A SŒUR DE LA BARGE, A MOULINS
Vive -j- Jésus !
■Mars 1688']
Je prie le sacré Cœur de notre aimable Jésus d'établir à jamais dans les nôtres son règne d'amour et de paix. Le
a) A et B terminaient cette lettre par le morceau suivant qui manque à nos manuscrits :
« Car, hélas ! si vous saviez l'état où je me trouve souvent réduite, vous auriez compassion de moi, qui suis si pauvre et défectueuse en mon intérieur que j'ai horreur de moi-même, ayant peine à me supporter, et étant souvent réduite dans des peines si grandes, et sans trouver aucun secours, que je me vois quelquefois sur le point d'y succomber. Et sans le secours de ce divin Cœur, je l'aurais déjà fait mille fois. Dites donc, ma bonne jj Mère, quelques mots d'avis et de consolation à cette pauvre souffrante ; sa bonté le veut bien ; mais le tout selon qu'il vous l'inspirera, car il me semble qu'il fasse servir toutes choses d'instruments à sa divine justice, pour tourmenter cette pauvre \ criminelle qui, après vous avoir fait mille souhaits de bénédic- : lions à cette nouvelle année, vous vient remercier de la chère et sainte image que vous avez eu la bonté de nous envoyer. J'aurais bien désiré de la garder, mais il m'en a fallu dépouiller en1 faveur de mon frère à qui elle fait beaucoup de grâces. Faitesmoi celle de m'aimer toujours un peu dans cet aimable Cœur, dans l'amour duquel je suis toute à vous d'une sincère et respec tueuse affection. »
t. Sur l'original la date a été coupée. Une main étrangère a éciil au verso : mars 88.
mien, ma très aimée sœur, l'a béni de toute l'affection dont il est capable, lorsqu'en lisant votre chère lettre, il m'a fait découvrir tant de miséricorde et de grâces dont il prévient votre chère âme ; car, bien loin d'avoir rien aperçu de mauvais dans tout ce que vous me dites, je n'y vois que des sujets de louer sa bonté de l'amoureuse conduite qu'il tient à votre égard, pour vous faire parvenir au but qu'il prétend, qui est, si je ne me trompe, d'établir en votre cœur l'empire de son pur amour, pour vous faire régner, comme je l'espère, éternellement dans le ciel. Et cela ne se peut que par cette voie humble, anéantie et abjecte ; et toutes ces occasions qu'il vous présente, vous doivent être infiniment précieuses, car ce sont là des coups d'ami, et qui partent d'un cœur vraiment amoureux du vôtre, dont il est extrêmement jaloux. C'est pourquoi il se presse de ruiner tout ce qu'il y a de terrestre et d'humain, pourvu que vous le laissiez faire, en correspondant suivant ses lumières à ses desseins adorables.
Ah ! mon intime sœur, si vous connaissiez l'honneur et la faveur que le Roi du ciel vous fait, de daigner ainsi s'abaisser jusque dans votre cœur, où souvent peut-être vous le laisseriez seul, s'il ne vous faisait demeurer ainsi courte dans vos discours et mal réussir dans vos entreprises, afin de vous faire connaître crue vous ne devez plus chercher de plaisir ni de consolation dans ces choses passagères, mais en lui seul, qui, vous voulant être toute chose, veut que vous receviez ces sortes d'occasions d'humiliation comme un signal qu'il vous donne, qu'il vous attend dans le plus intime de votre cœur, et qu'il faut tout quitter pour lui aller tenir compagnie en la manière qu'il lui plaira, soit en rendant hommage à sa toute-puissance par votre impuissance, en le laissant agir en vous et pour vous; soit par de nouvelles humiliations qu'il vous fera trouver au dedans de vous-même, qui sont comme autant d'escaliers pour vous faire descendre dans l'abîme de votre néant, afin de prendre
Marguerite-Marie Alacoque. — [I. 25
là son plaisir avec vous, car ce Souverain de nos âmes ne se plaît que dans les âmes anéanties... Et pour être toute dans lui, il ne faut plus rien être en soi-même. Regardez donc, ma chère amie, cette voie humble comme la vraie qu'il vous a tracée, et la plus sûre pour arriver à lui. Cheminez-y droitement, avec paix et action de grâces, sans vous soucier de voir ce que vous y faites, ni si vous avancez ; mais abandonnez-vous à l'aveugle, pleine de foi et de confiance, au soin de son amoureuse providence, sans retourner sur vos pas ; car, par le trop de soin de vousmême, vous empêchez celui qu'il voudrait prendre de vous, pour vous faire avancer, sans que vous vous en aperceviez, plus dans un mois que vous ne pourriez faire à l'ordinaire. Et que craignez-[vous] dans une voie si sûre comme est celle des humiliations, dont la meilleure est celle que nous n'apercevons pas? car l'humilité a cela de propre, qu'elle disparaît du moment qu'on l'aperçoit dans soi-même.
Pour les peines que vous dites sentir contre la foi, vous n'avez qu'à vous en détourner simplement en faisant des actes contraires, autant que vous le pourrez, et elles vous serviront de moyens pour la purifier en vous. Mais, mon Dieu ! ma chère amie, faut-il que je vous dise qu'une seule chose m'afflige en votre écrit ? C'est que je n'y aperçois pas assez d'abandon et de confiance, qui est pourtant, si je ne me trompe, ce que je crois que notre bon Maître demande le plus de vous. Laissez-vous conduire et pensez souvent que l'enfant ne saurait périr entre les bras d'un Père toutpuissant.
Il ne faut pas laisser d'aller visiter le très saint Sacrement, pour la répugnance que vous y sentez ; mais il la faut offrir à Notre-Seigneur pour honorer celle qu'il a bien voulu ressentir au jardin des Olives; et vous tromperez votre ennemi, qui voudrait par là vous détourner du bien. De même que, lorsqu'il suscite tous ces troubles et ces tempêtes dans votre intérieur, allez dans ce temps chercher
votre paix dans le sacré Cœur par des actes d'amour et d'abandon, sans vous amuser à regarder ce qui se passe en vous, qui devez toujours refuser votre consentement à ces sortes de sentiments, ne vous troublant jamais de rien.
Voilà, ma très aimée sœur, simplement ce qui m'est venu devant l'image du sacré Cœur, pour réponse à ce que votre cœur me dit. Mais ce qui me fait peine, il vous le faut dire confidemment, c est que, m'oubliant de ce que j'écris, et ne pouvant relire nos lettres pour la peine que j'en souffre, qui m'excite à les brûler, cela fait que l'obéissance m'ayant dit de ne les pas relire, je demeure toujours dans la peine d'avoir redit la même chose. Mais si cela est, prenez-vousen à vous-même, qui vous procurez ces trop fréquentes lettres dans lesquelles, s'il y a quelque chose qui vous soit utile, rendez en grâce au sacré Cœur, lequel donne à votre humilité de vous adresser et confier ainsi à la plus chétive et indigne de toutes les pécheresses et qui ne fait rien de tout le bien qu'elle dit. C'est pourquoi ne vous y fiez pas, je vous le dis en amie, afin de n'y pas être trompée. Priez le Seigneur qu'il me convertisse, et soyez sûre que je ne vous oublie pas en sa présence. Et je vous avoue, ma chère amie, que quand je me serais étudiée à vous dire mon inclination pour la petite image, je n'aurais pas si bien rencontré à mon gré ; et j'en étais si1 que je la
montrais à toutes nos sœurs, qui en avaient bien de l'envie, mais je l'ai gardée avec permission ; ce qui est bien contre mon ordinaire, n'ayant point de plus grand plaisir que de ne rien avoir du tout. Je vous remercie de bon cœur, mais c'est tout ce que vous en devez prétendre.
Pour les lettres dont Votre Charité nous parle, je ne les ai pas reçues, n'ayant pas laissé de vous écrire deux fois ; et je ne sais si vous les aurez reçues. Adieu, ma toute chère et bien-aimée sœur, mais toute à Dieu sans réserve ! Et