LETTRE CXXX
PREMIÈRE DU MANUSCRIT DAVIGNON AU R. P. JEAN CROISET DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A LYON
Vive -j- Jésus !
Ce 14 avril 1689.
IMon Révérend Père, et mon Frère très cher au sacré Cœur de Notre Seigneur Ssus-Christ, sans l'agrément duquel je ne vous répondrais en, nonobstant toute l'estime qu'il me donne pour vous et : pour tout ce que vous me dites. Mais puisque, comme je le pense, il le veut, je vous dirai tout simplement et sans façon ce qu'il me mettra en pensée, mais tout, s'il vous plaît, dans le sacré de cet aimable Cœur, qui seul a fait cette [union de biens spirituels entre nous, et c'est dans lui aussi que je la confirme pour toujours, tant elle m'est avantageuse ; mais je ne vous ai peut-être pas dit1 qu'ayant tout • donné au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans ne rien réserver, je ne vous puis faire part que de ses trésors infinis ; car comme il me semble et, si je ne me trompe, orsqu'il me fit connaître vouloir de moi sa chétive esclave ette donation, il me promit que je pourrais disposer de ce Jivin trésor comme mien, mais toujours suivant sa sainte olonté ; laquelle je pourrais connaître par les répugnances ||t l'impuissance de faire en cela ce qui ne lui agréerait pas. e que je puis vous assurer n'avoir pas ressenti à votre gard; mais toute pleine de bons mouvements, qui m'ont
1. Ce qui suppose des relations antérieures par lettre ou par consignation.
fait connaître l'agrément qu'il a de cette union, et l'amour qu'il vous porte, et l'ardent désir qu'il a de vous départir avec profusion les richesses inépuisables de cet adorable Cœur, mais non tant seulement pour vous, mais afin que vous les départiez aux âmes qu'il prétend gagner par votre moyen.
Et tous ces mouvements que l'ardeur de son amour vous fait sentir [sont], comme je pense, des dispositions à l'accomplissement des desseins qu'il a sur vous, que je conjure, par ce même amour, de persévérer avec fidèle correspondance par un parfait abandon de vous-même et de tout intérêt propre. Plus de regard, ni de souvenir de vous-même, pour le laisser agir envers vous et par vous selon ses désirs, qu'il vous fera connaître dans le temps qu'il a destiné.
Cependant, voyez si vous acceptez cette manière d'union en la manière susdite, et si vous désirez qu'elle subsiste il faut que vous fassiez la même donation au sacré Cœur de mon Jésus, le jour que vous lui offrirez le premier saint Sacrifice, dans son mystère d'amour, vous consacrant et donnant tout à ce divin Cœur d'amour pour l'aimer et le glorifier, et lui procurer tout l'amour et la gloire dont il vous rendra capable par lui-même, soit de parole ou d'écrit, afin que, par ces moyens, il vous fasse également part de ses trésors infinis ; par lesquels j 'espère qu'il vous fera dire éternellement : Misericordias Domini in œternum cantabo.
Mais je ne puis exprimer la joie que vous m'avez donnée tant en offrant pour moi le chapelet et cette communion, comme de ce que vous offrirez encore la sainte Messe une j fois tous les mois selon mon intention, qui n'est autre que celle du sacré Cœur de mon aimable Jésus, qui, comme j( ; l'espère, vous récompensera avec profusion de cette grande charité ; puisque lui ayant tout sacrifié pour l'appliquer selc ses désirs, afin que ceux qui prient pour cette chétiv< pécheresse s'attirent à eux-mêmes beaucoup de grâces comme j'espère qu'il les versera abondamment sur votn
LETTRES DE LA BIENHEUREUSE 5jfj
chère âme, quand vous lui offrirez ce divin sacrifice d'amour, qui est le plus riche présent que vous me puissiez faire, puisqu il fait tout mon bonheur, mon plaisir et ma consolation et ma joie dans cette vallée de larmes.
Oh ! que vous serez heureux de participer tous les jours à ce divin Sacrement, de tenir ce Dieu d'amour entre vos mains et de le mettre en votre cœur ! Je n'envierais que ce seul bien et de consommer, comme un cierge ardent en [sa] sainte présence, tous les moments de vie qui me restent J accepterais pour cela, si me semble, de souffrir toutes les peines qui se peuvent imaginer, même jusqu'au jour du jugement, pourvu que je ne fusse plus nécessitée d'en sortir, sans aucun motif que de me consumer en l'honorant et reconnaître l'ardente charité qu'il nous témoigne dans cet admirable Sacrement, où son amour se tient captif jusqu'à la consommation des siècles. Et c'est là vraiment où l'on peut dire :
L'amour triomphe, l'amour jouit, L'amour en Dieu se réjouit.
Et afin que je le fasse aussi dans lui, dites-moi le jour qu il vous inspirera de l'offrir pour moi, de même la communion que vous ferez, afin qu'avec la permission de l'obéissance, je communie pour vous ce jour-là, et tous les jeudis je vous dirai les litanies du sacré Cœur, et comme presque depuis que j'ai eu le bonheur d'être en la sainte religion I obéissance m'a permis de veiller une heure de la nuit dû jeudi au vendredi, avec mon Jésus, prosternée en souvenance de cette heure dont il se plaignait, que ses disciples n avaient pu veiller avec lui, je le ferai une fois tous les mois pour vous, ou du moins ce que l'obéissance me donnera en échange, lorsqu'elle jugera à propos me changer cette œuvre en quelqu'autre plus pénible. Mais que je vous suis obligée de la charité que vous me faites et que | vous promettez me faire! Je vous en remercie au nom du
sacré Cœur de mon Souverain, à qui tout appartient ; il prendra soin de vous la reconnaître.
Mais si vous saviez Tardent désir qui me presse qu'il soit connu, aimé et glorifié, vous ne me refuseriez pas de vous employer à cela, comme si je ne me trompe, je pense qu'il le veut de vous, et que lorsqu'il vous en donnera le loisir et le mouvement, vous emploierez vos écrits pour un si digne sujet, surtout quelques méditations pour une solitude de dix à douze jours, selon qu'il vous l'inspirera. Et je vous avoue qu'il me semble que ce désir de le faire connaître et aimer me ferait livrer de bon cœur à tous les tourments les plus cruels, et même à ceux de l'enfer, à la réserve de le haïr. Si je le pouvais faire régner dans les âmes et établir l'empire de son amour dans tous les cœurs, que je m'estimerais heureuse ! Mais hélas ! quelle douleur pour moi qu'en cela même je ne lui serve que d'obstacle! Car si je vous pouvais exprimer combien je suis méchante, ingrate, et infidèle à son amour, vous n'auriez jamais le courage de consentir à cette union de biens spirituels, par laquelle j 'espère d'obtenir miséricorde, me voyant si pauvre et si misérable que je ne croyais pas d'avoir fait aucune action qui ne mérite plus de châtiment que de récompense.
Et ce qui fait ma plus grande peine, c'est que je crains de n'être qu'une hypocrite qui ai trompé les créatures, quoique sans le vouloir. Prenez donc garde de ne vous pas rendre de ce nombre, et priez cet adorable Cœur de Jésus qu'il m'ensevelisse dans un éternel mépris et oubli de toutes les créatures et le parfait oubli de moi-même et cette parfaite humilité de cœur dont je suis si éloignée, quoique persuadée que mon Dieu ne se plaît que dans les âmes anéanties, et que pour être tout en lui il ne faut être rien en soi.
Intéressez-vous donc proche de notre bon Maître, pour m'obtenir ces grâces dans le don de son pur amour, qui contient tout le reste, et je ne manque pas aussi de les deman-
der pour vous, avec tout ce que vous me marquez. Mais je vois bien, par tout ce que vous me dites, que je n'ai point d'amour pour mon Dieu. Et ce qui me console, est que j'espère que vous l'aimerez pour moi, qui n'ai pourtant autre prétention en la vie ; mais ce maudit amour-propre est le poison qui ruine tout.
MANUSCRIT D AVIGNON
Il est vrai que j'ai eu autrefois trois désirs si ardents, que je les regarde comme trois tyrans qui me faisaient souffrir un continue] martyre, sans me donner aucun repos, et c'était d'aimer mon Dieu, de souffrir et de mourir dans cet amour.
Mais à présent, mon cœur, je crois, s'est attiré par ses infidélités cet état de réprobation et d'insensibilité ; ne pouvant plus rien vouloir ni désirer, encore que je voie bien que tout me manque en ce qui regarde la vertu. Je voudrais quelquefois m'en
TEXTE DE CROISET (p. 98 l)
reproduit par le P. de Galliffet
(2e partie, p. 125).
A. Lettre CXXXIII avec ce titre:
Dernière lettre au P. Rolin.
B. Lettre CXXXV même titre :
Je ne sais, mon Révérend Père, écrit-elle", ce que je dois penser de l'état où je me trouve présentement. J'ai eu jusqu'ici trois désirs si ardents, que je les regardais comme trois tyrans, qui me faisaient souffrir un continuel martyre, sans me donner un seul moment de repos. Ces trois désirs étaient d'aimer parfaitement mon Dieu, de souffrir beaucoup pour son amour, et de mourir dans cet ardent amour et par l'ardeur de cet amour''. Mais à présent, je me trouve dans je ne sais quelle tranquillité de cœur, et dans une cessation de désirs qui m'étonne. Je crains que cette prétendue
a) Galliffet, A et B suppriment : « écrit-elle » — h) Les mêmes suppnment : « et par l'ardeur de cet amour. » j
L Edition princeps de 1691.
affliger, mais je ne le peux pas ; n'étant plus à moimême, je n'ai plus de liberté ni de pouvoir sur moimême. Et voici la pensée qui me console, [c'est] que le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ fera tout cela pour moi : si je le laisse faire, il voudra, il aimera pour moi, et suppléera à toutes mes impuissances et défauts. Priezle, je vous en conjure.
paix ne soit un effet de cette insensibilité où Dieu laisse quelquefois les âmes infidèles ; et j'ai peur que par mes grandes infidélités à ses grâces je ne me sois attiré cet état, qui peut-être est a une espèce d'abandon et de réprobation. Car je vous avoue que je ne puis* plus rien vouloir ni désirer en ce monde, quoique je voie bien qu'en matière de vertu tout me manque. Je voudrais quelquefois m'en affliger, mais je ne le puis c pas, n'étant plus en mon pouvoir, pour ainsi dire, d'agir ; je sens seulement un parfait acquiescement au bon plaisir de Dieu, et un plaisir ineffable à souffrir.
La pensée qui me console de temps en temps, c'est que le sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ fera tout pour moi si je le laisse faire d. Il voudra, il aimera, il désirera pour moi, et suppléera à tous mes défauts.
Il est bien vrai, ce que vous me dites, que celui qui aime ne croit pas, même au milieu des plus grandes souffrances, de rien souffrir ; mais vous m'avouerez bien aussi qu'on ne peut aimer sans souffrir, et l'amour de mon Dieu est un
a) A et B : « cet état qui peut être une espèce d'abandon. » — b) A et B : « que je ne peux » — c) A et B : « mais je ne puis » — d) A et B : « si je le laisse faire, il voudra »
LETTRES DE LA BIENHEUREUSE ol9
[ tyran impitoyable, qui ne dit jamais : c'est assez! Mais il fait bon vivre et mourir sous son empire.
Et pour ce qui est du désir qui vous presse de vous sacrifier au salut des infidèles, dans les pays étrangers, je pense I que quand ce désir vous pressera, vous le pouvez représenter, et puis vous abandonner à toutes les dispositions que j Notre-Seigneur fera de vous, par Tordre de l'obéissance. Mais, mon Dieu, j'abuse de votre patience avec bien de la liberté, par un si long- discours ! ce que mon peu de loisir m oblige de vous faire à tant de reprises, que je crains de i vous avoir redit souvent la même chose ; mais la charité du I sacré Cœur de notre souverain Maître, qui règne dans la ■ vôtre, excusera et pardonnera tout, et je ne sais si vous j agréerez que je satisfasse le mouvement dont il me presse, | qui est de vous présenter de sa part un petit livre, dont on nous a fait présent, que quelque personne fort zélée à sa gloire a fait imprimer, et il me semble vouloir que je m'en dépouille en votre faveur l. Enfin, je le supplie de vous consommer des plus ardentes flammes de son pur amour.
Sr M.-M. D. L. V. S. M. — Dieu soit béni éternellement !
Puisqu'il est vrai, comme je le pense, que Dieu ne vous communique ses dons extraordinaires que pour vous faire un grand saint, je ne manque de l'en remercier, et de lui demander pour vous la grâce que vous y correspondiez selon j toute l'étendue de ses desseins. Faites, je vous en conjure, la même chose pour moi ; car ses miséricordes sont grandes et incompréhensibles à mon égard, et, en même temps, demandez-lui pardon de mes ingratitudes et infidélités. Le petit office de ce livre a été composé par un Révérend Père de votre Compagnie2... •
Maria concepta sine peccato.
1. Petit livre de la sœur Joly, imprimé à Dijon. Le Père Croiset devait le publier deux mois plus tard, à Lyon, avec des additions.