite de la figUH huissiers, de l'heure de leur arrivée, et de la façon dont ils se 10 comportèrent, je n'ai point de doute que ce ne fussent eux.»

Môtiers

Il arrive chez un ami, M. Roguin3 à Yverdon. dans le pays de Vaud, en Suisse. Il pensait aller à Genève, mais croyant savoir que le gouvernement (pas le peuple) de sa ville natale était peu favorablement disposé, il prit ses précautions: « Je ;

15 le parti de m'en rapprocher seulement et d'aller attendre en Si. celui qu'on prendrait à Genève à mon égard.» Et en effet il apprit bientôt que ses deux livres étaient condamnés à Genève (19 juin) au feu et lui-même décrété d'arrestation.4 Rousseau ne put rester non plus à Yverdon, car cette petite ville dépendait

20 de l'État de Berne qui condamna à son tour les deux ouvrages de Rousseau, et devait envoyer à celui-ci, le 11 juillet, une lettre ordonnant de quitter le territoire. Rousseau prévint cette lettre et partit le 10 juillet. Une amie, Madame Boy de la Tour, nièce de Roguin, lui offrit une maison à louer à Môtiers. dans la Princi-

25 pauté de Xeuchâtel. Il y arriva un mois après avoir quitté Montmorency et devait y séjourner trois ans et deux mois (du 10 juillet 1762 au 7 septembre 1765).5

1 Hameau au sud de Montmorency. 2 Carrosse de louage.

3 Rousseau l'appelle dans les Confessions (VII) le « doyen » de ses amis.

4 Voir le Décret dans Mauras, op. cit.. p. 205; il fut annulé par un nouveau gouvernement le 2 mars 1791, comme étant illégal. Dans une lettre à M. d'Ivernois, Rousseau écrit: « Rien dans le monde n'a plus affligé et navré mon cœur que le Décret de Genève.»

5 Description du Yal-de-Travers et du village de Môtiers dans Lettres de Rousseau à M. de Luxembourg, 20 et 28 janvier 1763. Thérèse rejoignit Rousseau le 20 juillet.

La Principauté de Neuchâtcl était sous la juridiction du roi de Prusse, Frédéric le Grand. Celui-ci assura Rousseau de sa protection, et lui offrit même une maison — que Rousseau n'accepta pas. Rousseau vécut en termes excellents avec le gouverneur, Milord Maréchal.1 Mais après trois ans, en suite de nouvelles 5 discussions théologiques et politiques, le roi même fut impuissant à rendre le séjour de Môtiers possible. Rousseau avait écrit deux ouvrages de polémique puissante, la Lettre à Christophe de Beaumonty Archevêque de Paris (18 novembre 1762), en réponse au « Mandement contre Emile, » et les Lettres de la Montagne (fin 10 de Tannée 1764). Ce dernier était une réponse aux Lettres de la Campagne écrites par un magistrat genevois pour justifier la condamnation d'Emile et du Contrat Social;2 il fut interdit à Genève et à Berne, et brûlé publiquement à Genève en février 1765; le Parlement de Paris aussi condamna le livre (19 mars) 15 à être lacéré et brûlé; et La Haye suivit l'exemple de Paris. Les gouvernements de Genève et de Berne, de plus, représentèrent au gouvernement de Neuchâtel que Rousseau était un personnage dangereux; les pasteurs soulevèrent l'opinion contre lui, et finalement Rousseau s'en alla. Toute cette agitation avait abouti à 2a l'épisode connu sous le nom de:

1 Georges Keith, maréchal héréditaire d'Ecosse, fut proscrit de son pays pour s'être déclaré partisan de la Maison Stuart. Il finit par s'attacher au service de Frédéric II de Prusse, auquel il rendit bien des services signalés. Sur ses vieux jours, il fut envoyé comme gouverneur à Neuchâtel, une sinécure dans un charmant pays. Rousseau lui resta fort attaché; il l'appelait son père.

2 Rousseau avait, par une lettre qui souleva une tempête, renoncé à ses droits et à son titre de « Citoyen de Genève » 12 mai 1763. Sa ville natale fut divisée en partisans et adversaires acharnés de Rousseau. Les partisans avaient envoyé au Conseil — ou gouvernement — des « Représentations » pour demander d'examiner à nouveau le décret de condamnation d'Emile et du Contrat Social. Le Conseil refusa; ce fut pour calmer les esprits qu'un des membres du Conseil, Tronchin (le frère du célèbre médecin) écrivit les Lettres de la Campagne justifiant l'action du gouvernement; elles parurent en automne de 1763; Rousseau y répondit par les foudroyantes Lettres de la Montagne (1764). Voir pour l'histoire de ces troubles à Genève, L'Affaire Jean-Jacques Rousseau, par Edouard Rod (1906).

362 VII. Il <I

La Lapidation de Môtiers

(6 au 7 septembre 1765; '

La fermentation devenait plus vive; et, malgré le • réitérés du roi, malgré les ordres fréquenta du conseil d 1 malgré les soins du châtelain J et des magistrats du lieu, le peuple, me regardant tout de bon comme l'AntichrisI et

s voyant toutes ses clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux voies de fait; déjà dans les chemin- les cailloux commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m 'atteindre. Enfin la nuit de la foire de Môtiers,3 qui est au commencement de

10 septembre, je fus attaqué dans ma demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.

A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la porte qui donnaient sur cette

15 galerie, y tombèrent avec tant de fracas, que mon chien, qui couchait dans la galerie, et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur, et se sauva dans un coin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au

1 Certains savants ont exprimé l'opinion que la « lapidation » était plutôt une mauvaise farce de villageois à l'occasion des réjouissances de la foire, qu'un acte d'hostilité réelle; et que l'imagination de Rousseau avait exagéré les choses. Une tradition orale du Yal-de-Travers appuierait cette interprétation. (Cf. Maugras, op. cit., p. 420.) Il est possible que le costume d'Arménien que porta Rousseau pendant son séjour à Môtiers et jusqu'à son retour à Paris contribua à le faire regarder avec un peu de méfiance par ces bons villageois. Rousseau souffrait beaucoup d'une maladie qui lui rendait le costume serré de l'époque fort incommode; son costume étranger avait été confectionné par les soins de Mme de Luxembourg.

2 Le titre du principal magistrat du village.

3 Môtiers était en ce temps le chef-lieu du vallon; la foire durait plusieurs jours, et à cause du grand concours de monde, on organisait une police spéciale faite à tour par les habitants des villages voisins aussi bien que par ceux de Môtiers.

bruit: j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou lancé d'une main vigoureuse traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma chambre et rouler au pied de mon lit ; de sorte que si je m'étais pressé d'une seconde, j'avais le caillou dans 5 l'estomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'attirer, et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. J'y trouve Thérèse, qui s'était aussi levée et qui toute tremblante accourait à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre pour éviter 10 l'atteinte des pierres et délibérer sur ce que nous avions à faire; car sortir pour appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement la servante d'un vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit et courut appeler M. le châtelain, dont nous étions 15 porte à porte. Il saute de son lit, prend sa robe de chambre à la hâte et vient à l'instant avec la garde, qui, à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là, et se trouva tout à portée. Le châtelain vit le dégât avec un tel effroi qu'il en pâlit; et, à la vue des cailloux dont la galerie était pleine, il s'écria: 20 « Mon Dieu ! c'est une carrière ! » En visitant le bas, on trouva que la porte d'une petite cour avait été forcée, et qu'on avait tenté de pénétrer dans la maison par la galerie. En recherchant pourquoi la garde n'avait point aperçu ou empêché le désordre, il se trouva que ceux de Môtiers s'étaient 25 obstinés à vouloir faire cette garde hors de leur rang, quoique ce fût le tour d'un autre village. Le lendemain, le châtelain envoya son rapport au conseil d'Etat, qui deux jours après lui envoya l'ordre d'informer sur cette affaire, de promettre une récompense et le secret à ceux qui dénonceraient les 30 coupables, et de mettre en attendant, aux frais du prince, des gardes à ma maison et à celle du châtelain qui la touchait. Le lendemain, le colonel Pury, le procureur général Meuron, le châtelain Martinet, le receveur Guyenet, le trésorier d'Ivernois et son père, en un mot, tout ce qu'il y avait de gens dis- 3$

vu. I I l

tingués dans le pays, vinrent me voir, d réunirent leun Bolli( itationa pour m'eng i < éder à I moins pour un tempe 'l'une par lus

vivre en sûreté ni avec honneur. Je m'aperçus même que le

5 châtelain, effrayé des fureur.^ de ce peupk rai-

gnanl qu'elles ne s'étendissent jusqu'à lui, aurait été bi aise de m'en voir partir au plus vite, pour n'avoir plus L'embarras de m'y protéger, et pouvoir la quitter lui-même, comme il fit après mon départ. Je cédai donc, et même avec peu

10 de peine; car le spectacle de la haine du peuple me cau-ait un déchirement de cœur que je ne pouvais phlS supporter.

Rousseau n'avait plus de protecteur à Xeuchâtel. Milord

Maréchal avait quitté la principauté quelque temps avant ces

événements; il avait bien laissé à Rousseau des lettres de natura-

iS lisation qui le mettaient à l'abri d'une expulsion; mais Rousseau

préféra partir.1

L'île de Saint-Pierre

(n septembre au 25 octobre)2

Il se réfugia à l'île de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, où il resta environ six semaines. Il en fut chassé sans tendresse par les autorités de Berne, dont dépendait cette île (comme Yverdon). 20 Rousseau demanda qu'on lui permît de demeurer comme « prisonnier volontaire »; on lui répondit qu'il eût à partir dans les 24 heures. Rousseau a conservé un souvenir charmant de ce séjour trop court, et il en a laissé cette description bien connue.

1 Sur le séjour de Rousseau au Val-de-Travers, et les polémiques surtout religieuses qu'il eut à soutenir, voir: Fr. Berthoud, /.-/. Rousseau au Val-de-Travers (1881) et/.-/. Rousseau et le pasteur de Montmollin (1884). Il est moins hostile à Rousseau que Maugras.

2 Rousseau avait déjà passé huit à dix jours dans cette île en juillet de la même année {Lettre à M. d'Ivcrnois, 20 juillet 1 765). Voir Metzger, /.-/. Rousseau à Vile de Saint-Pierre (1875). tTn buste a été élevé à Rousseau dans l'île en 191 2, année du bicentenaire de sa naissance. La maison du receveur est toujours là, fréquemment visitée. Rousseau resta à Xeuchâtel du 7 au 11 septembre. Il reparle des beaux jours de Saint-Pierre dans la 5me Promenade d'un Rêveur solitaire.

Je fis venir Thérèse avec mes livres et mes effets. Nous nous mîmes en pension chez le receveur 1 de l'île. Sa femme avait à Nidau ses sœurs, qui la venaient voir tour à tour, et qui faisaient à Thérèse une compagnie. Je fis là l'essai d'une douce vie dans laquelle j'aurais voulu passer la mienne, et $ dont le goût que j'y pris ne servit qu'à me faire mieux sentir l'amertume de celle qui devait si promptement y succéder.

J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé. Je ne manquais point à mon lever, lorsqu'il 10 faisait beau, de courir sur la terrasse humer l'air salubre et frais du matin, et planer des yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont les rives et les montagnes qui le bordent enchantaient ma vue. Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiration muette qu'excite la contempla- 15 tion de ses œuvres, et qui ne s'exprime point par des actes développés. Je comprends comment les habitants des villes, qui ne voient que des murs, des rues et des crimes, ont peu de foi; mais je ne puis comprendre comment des campagnards, et surtout des solitaires, peuvent n'en point avoir. 20 Comment leur âme ne s'élève-t-elle pas cent fois le jour avec extase à. l'auteur des merveilles qui les frappent? Pour moi, c'est surtout à mon lever, affaissé par mes insomnies, qu'une longue habitude me porte à ces élévations de cœur qui n'imposent point la fatigue de penser. Mais il faut 25 pour cela que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre, je prie plus rarement et plus sèchement: mais à l'aspect d'un beau paysage, je me sens ému sans pouvoir dire de quoi. J'ai lu qu'un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, 30 pour toute prière, ne savait que dire Oh! Il lui dit: Bonne mère, continuez de prier toujours ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi la mienne.

1 Le surveillant; sa maison est du reste la seule de l'île.

Après le déjeuner, je me hâtais <1Y< rire i d rechignant quelques malheureuses lettre . a pirant ave< ardeur à l'heureux moment de n'en plus écrire du tout Je trac quelques

instants autour de mes livres et papiers, pour les détail 5 arranger, plutôt que pour les lire; et cet arrangement, qui devenait pour moi L'œuvre de Pénélope, me donnait le plaisir de muser quelques moments; après quoi je m'en ennuyais et le quittais, pour passer les trois OU quatre heure- qui me restaient de la matinée à l'étude de la botanique, et .-urtout

io du système de Linmeus, pour lequel je pris une passion dont je n'ai pu me bien guérir, même aprè> en avoir senti le vide. Ce grand observateur est à mon gré le seul, avec Ludwi^, qui ait vu jusqu'ici la botanique en naturaliste et en philosophe; mais il l'a trop étudiée dans des herbiers et dans des

15 jardins, et pas assez dans la nature elle-même. Pour moi, qui prenais pour jardin l'île entière, sitôt que j'avais besoin de faire ou vérifier quelque observation, je courais dans les bois ou dans les prés, mon livre sous le bras: là, je me couchais par terre auprès de la plante en question, pour l'examiner

20 sur pied tout à mon aise. Cette méthode m'a beaucoup servi pour connaître les végétaux dans leur état naturel, avant qu'ils aient été cultivés et dénaturés par la main des hommes. On dit que Fagon, premier médecin de Louis XIV, qui nommait et connaissait parfaitement toutes les plantes

25 du Jardin royal, était d'une telle ignorance dans la campagne, qu'il n'y connaissait plus rien. Je suis précisément le contraire; je connais quelquechose à l'ouvrage de la nature, mais rien à celui du jardinier.

Pour les après-dînées, je les livrais totalement à mon

30 humeur oiseuse et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le receveur m'avait appris à mener avec une seule rame; je m'avançais en pleine eau. Le moment

35 où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressail-

lement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la cause, si ce n'était peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants. J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent laissant aller mon 5 bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois avec attendrissement: « Ô nature! ô ma mère! me voici sous ta seule garde; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi ic et moi.» Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre; j'aurais voulu que ce lac eût été l'Océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n'aimait pas autant que moi de semblables stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de promenade; c'était d'aller débarquer à la petite 15 île, de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire 20 dans cette petite île. Je m'affectionnai fortement à cette butte. Quand j'y pouvais mener promener Thérèse avec la receveuse et ses sœurs, comme j'étais fier d'être leur pilote et leur guide! Nous y portâmes en pompe des lapins pour la peupler; autre fête pour Jean- Jacques. Cette peuplade 25 me rendit la petite île encore plus intéressante. J'y allais plus souvent et avec plus de plaisir depuis ce temps-là, pour rechercher des traces du progrès des nouveaux habitants.

A ces amusements j'en joignais un qui me rappelait la douce vie des Charmettes, et auquel la saison m'invitait particulière- 30 ment. C'était un détail de soins rustiques pour la récolte des légumes et des fruits, et que nous nous faisions un plaisir, Thérèse et moi, de partager avec la receveuse et sa famille. Je me souviens qu'un Bernois, nommé M. Kirchberger, m'étant venu voir, me trouva perché sur un grand arbre, un $s

368 VII. Il o ■

attaché autour de ma ceinture, el déjà u plein de ; que je oe pouvais plus me remuer. J< ié de

celle rencontre et de quelques autres pareille-. J'espérais ([ue les Bernois, témoins de l'emploi de mes Koisii 5 raient plus à en troubler la tranquillité ci me laisseraient en paix dans ma solitude. J'aurais bien mieux aimé y être confiné par leur volonté que par la mienne: j'aurais été plus assuré de n'y point VOÛC troubler mon rep

Je pris tant de goût à l'île de Saint-Pierre, et our

10 me convenait si fort, qu'à force d'inscrire to désirs

dans cette île, je formai celui de n'en point sortir. Les visites que j'avais à rendre au voisinage, les courses qu'il me faudrait faire à Neuchâtel, à Bienne, à Yverdon, à Xidau, fatiguaient déjà mon imagination. Un jour à passer hors de l'île me

15 paraissait retranché de mon bonheur, et sortir de l'enceinte de ce lac était pour moi sortir de mon élément. D'ailleurs, l'expérience du passé m'avait rendu craintif. Il suffisait que quelque bien flattât mon cœur pour que je dusse m 'attendre à le perdre; et lardent désir de finir mes jours dans

20 cette île était inséparable de la crainte d'être forcé d'en sortir. J'avais pris l'habitude d'aller les soirs m'asseoir sur la grève, surtout quand le lac était agité. Je sentais un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes pieds. Je m'en faisais l'image du tumulte du monde, et de la paix de mon habita-

25 tion; et je m'attendrissais quelquefois à cette douce idée, jusqu'à sentir des larmes couler de mes yeux. Ce repos dont je jouissais avec passion, n'était troublé que par l'inquiétude de le perdre; mais cette inquiétude allait au point d'en altérer la douceur . . . Enfin, à force de me livrer à ces réflexions et

30 aux pressentiments inquiétants des nouveaux orages toujours prêts à fondre sur moi, j'en vins à désirer, mais avec une ardeur incroyable, qu'au lieu de tolérer seulement mon habitation dans cette île, on me la donnât pour prison perpétuelle; et je puis jurer que s'il n'eût tenu qu'à moi de m'y faire con-

35 damner, je l'aurais fait avec la plus grande joie, préférant

mille fois la nécessité d'y passer le reste de ma vie au danger d'en être expulsé.

Cette crainte ne demeura pas longtemps vaine

De ce moment, pendant quatre années et demie, Rousseau mena une vie terrible de vagabondage. Il quitte l'île le vendredi 5 25 octobre, passe quelques jours à Nidau, en face de l'île, puis le 29 part pour Bâle; de là pour Strasbourg où il arrive le 2 novembre, hésitant s'il acceptera une invitation du roi de Prusse, à Berlin, ou une invitation du philosophe Hume, en Angleterre; le 9 décembre il part pour Paris. La police ignore volontairement 10 sa présence pendant quelques jours, mais lui signifie enfin de partir. Le 4 janvier il part pour l'Angleterre.1 Il reste à Londres peu de temps (13-17 janvier); à la fin du mois (le 28) il est à Chiswick, 5 milles à l'ouest de Londres; le 22 mars il arrive à Wooton, Staff ordshire (pas Derbyshire, comme il l'a écrit) à 15 50 lieues de Londres, l'hôte de Lord Davenport.

Il ne fut pas heureux. Seul avec ses pensées de perpétuel exilé, ignorant la langue du pays, se sentant dépendant de bienfaiteurs, enfin s'étant brouillé avec Hume, il fut pris un jour d'un violent accès de désespoir, quitta soudainement Wootton, et 20 s'embarqua à Douvres, le 21 mai 1767, pour Calais. Il avait été en Angleterre un an et cinq mois. Étant toujours décrété de prise de corps en France, il adopta le nom de Renou qu'il garda dans sa correspondance jusqu'en 1769. Du reste, protégé par le Prince de Conti, dont il habita le Château de Trye pendant 25 environ une année (depuis le 21 juin 1767), il fait ensuite des séjours de variable durée à Bourgoin (depuis le 16 août 1768), à 13 lieues de Grenoble — c'est là qu'il prend formellement pour femme2 Thérèse Levasseur (29 août) — ; à Monquin (7 janvier 1769 à mai 1770); à Lyon, où il demeura jusqu'à son départ pour 3c Paris.

1 Sur ce séjour, voir pour des faits et pour d'autres indications bibliographiques L. J. Courtois, Annales J.-J. Rousseau, VI (1910).

2 C'est-à-dire, autant que cela était en son pouvoir. Le mariage non béni par l'Eglise catholique n'était pas reconnu en France. Rousseau pour épouser légalement Thérèse Levasseur aurait dû abjurer le protestantisme. Il fit donc une cérémonie intime et civile, pensant bien

Paris, 1770 1778 '

Il arriva à Paria fin juin 1770. <•» vécul lucoeetivemeni dans trois ou quatre modestes appartementa Rue Plâtrière (aujourd'hui RueJ. J. Rousseau). Il avait repria aon nom de Rouaaeau; le gouvernement ne l'inquiéta pa ir la demande S du Procureur Général, il quitta l'habit d'Arménien2 qui attirait trop les regards sur un homme qui était encore BOUJ le COUp d'un décret de prise de COrpS. Certain qu'on l'avait calomnié, il lut, pour confondre ses ennemis, de Longs paa&agea des Confessions auxquelles il avait travaillé depuis son dernier séjour en Suisse.

10 Puis, après quelques mois, il vécut d'une vie bien tranquille en s'occupant tantôt de botanique, tantôt de copie de musique (qui l'aidait à vivre), tantôt même reprenant la plume pour discuter des problèmes de politique (ainsi ses Considérations sur le Gouvernement de la Pologne).

15 Voici la description d'une des demeures de Rousseau par Bernardin de Saint-Pierre, dont il était devenu l'ami:

« Au mois de juin de 1772, un ami m'ayant proposé de me mener chez J.-J. Rousseau, il me conduisit dans une maison rue Plâtrière à peu près vis-à-vis de l'hôtel de la poste. Nous montâmes au quatrième étage.

20 Nous frappâmes, et Mme Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit: Entrez, Messieurs, vous allez trouver mon mari. Nous traversâmes une fort petite antichambre où des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là nous entrâmes dans une chambre où J.-J. Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de

25 la musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises, et se remit à son travail en se livrant toutefois à la conversation.

qu'elle suffirait pour que les amis de Rousseau reconnussent Thérèse pour sa femme et la protégeassent après sa mort. La Révolution, abrogeant la loi du mariage exclusivement catholique, reconnut le mariage de Rousseau comme valable et fit une pension à sa « veuve » (21 déc. 1790). On trouvera cette scène différemment rapportée dans Mugnier, Madame de Warens, Claretie, /.-/. Rousseau et ses amies; et dans deux lettres de Rousseau, à Laliaud, 31 août 1768, et à Moultou; 10 oct. 1768.

1 Sur ces années, pour des faits et pour d'autres indications bibliographiques: Eliz. A. Foster, « Le dernier Séjour de J.-J. Rousseau à Paris », dans Smith Collège Studies in Modem Languages, (1920), II, 2, 3.

2 Voir note ci-dessus sur Lapidation de Môtiers.

Il était d'un tempérament maigre et d'une taille moyenne. Une de ses épaules paraissait un peu plus élevée que l'autre, soit que ce fût l'effet d'un défaut naturel, ou de l'attitude qu'il prenait dans son travail, ou de l'âge qui l'avait voûté, car il avait alors 64 ans; d'ailleurs il était fort bien proportionné. Il avait le teint brun, quelques couleurs aux pom- 5 mettes des joues, la bouche belle, le nez très bien fait, le front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombent des narines vers les extrémités de la bouche, et qui caractérisent la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibilité et quelquechose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères 10 de mélancolie par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils; de la tristesse profonde par les rides du front; une gaîté très vive et même un peu caustique par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. Toutes ces passions se peignaient successivement sur son visage suivant que les sujets de la 15 conversation affectaient son âme; mais dans une situation calme sa figure conservait une empreinte de toutes ces affections, et offrait à la fois je ne sais quoi d'aimable, de fin, de touchant, de digne de pitié et de respect.

Près de lui était une épinette sur laquelle il essayait de temps en temps 20 des airs. Deux petits lits de cotonne rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa chambre, une commode, une table, et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt de Montmorency où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur. Sa femme était assise occupée à coudre 25 du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur ses fenêtres ouvertes du côté de la rue, et sur celle de l'antichambre on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait dans l'ensemble de son petit ménage, un air de propreté, de paix, et de 30 simplicité qui faisait plaisir.» (Vie et Ouvrages de J.-J. Rousseau, chap. II.)

De temps en temps Rousseau retombait dans des accès de mélancolie, suite des persécutions d'autrefois. N'ayant pas réussi à se justifier comme il avait espéré par ses lectures des 35 Confessions, il avait composé trois longs Dialogues, Rousseau juge de Jean-Jacques, où il supposait un accusateur Le Français, auquel répondait Rousseau. Un jour l'idée lui vint de déposer cet écrit sur l'autel de l'église de Notre-Dame, estimant que ce « Dépôt remis à la Providence » devrait sûrement un jour 40 le justifier devant la postérité. Il partit un jou*-, le 24 février

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