‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 124 sur 284 · LETTRE LXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVII

A SŒUR DE THÉLIS, A LYON L'autographe est au monastère de Paray.)

Vive -J- Jésus!

De notre monastère de Paray, ce il octobre 1687.

Il est vrai, ma très honorée sœur, que si le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ m'avait moins donné d'affection pour votre chère âme, je ne me sentirais pas si sensiblement touchée de son retardement dans la voie de sa perfection, car puisque vous m'engagez de vous dire librement mes pensées, je le vais faire simplement, car je ne sais pas flatter ni dissimuler. Vous savez qu'il n'y a point de milieu, et qu'il s'agit de se sauver ou de se perdre pour une éternité. L'un et l'autre dépend de nous pour choisir d'aimer Dieu éternellement dans le ciel avec les saints, après nous avoir fait violence, en nous mortifiant et crucifiant ici-bas en terre comme ils ont fait ; ou bien il nous est permis de renoncer à leur bonheur en donnant à la nature tout ce qu'elle désire. Pourquoi tant de raisons et de disputes pour observer des résolutions qui me paraissent si utiles à votre perfection, que, sans la pratique d'icelles, vous n'y ferez pas grand progrès ? — Mais c'est parce qu'elles tiennent la nature contrainte et gênée, dites-vous. — C'est pour cela même qu'il les faut pratiquer plus fidèlement; car la nature et la grâce ne peuvent subsister ensemble dans un même cœur : il faut toujours que l'une fasse céder la place à l'autre. Et à quoi bon, ma chère sœur, de faire des résolutions lorsque nous sommes en solitude, si, après, nous ne voulons pas les mettre en pratique dans les occasions? Et qu'est-ce faire cela? sinon écrire notre propre condamnation qui nous sera montrée au jour du jugement,

où l'on dira : Voilà ce qu'elle a écrit, et voilà ce quelle a fait. — Mais j'en ai assez dit là-dessus, puisqu'en un mot, je ne crois pas que vous en deviez faire d'autres, mais garder in violablement celles-là, quelque répugnance que la nature y ait. Et je vous ai déjà assez dit ma pensée. Mais vous n'êtes pas obligée de la suivre, n'étant comme je suis qu'une méchante pécheresse.

Et pour ce point d'aller dire à votre supérieure les fautes volontaires que vous faites, je croyais que ce serait là le plus fort moyen pour vous empêcher d'en commettre ; mais l'amour divin suffit pour nous empêcher de rien faire avec vue qui puisse déplaire au Bien-Aimé de nos âmes ; car je ne puis comprendre qu'un cœur qui est à Dieu, et qui le veut véritablement aimer, le puisse offenser de propos délibéré, et je vous avoue que les fautes volontaires me sont insupportables, parce qu'elles blessent le Cœur de Dieu. Gardez-vous donc, mon intime sœur, d'en commettre, je vous en conjure, car elles vous privent de bien des grâces, la perte desquelles allentit votre cœur et affaiblit beaucoup votre âme dans le chemin de la perfection. Allez donc à Dieu courageusement par la voie qu'il vous a tracée, en vous rendant constante à embrasser les moyens qu'il vous présente. Pour rudes qu'ils paraissent à la nature, ne les changez jamais en d'autres qui seront de votre choix. Appuyez-vous fortement en Dieu avec une entière confiance en sa bonté, [qui] n'abandonne jamais ceux qui espèrent en lui en se défiant d'eux-mêmes. Ne laissez jamais plus le bien commencé, que par l'ordre de ceux qui vous conduisent. Mais vous en savez assez ; tâchons seulement, ma bienaimée sœur,, de faire ce que nous savons, et me pardonnez la liberté que votre humilité fait prendre à mon orgueil de vous parler ainsi; mais je ne puis faire autrement, à moins que de ne rien répondre du tout à ce que Votre Charité me dit; car, je connais par là que le Seigneur vous aime et voudrait vous voir avancer à grands pas dans les voies de

son amour, quoique crucifiantes à la nature. Ne marchandez donc plus avec lui, mais [donnez] lui [tout], et il vous fera tout retrouver en son divin Cœur. Bon signe, quand la grâce nous poursuit et nous presse ; mais craignons qu'elle ne se lasse et ne nous abandonne.

Et pour vous répondre un mot sur le sujet de la novice. . . ' de toutes les raisons qui vous empêchent d'en exposer ce

que vous en savez 2. Nous devons toujours nous défier de

nous-mêmes dans ces occasions si importantes, pour ne point trahir notre conscience ni la sainte religion. Il faut avoir recours à la très Sainte Vierge, notre bonne Mère et avocate, laquelle ne vous refusera pas son secours, comme je l'espère de sa bonté. C'est pourquoi vous lui offrirez, pendant un mois, YOraison des trente jours pour lui demander que, si elle ne vous est pas propre, elle lui empêche d'être reçue et de faire la sainte profession. Et vous la ferez dire à la fille pour la même intention, sans que pourtant vous la lui disiez. Je vous assure que cette Oraison a produit des effets tout merveilleux sur même sujet, en cette communauté, depuis douze ou treize ans qu elle nous a obtenu de cette Mère de bonté que point de fille ne s'y engagera qu'elle ne soit propre à notre manière de vie ; car l'on voit manifestement que, lorsqu'on est prêt à les recevoir, ou elles demandent leur sortie quand elles ne nous sont pas propres, ou il se rencontre obstacle qui les empêche d'être reçues. Enfin le sujet est plus important qu'on ne pense, et votre charge est bien chargeante devant Dieu, quand on ne s'en acquitte pas selon son esprit. Mais je crois que vous n'oubliez rien pour vous en bien acquitter. Enfin, ma bienaimée sœur, travaillons courageusement, car je me sens un grand désir de votre salut comme du mien propre, et je vous puis assurer que, hors le péché, il n'y a rien que je

1. Lacune de trois lignes qui sont raturées dans l'original par une main étrangère.

2. Lacune d'une moitié de ligne raturée par une main étrangère.

ne voulusse faire et souffrir pour cela ; mais, hélas ! la créature dit, mais c'est au Créateur de donner la force de faire. Mais donnez-moi cette consolation que la première fois que vous m'honorerez de vos lettres, vous m'y assuriez de votre fermeté et constance à suivre les mouvements de la grâce, et de n'avoir point fait de fautes de propos délibéré, et vous réjouirez infiniment celle qui est toute à vous en l'amour du sacré Cœur de Jésus.

Je n'ai pas manqué de faire la communion et les autres prières que vous désirez ; mais, hélas ! je suis trop méchante pour que vous en sentiez des effets. Demandez à Dieu instamment qu'il me convertisse toute à lui, je vous en conjure, car je m'en sens un grand besoin et un désir fort pressant.

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