‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 147 sur 284 · LETTRE XCV · texte numérisé non relu

LETTRE XCV

A LA MÈRE M. -F. DUBUYSSON, A MOULINS L'autographe est au monastère de Nevers.)

Vive j Jésus

[Janvier 1689 '.]

Je prie le sacré Cœur de notre souverain Maître, ma très honorée et toute chère Mère, d'être lui-même ma reconnaissance à toutes les cordiales bontés que vous me témoignez, dont je suis extrêmement confuse de voir que vous daignez bien, parmi toutes vos occupations, vous souvenir d'une chétive créature comme moi, qui ne suis propre qu'à souffrir dans le sacré Cœur de notre aimable Sauveur. Ah V que je vous sais bon gré de ce que vous l'aimez et voulez être toute à lui ! — Vous demandez une courte prière pour lui témoigner votre amour : pour moi, je n'en sais point d'autre, et n'en trouve point de meilleure que ce même amour, car tout parle quand on aime; et même les plus grandes occupations sont des preuves de notre amour. Aimez donc, comme dit saint Augustin, et faites tout ce que vous voudrez. Et comme l'on ne peut aimer sans souffrir, aimons donc et souffrons tout ensemble, et n'en perdons pas un moment ; car toutes les croix sont précieuses à un cœur qui aime son Dieu, et qui veut être aimé de lui. Tâchons donc de nous rendre des véritables copies de notre

1 Cette lettre est sans date: mais dans la lettre précédente, à la Mûre Dubuvsson, en octobre 1688, la Bienheureuse demandait des « petits livres » et dans celle-ci elle remercie de l'envoi de ces livres. D'autre part, dans la lettre suivante à Sr de la Barge, la Servante de Dieu qui charge sa correspondante de compliments pour la sœur déposée ne parle pas de la très honorée Mère. Elle n'aurait certainement pas manqué de le faire s'il n'y avait pas eu une lettre pour elle dans le même paquet. Nous sommes donc porté à croire que cette lettre date comme la suivante des premiers jours de janvier 1689.

Amour crucifié. Je n'ai manqué de bien prier l'adorable Cœur de Jésus pour vous et votre sainte communauté ; mais il me semble qu'il aura toujours une protection particulière pour votre maison, et qu'il en aura soin, comme je l'espère de son amoureuse bonté, et par l'ardent zèle que vous avez de le faire connaître, honorer et aimer, tant par le moyen de ces petits livres qu'autrement. Ils ont toujours tant de presse ici, qu'on n'en peut avoir à demi pour contenter la dévotion d'un chacun. Continuez donc, ma chère Mère, à l'aimer et le faire aimer, et ne craignez pas qu'il oublie rien de ce que vous faites pour lui, auquel je vous supplie demander ma parfaite conversion, et qu'il consomme nos cœurs de son pur amour, dans lequel je suis toute à vous.

Sr M. M. D. L. V. S. -M.

Millions de remerciements, très honorée [Mère], des livres que vous avez eu la bonté de nous envoyer. Je voudrais pouvoir témoigner ma reconnaissance, puisqu'il me semble que vous ne me pouviez plus obliger ; aussi ne m'en oublierai^ e devant le sacré Cœur de Notre-Seigneur, lequel je supplie vous rendre la charité.

La suscription porte : « Pour la très honorée Mère de Moulins. »

LETTRE XGVI

A SŒUR DE LA IiARGE, A MOULINS (L'autographe est au monastère de Paray.)

[5 janvier 1689 '.j J'en suis contente, toute chère et bien-aimée sœur, que

1. En tête de la lettre, on lit ces mots d'une autre main : « Je la reçus le lendemain des Rois 1689. »

nous nous écrivions, pourvu que ce ne soit que de l'amour et de la Croix ; car je ne sais que vous dire autre chose, sinon qu'il nous faut tâcher de tout notre pouvoir de nous rendre des copies vivantes de notre Époux crucifié, en l'exprimant en nous par toutes nos actions. Ah ! ma chère amie, qu'il fait bon toujours souffrir, et mourir enfin sur la Croix, accablée sous le poids de toutes sortes de souffrances, de misères et de mépris, [de] délaissements et d'humiliations ! La Croix est un baume précieux qui perd sa bonne odeur devant Dieu lorsqu'il est éventé ; c'est pourquoi il la faut cacher et porter en silence autant que nous pourrons. Ne perdons pas un moment de souffrir, puisqu'on ne peut aimer sans cela. Ah ! que la Croix est bonne en tout temps et en tout lieu ! Embrassons-la donc amoureusement sans nous soucier de quel bois elle soit faite, ni de quel instrument elle soit fabriquée. Il nous doit suffire, puisque rien ne nous unit tant a[u] sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ que la Croix, qui est le gage le plus précieux de son amour. Remerciez-le pour moi, ma chère amie, de ce qu'il m'en gratifie quelquefois; mais demandez-lui en même temps pardon du mauvais. usage que j'en fais, qui me fait toujours demeurer pauvre dans la possession de ce précieux trésor sans lequel la vie me serait insupportable. Ce n'est pas qu'il faille demander la souffrance, car c'est le plus parfait de ne rien demander et ne rien refuser, mais s'abandonner au pur amour pour nous laisser crucifier et consommer selon

son désir.

Je suis bien consolée de l'heureux progrès que ce divin amour fait en votre cher cœur, et je ne doute point que ce ne soit de lui que vous viennent tous ces saints mouvements, puisqu'ils donnent la paix à votre âme, la tenant dans le précieux anéantissement. Et qu'heureuses sont celles qui vivent toutes perdues et anéanties dans ce divin amour par un parfait oubli d'elles-mêmes! L'amour à notre abjection est un souverain remède pour guérir les plaies que l'amour-

propre fait en notre cœur. Le mien est tout languissant de ce maudit amour. Mais demandons à l'aimable Cœur de notre bon Maître qu'il le consomme dans le feu sacré qu'il est venu apporter en terre, afin qu'il brûle sans cesse les cœurs de bonne volonté. Enfin, chère amie, il le faut donc aimer quoiqu'il nous en puisse coûter ; mais le pur amour veut tout ou rien. N'ayons donc plus de réserve avec lui, abandonnons-lui tout ce que nous sommes, sans nous mettre en peine de l'avenir, non plus que réfléchir sur nousmême ni sur notre incapacité. Il aura soin de pourvoir à tout pourvu que nous le laissions faire. Que craignez- vous pour lui disputer ainsi le sacrifice entier de votre cœur? Il est déjà à lui ; mais il [le] veut posséder seul, c'est-à-dire vide de tout retour sur nous-même et libre, sans attache à quoi que ce soit, pour saint qu'il nous paraisse. Du moment qu'il nous l'ôte il faut demeurer contente et conforme à sa très sainte volonté, dans la nudité et pauvreté de plaisir, d'ami, de consolation, de talent et même de vertu; demeurant ainsi soumise, à l'oraison et ailleurs, en l'accomplissement de son bon plaisir ; nous réjouissant lorsqu'il se trouve en l'anéantissement de tout ce que nous sommes et de toutes nos satisfactions. Notre cœur est si petit qu'il ne peut contenir deux amours, et n'étant fait que pour le divin, il n'a point de repos lorsqu'on y fait quelque mélange.

Il faut, mon intime Sœur, vous aimer autant que je le fais pour m'entretenir si longtemps avec Votre Charité, puisqu'à toute autre je craindrais me rendre ennuyeuse. Mais votre bon cœur excusera tout, et ne se plaindra plus du silence de celle qui vous chérit tendrement en l'amour sacré.

Sr M. M. D. L. V. S.-M. — D. S. B.

Il est vrai que ma chère sœur Saumaise nous a envoyé les litanies dont vous nous parlez ; elles sont fort belles et

je vous suis obligée du souvenir que vous avez eu de moi en votre retraite ; continuez-moi cette charité, car j'en ai un extrême besoin. La mienne s'est passée sur la Croix; vous y avez eu part à ce que j'ai eu le bonheur de souffrir.

Mille saluts, respects et amitiés à notre chère sœur Déposée l, que le sacré Cœur rend toujours très chère au mien chétif, aussi bien que vous, chère amie, que je souhaite toute consommée dans les feux du pur amour,

La suscription porte : « .4 ma très honorée sœur de la Barge, à Moulins. »

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