LETTRE XCII
A LA MÈRE MARIE- FÉLICE DUBUYSSON, A MOULINS [ (L'autographe est au monastère de Nevers.)
Vive -j- Jésus !
[Octobre 1688. 2]
Je n'aurais pas attendu que Votre Charité m'eût prévenue à mon devoir, ma très honorée et toute chère Mère,
a) Recueil moderne, note extraite des Mss. de Dijon : « et je crois que vous ne désagréerez pas que je vous présente une version en vers de l'Office du sacré Cœur, que l'on trouve admirablement beau. Tout soit à la gloire de ce divin Cœur, dans l'amour duquel je suis toute à vous. »
1. Dans sa lettre du 12 août 1688, adressée à sœur de La Barge, Marguerite-Marie présentait ses affectueux respects à la nouvelle supérieure, la Mère Marie-Félice Dubuysson, qui, la première, s'était fait recommander à ses prières après son élection. C'était une favorable entrée ; la bonne Mère sut s'en prévaloir en provoquant par ses lettres une correspondance si justement appréciée ; et, quelles que fussent les luttes de son âme, l'amie du Cœur de Jésus accepta encore cet apostolat. , ...
2. Cette lettre est sans date, mais la suivante qui lui était jointe étant écrite avant l'entrée « en solitude », nous avons pu indiquer pour l'une et pour l'autre le mois d'octobre.
n'avait été la crainte de vous être à charge et de vous attirer au nombre de ceux qui se laissent tromper et amuser à une misérable pécheresse et hypocrite comme moi, dont vous devez vous donner garde de n'avoir aucun commerce, puisque je vous avoue que si vous me connaissiez telle que je suis, votre cœur charitable ne se pourrait empêcher d'avoir compassion de ma misère, et de demander fortement ma conversion au sacré Cœur de notre bon Maître, auquel je ne manque de présenter vos désirs et intentions, le suppliant qu'il soit lui-même votre force et votre soutien dans l'emploi où il vous a mise, plutôt que les créatures. C'est pourquoi j'espère qu'il ne vous refusera pas les secours nécessaires pour vous en bien acquitter, et pour l'accomplissement de ses desseins sur vous, pourvu que vous vous confiiez au soin de son amoureuse Providence, et que tout votre désir soit d'aimer, honorer et glorifier ce divin et tout aimable Cœur. N'épargnez pour cela ni vos soins ni vos peines ; car c'est là le plus efficace moyen pour entrer dans son amitié et attirer sur vous et votre sainte communauté l'abondance de ses grâces sanctifiantes, et le règne de son ardente charité, dont il répandra l'onction dans vos cœurs par la pureté de son saint amour. C'est là le souhait de votre très humble et très obéissante,
Sr x\l.-M. D. L. V. Ste-M. — D. S. B.
J'avais pris la liberté, ma très aimée Mère, de vous présenter l'office du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Je ne sais si vous l'aurez reçu, et si vous le pourrez lire tant il est mal écrit. Et je priais Votre Charité de nous faire savoir si l'on imprimait encore des petits livres du sacré Cœur. Et si vous nous faisiez la grâce de nous en envoyer, en nous mandant sans façon ce qu'ils coûtent, nous vous enverrions l'argent à la première occasion ; et je vous en resterais infiniment obligée, car vous ne sauriez croire
Marguerite-Marie Alacoque. — II. 27
avec combien d'empressement on nous en demande. Pardonnez-moi ma chère Mère, si j'en use si librement.
La suscription porte : « Pour la très honorée Mère de nl,e moTe de Moulins. »
LETTRE XGIV
A SŒUR DE LA BARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Paray.)
[Octobre 1688.]
Après notre lettre écrite j'ai pensé que vous ne seriez pas contente si vous n'y trouviez un petit mot d'adieu avant que d'entrer en notre chère solitude, où je souhaite, ma chère amie, que nous nous puissions entièrement quitter et oublier nous-mêmes, pour ne voir et n'avoir plus que notre unique nécessaire qui désire cela de nous. C'est pour cela qu'il nous faut tâcher de tout notre pouvoir d'entrer dans son Cœur adorable, en nous rendant bien petites par l'humble aveu de notre néant, dans lequel il nous faut tenir toujours tout abîmées. Il faut de plus nous établir un règne de paix dans ce sacré Cœur. Ce sera par la conformité à son bon plaisir, auquel il nous faut tellement abandonner, que notre particulier soin doit être de retrancher tout ce qui peut y apporter quelque obstacle ; lui laissant faire en nous, de nous et pour nous selon son désir, afin qu'il nous perfectionne à sa mode et nous façonne à son gré. Et pour nous maintenir dans ce divin Cœur pour toujours, il [le] faut aimer d'un amour de préférence, comme l'unique nécessaire à notre cœur, qu'il faut porter doucement au mépris et oubli de tout le reste, car si l'on pouvait comprendre corn-
bien les âmes appelées à ce parfait dénûment et abandon d'elles-mêmes avancent, lorsqu'elles sont fidèles à correspondre par une entière mort à tout désir, satisfaction, curiosité et retour sur elles-mêmes, pour se laisser conduire à ce divin Pilote, dans la barque assurée de son Cœur amoureux, auquel je vous invite de faire une entière donation de tout votre être spirituel et corporel, et de tout ce que vous pourrez faire et avez fait ; afin qu'après y avoir purifié et consommé tout ce qui ne lui agrée pas, il en dispose selon son bon plaisir. Car il demande ordinairement cela de ses plus chers amis, dont je vous crois du nombre, afin que, lui ayant tout donné sans réserve, il les puisse enrichir de ses précieux trésors.
Voilà, chère amie, bien de la besogne pour notre retraite, mais encore pour toute notre vie, qui ne doit tendre qu'à cette unité, par un acte pur et simple, c'est-à-dire unité de volonté à celle de notre souverain Bien, pour ne vouloir que ce qu'il veut ; unité d'amour ; unité de cœur, d'esprit et d'opération, en vous unissant seulement à ce qu'il fait en vous. Mais, mon Dieu ! je crois que tout ceci n'est que des redites qui vous seront peut-être bien ennuyeuses et qui vous ôteront l'envie de demander de grandes lettres ; et c'est aussi pour le reste de cette année.
Dieu soit béni éternellement !
La suscription porte : « ^1 ma très chère sœur de la Barge, à Moulins. »