LETTRE LXXXV
Vive y Jésus !
[Vers la fin d'avril 1688.]
Il n'y a donc pas moyen, ma chère Mère, de me défendre d'écrire malgré toutes mes résistances, que je vous avoue être grandes pour cela, souhaitant avec empressement ne rien épargner pour m'éteindre et m'effacer de la mémoire des créatures, afin de m'ensevelir si je pouvais, dans l'oubli et leur mépris, qui est tout ce qui m'est dû. Mais, hélas ! Dieu permet souvent tout le contraire, ce que je reçois comme un châtiment dû à mes péchés. Je vous confesse que c'est une de mes plus grandes souffrances, quoique je me sente très indifférente à toutes les dispositions de la divine Providence a. Je me console en ce que c'est une croix, et que la Croix est bonne en tout temps et en tout lieu. Il importe peu de quel bois elle soit composée, il nous doit suffire qu'elle nous est présentée de la part du sacré Cœur de Notre-Seigneur.
Je ne sais si je me trompe, je crois qu'il vous en gratifie à présent, aussi bien que madame votre nièce, laquelle il me semble être une âme de choix. Je ne manque de prier pour elle, afin que si ce n'est pas la volonté du Seigneur de la
A et B donnaient en outre les morceaux suivants :
a) « Mais dites-moi comme il faut que je fasse, puisque la quantité de lettres que l'on m'écrit me dérobe tout mon temps, et me fait souffrir une espèce de martyre très rigoureux de voir que j'ai ainsi trompé les créatures, quoique sans le vouloir. Et je pense que rien ne peut mieux les détromper que mon silence, vu que je m'y sens si fort tirée que je n'y peux plus résister qu'en me faisant d'extrêmes violences, soit pour le parloir, soit pour les lettres ; en telle sorte
délivrer de ses peines, il lui donne du moins une parfaite conformité à sa très sainte volonté. Je crois qu'il se servira de ces moyens pour la purifier et sanctifier, pourvu qu'elle en fasse un saint usage. Je vous estime heureuse, ma chère Mère, de quoi il vous donne en cela des preuves de son amour.
Je vous dirai que nous avons un second tableau du sacré Cœur a, qu'une de nos sœurs a fait faire. Il y a, en bas, la Sainte Vierge d'un côté et saint Joseph de l'autre, et au milieu une âme suppliante. C'est comme je l'avais désiré, pour cette petite chapelle qui a été érigée en l'honneur de ce divin Cœur ' . C'est notre chère sœur des Escures qui en a le soin b. Elle vous salue et a toujours beaucoup d'amitié et d'estime pour vous c.
Je ne vous oublie pas non plus devant le Seigneur qui me rend toujours la vie si amère qu'il n'y a aucune consolation pour moi que celle de voir régner le Cœur de mon adorable Sauveur, lequel me gratifie de quelque souffrance extraordinaire lorsque cette dévotion prend quelque accroissement. Mais il n'y a rien que je ne voulusse faire et souffrir pour cela, toutes les plus grandes amertumes ne sont
que si l'obéissance ne m'y contraignait, je ne ferais jamais ni l'un
ni l'autre, et tout ce qui me console » — a) « C'est notre chère
Sœur de Farges qui l'a fait faire. » — b) « C'est un petit bijou tant elle l'ajuste bien. » — c) « J'eus le bonheur de passer la nuit du Jeudi saint devant le très saint Sacrement, oùje ne vous oubliai pas, non plus que les intentions pour lesquelles vous souhaitez que je prie. Et je vous avoue que quand je serais assez ingrate pour vous oublier, vous êtes trop chère à l'aimable Cœur de mon souverain Maître pour qu'il me permît de le faire. Quelquefois il m'ôte le pouvoir d'écrire comme je le voudrais, en telle sorte que lorsque je tiens la plume, je demeure sans intelligence pour écrire; et aussi je la laisse et m'abandonne à Lui. La vie m'est une croix si pesante qu'il n'y a aucune consolation... »
1. Cette chapelle n'est pas l'édifice élevé au fond du jardin ; c'est simplement le petit oratoire où les sœurs novices avaient placé l'image du sacré Cœur au commencement de 1687, et dont il a été parlé au 1er volume.
que douceurs dans cet adorable Cœur, où tout est changé en amour. Toute ma plus grande douleur est de croire que je lui suis un obstacle, ce qui me fait souvent désirer la mort. Il me semble même que c'est par mes infidélités que j'attire toutes les calamités que je vois arriver, et ce qui me fait soutTrir davantage, c'est que je ne peux venger sur moi les injures qui sont faites à mon divin Sauveur au très saint Sacrement de l'autel. Vous voyez, ma chère Mère, combien j'ai besoin du secours de vos saintes prières pour m'aider à aller jusqu'au bout dans l'accomplissement des volontés de mon Dieu. Je suis votre, etc.