‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 125 sur 284 · LETTRE LXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXVIII

A SŒUR F. -M. DE LA BARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Nevers.)

Vive -f Jésus !

De notre monastère de Paray, ce 15 octobre 1687.

Cet adorable Cœur de Jésus, qui dispose toute chose doucement et suavement, mais fortement et puissamment, n'a pas permis que j'aie pu satisfaire plus tôt votre désir, soit parce qu'il se réservait de vous donner des lumières plus pures que celles que vous exigez d'une pauvre misérable pécheresse, ou soit par d'autres raisons. Il nous doit suffire de suivre a l'aveugle sa très sainte volonté ; ei puisque vous me faites croire que je la fais en vous disant

simplement mes pensées, je le vais faire sans façon en sa sainte présence.

Premièrement, les lumières et sentiments que vous me dites avoir eus sur le sujet de la statue qui doit être disposée et rendue propre à nicher dans le sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ, ils sont d'autant meilleurs qu'il vous fait connaître que vous n'y pouvez arriver qu'en passant par les sentiers de l'amour à votre abjection. C'est la voie sûre pour vous; et j'estime qu'il vous fait une très singulière faveur de vous en donner la vue et le désir, car il n'y a point de plus efficace moyen pour entrer et se conserver dans l'amitié du sacré Cœur. C'est une eau cordiale qui est capable de donner la vie de la grâce à votre âme, et celle du pur amour à votre cœur et à toutes vos bonnes actions. Enfin, c'est tout dire en disant que c'est la vertu du sacré Cœur de Jésus, qui n'abaisse en nous sa grandeur qu'autant qu il nous trouve anéanti dans l'amour à notre petitesse ; et il prendra soin de vous élever à l'union avec lui, autant que cette sainte vertu vous désunira d'affection de tout ce qui a de l'éclat devant la créature et dans vous-même, pour chérir amoureusement les occasions d'humiliation qu'il vous présentera, soit par l'entremise des créatures ou de vousmême sans les chercher ; mais profiter de toutes celles qui vous seront présentées par sa divine Providence, sans vous amuser à réfléchir sur vous-même, car il me semble que cela lui déplaît.

Il vous doit suffire de lui avoir remis tout le soin de vousmême, et qu'à mesure que vous vous oublierez, il prendra un soin tout particulier de vous perfectionner, purifier et sanctifier ; mais le trop de réflexion sur nous-même empêche l'effet de ses desseins sur nous. Oubli et silence donc pour nous-même et sur tout ce qui nous concerne. Aimez et chérissez tout ce qui vous anéantira au dedans de vousmême et devant les créatures. Retranchez à votre esprit toute autre recherche, tenez-vous là, jusqu'à ce que sa

bonté vous attire ailleurs . Mon Dieu ! ma chère amie, le grand trésor que l'amour à la bassesse et à notre propre abjection ! Que ne devrions-nous pas faire et souffrir pour le pouvoir posséder; car lame qui en jouit est comme en assurance, et rien ne lui peut manquer, parce que le Tout- Puissant prend son plaisir et son repos en elle, et je vous avoue de bonne foi que je m'estimerais assez riche et croirais d'avoir assez profité si, depuis seize ou dix-sept ans que cette indigne pécheresse y travaille, elle en avait acquis le moindre degré. Demandez-la donc pour moi instamment au sacré Cœur de notre bon Maître, à la direction duquel je vous renvoie afin qu'il soit lui-même votre directeur et conducteur. Il y est très savant, et quand nous nous abandonnons bien à sa conduite et que nous le laissons faire, il nous fait bien faire du chemin en peu de temps sans que nous nous en apercevions, sinon par les combats que sa grâce livre continuellement à notre nature immortifiée : — c'est pour répondre à ce mot de direction. Dieu m'en garde, ma chère sœur, de m'en vouloir jamais mêler; ne sachant pas moi-même ce que c'est ; me contentant, de vous répondre simplement mes pensées sur ce que vous me dites, sans ordre ni mesure, mais tout comme il me vient dans l'esprit, sans qu'il soit à mon pouvoir de me ressouvenir après de ce que j'ai dit ou écrit. Ainsi je n'y peux pas réfléchir pour voir s'il est bon ou mauvais ; mais recevez tout à la bonne foi ce que le Seigneur vous y fera trouver propre à votre disposition, et ne vous faites nulle peine du reste.

Je prends bien part aux visites crucifiantes que notre bon Dieu fait si souvent à votre très honorée Mère1. C'est là une des plus sensibles marques de son amour. Je prie sa divine bonté lui faire la grâce d'en faire tout le bon usage qu'il demande de sa soumission et conformité à son bon plaisir et très sainte volonté. Assurez-la, cette très honorée

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