LETTRE LVI
A LA MÈRE DE SAUMAISE, A DIJON (L'autographe est au monastère de la Visitation de Rennes.)
Je ne voulais pas vous écrire, ma très aimée Mère, que je ne vous eusse renvoyé tout ce qu'il faut pour le dessin de notre planche. J'ai écrit déjà plusieurs fois pour cela à ce bon Père qui s'en est chargé ; mais il a un si grand déplaisir de n'y avoir pas réussi, qu'il diffère toujours de nous renvoyer tout ce qu'il faut pour cela. Mais j'espère de vous envoyer bientôt le tout, pour que vous en disposiez comme ce sacré Cœur vous l'inspirera, c'est-à-dire, de la faire ou non, quoique vous lui feriez un grand plaisir de la faire faire ; néanmoins, comme il sait bien qu'il n'a pas tenu en vous, il est [content,] comme je le pense, comme de tout ce qu'il vous plaira en faire. Et pour mon compte, elle m'a été profitable par le bien de plusieurs humiliations.
Et pour vous, ma bonne Mère, je vois l'effet d'une pensée qu il m'a donnée dès longtemps : qu'il vous a substituée Ma.rguerite~Ma.rie Alacoqae. — II. 22
en la place de notre bon saint P. La Colombière pour l'établissement de la dévotion de son sacré [Cœur] qui est l'une des plus grandes grâces qu'il vous pouvait faire. Et je vois en cela l'accomplissement d'une parole que Votre Charité me dit une fois, comme l'on commençait à parler de cette dévotion. — Vous dîtes que vous vous estimeriez bien heureuse, si ce sacré Cœur vous daignait choisir pour être la solliciteuse de cette affaire. — Mais vous êtes encore plus ; et vous vous en acquittez tellement bien à son gré, que je vous avoue n'y pouvoir penser sans consolation ; et vous lui faites un plaisir qui vous en procurera de grands pour l'éternité.
Je ne manquerai de lui bien recommander tout ce que Votre Charité me dit.
L'on me presse, c'est pourquoi je finis, en vous assurant que vous m'êtes, dans cet aimable [Cœur], tout ce que l'on peut être à un cœur qui aime dans lui aussi tendrement que le mien fait, lequel a bien souvent besoin d'être encouragé dans l'œuvre dont nous parlons, puisque rien ne se fait de ma part que parmi les peines, contradictions et humiliations. Bénissez-en sa bonté, laquelle me fait toujours de grandes miséricordes.
Faites tout ce que vous pourrez pour que cette Messe du sacré [Cœur] se dise à son honneur ; et, si vous pouviez avoir des indulgences pour le jour de sa fête, cela avancerait] beaucoup notre entreprise, à laquelle je vous conjure de vous intéresser. Travaillons de tout notre pouvoir ; car pour moi, je vous le dis avec douleur, que je n'y sers que d'obstacle à cause de la vie criminelle que j'ai toujours menée. Cela me fait quelquefois désirer de sortir de la vie afin que ce divin Cœur fût plus aimé, connu et glorifié.
La suscription porte : « Pour ma très honorée sœur Saumaise ». On y lit aussi ces mots d'une autre main : « Cette lettre est de la propre écriture de notre vertueuse Sœur M. -Marie Alacoque, de 1686. »