‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 192 sur 284 · LETTRE CXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXII

AU R. P. CROISET 3e DU MANUSCRIT d'aVIGNON.

MANUSCRIT D AVIGNON

Vive -J- Jésus !

Ce 15 septembre [1689.] Mon Révérend Père1,

Car si vous saviez

l'impuissance où il me met de dire plus qu'il ne veut, vous me conseilleriez de garder le silence plutôt que de lui faire la moindre résistance. Mais, à vous parler franchement, je crains beaucoup, parmi toutes les grâces que je reçois de sa miséricorde, de me tromper et de tromper les autres que la charité aurait fait prendre des pensées avantageuses et bien éloignées de ce que je

TEXTE DE CROISET (p. 63) reproduit par Galliffet(p. 120).

A. Lettre CXXV à partir du troisième paragraphe ' .

B. Lettre CXXVII à partir du troisième paragraphe.

Vous me demandez que je vous parle confîdemment :

hélas ! il n'est pas en mon pouvoir de le faire comme vous voudriez, mais selon qu'il plaira à mon Souverain ; car si vous saviez l'impuissance où il me met dt dire plus qu'il ne veut, vous me conseilleriez de garder le silence plutôt que de penser à lui faire la moindre résistance. Mais, à vous parlei sincèrement, je crains beaucoup, parmi toutes les grâces que je reçois de sa miséri

1. Croiset et, après lui, Galliffet font commencer cette lettre pa deux paragraphes, que le Ms. d'Avignon place, le premier au débi de la 5e lettre et le second au milieu de la 6e des inédites.

suis en effet. Ne soyez pas de ce nombre et ne vous arrêtez pas à ce que vous m'obligez de vous dire, car je pense que ce divin Cœur vous communiquera plus facilement ses secrets et sa sainte volonté, qu'à une pauvre, chétive et indigne pécheresse comme moi, qui voudrais toujours n'avoir d'autre occupation que d'aimer, agir, pàtir et me taire.

Et pour vous faire mieux comprendre qu'il ne faut pas faire fond sur ce que je dis, et que j'ai sujet de tout craindre , c'est qu'il faut vous avouer que je n'ai jamais eu de direction que du Souverain de mon âme ; car dès lors que je commençai à me connaître, il prit un empire si absolu sur ma volonté, qu'il me faisait lui obéir en tout, sans que je me pusse défendre. Il me reprenait et corrigeait de mes fautes avec beaucoup de sévérité pour peu qu'il y eût de volontaire. Il me donnait une si grande horreur du péché, parce qu'il me faisait

corde, de me tromper et de tromper ceux à qui la charité aurait pu inspirer des pensées trop avantageuses pour moi, et bien éloignées de ce que je suis en effet.

Ne soyez pas ce nombre, mais, après avoir examiné devant Dieu tout ce que je vais vous dire dans le dernier secret, je souhaite que vous me mandiez si je ne suis point dans l'erreur ; car, quoiqu'on m'ait déjà rassurée sur ce point, je ne puis me délivrer de la crainte que j'ai d'être dans l'illusion".

Pendant plusieurs années je n'ai point eu proprement d'autre directeur que mon souverain Maître : car, dès lors que je commençai à me connaître, il prit un empire si absolu sur ma volonté, qu'il m'obligeait de lui obéir en tout, sans que je pusse, pour ainsi dire, m'en défendre. Il me reprenait luimême de mes fautes, pour petites qu'elles parussent, avec une douce sévérité. Je

a) Galliffet arrête ici son extrait; le Recueil de Seguin, 1830, reproduit l'extrait de Galliffet.

voir combien il lui déplaisait, que je me cachais pour pleurer, lorsque je m'étais laissée aller à mes vanités.

Je n'aspirais que de pouvoir trouver un lieu où je pusse vivre pauvre, inconnue et méprisée, afin que je pusse mieux converser avec mon souverain Maître pour apprendre à l'aimer et le connaître ; car j'étais dans un village sans instruction pour les choses spirituelles, ne sachant pas même ce que c'était de faire oraison, outre ce qu'il m'enseignait, me façonnant à sa mode et me continuant ainsi sa conduite, jusqu'à ce qu'il m'eût mis dans la sainte religion, que je pensais être ce lieu caché où j'aspirais ardemment pour faire pénitence.

Cependant quoiqu'il changeât de conduite à mon égard , il ne me quitta pas pour cela, me faisant voir qu'il ajusterait tellement les grâces continuelles, qu'il me faisait, à l'esprit de ma règle et à l'obéissance due à ma Supérieure, que l'un ne serait

conçus dès lors une si grande horreur du péché, que je me cachais pour pleurer à loisir lorsque je m'apercevais d'avoir fait la moindre faute.

Mon divin Maître m'apprit lui-même à faire l'oraison mentale, sans que j'en eusse jamais ouï parler. Tout mon plaisir était de passer les heures entières à genoux devant le très saint Sacrement. Je ne soupirais plus qu'après la solitude où je pusse vivre pauvre, méprisée, inconnue ; et je ne dou tai plus, dès que j'entrai en religion, que je n'eusse trouvé le lieu de retraite après lequel je soupirais depuis si longtemps. Mo aimable Sauveur répandi pour lors ses plus grand grâces avec tant de profu sion dans l'âme de son indigne servante que j'avais de la peine à contenir le joie et les douceurs" inefJ fables que je ressentais dam mon cœur. Cette joie cependant fut troublée quelque temps par la crainte que j eus que ces grandes faveurs m

a) AetB : intérieures.

;joint contraire à l'autre. Je jie laissais, nonobstant cela, le faire tout mon possible jpour m 'éloigner de cet esprit, 3t pour me retirer de sa conduite, ainsi qu'on me l'orionnait, et j'eus beaucoup à {souffrir là-dessus ; mais ce {souverain de mon âme, qui agissait en moi indépendamment de moi-même, reniait tous mes efforts inutiles, sans que jamais pourtant il m'empêchât d'obéir.

Mais plus je lui faisais derésistance pour l'éloigner de moi, plus il m'était présent, ,2t l'on me jeta dans de grandes craintes qui me firent souhaiter et lui demander de m'en retirer : ce ,qu'il me promit et qu'il m'enverrait son fidèle serviteur et parfait ami qui m'ap- ,prendrait à le connaître et à m'abandonner à lui sans plus le résistance. Et, en effet, il m'envoya le Rév. P. de La Çolombière, lequel me fit bien comprendre d'abord icni'il m'était envoyé de la part de Dieu, afin que je lui découvrisse tout le fond de mon âme, lui ouvrant mon cœur avec tant de facilité

me portassent insensiblement à me dispenser des plus petits devoirs ; mais cette crainte fut bientôt dissipée par la promesse que ce divin Sauveur me fit d'ajuster tellement les grandes grâces qu'il me ferait à l'esprit de ma règle, et à l'obéissance que je devais à mes supérieures, que l'un ne serait point contraire à l'autre.

Je ne jouis pas longtemps de cette douce paix. Dieu permit que plusieurs personnes crussent que j'étais trompée par l'esprit qui me conduisait ; ils m'ordonnèrent de résister à toutes ses inspirations, ils me défendirent de suivre désormais ses mouvements. Je fis tous les efforts possibles pour obéir, croyant certainement d'être dans l'erreur ; mais tous mes efforts furent inutiles. Je ne doutai plus pour lors que je ne fusse abandonnée de Dieu et que je ne fusse du nombre des âmes réprouvées, puisqu'on me faisait accroire que ce n'était pas l'Esprit de Dieu qui me possédait, et que j'expéri-

que sans nulle préméditation je lui dis tout ce qui s'était passé en moi et de toutes les grâces que j'avais reçues de mon Souverain, en la manière simple qu'il m'avait apprise, sans prendre garde que je parlais de moi ; de quoi j'avais tant d'horreur que si je m'en fusse aperçu, je ne l'aurais pu faire. Et ce qui me manifeste la volonté de Dieu en cette rencontre, c'est que ce bon Père me demanda, de lui-même, sans nulle connaissance l'un de l'autre, et en même temps ces paroles me furent dites distinctement :

« Voilà celui que je t'envoie. »

Et après plusieurs entretiens, ne se rebutant point de la manière rustique, dont j'en usais à son égard, il m'assura dans la voie difficile où j'étais, toute parsemée de croix et d'épines, parmi lesquelles j'ai toujours marché, nonobstant les grâces continuelles et inexplicables que j'ai toujours reçues de ce Souverain de mon âme.

Et après que ce bon Père

mentais cependant que, quelques efforts que je fisse, il m'était impossible de résister à cet esprit.

Je fus en cet état plus rigoureux qu'on ne peut s'imaginer, jusqu'à ce que mon souverain Maître m'envoya le Révérend Père de La Colombière, me faisant connaître que c'était un de ses plus fidèles serviteurs, et un de ses plus chers amis. Ce saint directeur fit cesser toutes mes peines, en m'assurant que c'était l'Esprit de Dieu qui me conduisait ; et il m'ordonna de marcher sans crainte par les voies par où il lui plairait de me conduire. J'entrai pour lors dans cette grande tranquillité de cœur, et dans cette douce paix dans laquelle mon doux Sauveur m'a toujours depuis ce temps-là conservée, parmi les croix, les humiliations et les souffrances dont il n'a jamais cessé d'honorer son indigne esclave, et dans lesquelles seulement je puis trouver ma consolation, mon plaisir et mon repos.

eut pris connaissance de toute ma conduite, il me défendit

| de jamais faire de résistance à cet esprit, mais de m'aban-

donner absolument à son bon plaisir pour le laisser agir

; selon toute l'étendue de son pouvoir, ce qui donna une

paix inaltérable à mon âme.

Je vous dis tout ceci assez inutilement, et je ne sais pourquoi je vous le dis, sinon afin que vous bénissiez le Seigneur, et le remerciez pour moi de ce qu'il ne m'a pas encore abîmée dans l'enfer, pour les grandes résistances que je lui ai faites et pour l'abus que j'ai fait de ses grâces, ce ,qui me cause tant de douleur que j'en voudrais faire une (continuelle pénitence. Et cependant, je ne fais que l'offen- ,ser ; de quoi je vous conjure, pour la sainte charité qui nous (unit dans ce Cœur adorable, de lui demander pardon pour jmoi et de vous intéresser à mon salut, car il me semble qu'il le veut.

Mais pour en revenir à la dévotion du sacré Cœur, il est vrai, je vous l'avoue, que c'est ce bon Père à qui j'en fis la première ouverture, ainsi qu'il m'avait été ordonné de la bart de mon Souverain, lequel lui départit plus de grâces jlans ce temps qu'il n'avait encore fait. Mais de vous dire {somme il départit la première grâce de cette dévotion à son jndigne esclave, ô mon Dieu ! c'est de quoi il ne m'a pas ;té permis de m'expliquer depuis cette première fois, non j>lus que la manière que cela se fit, dont le seul souvenir produit toujours de nouveaux effets de grâce dans mon fme, qui, de l'abîme de son néant, se perd et s'abîme dans ielui des miséricordes de son Sauveur et me fait dire avec ainte Thérèse : Misericordias Domini, etc.

Mais quoique le désir que le Cœur adorable de notre ivin Maître avait d'être connu, aimé et honoré particuliè- ^ment, fût manifesté à ce bon Père, il n'a pas laissé de jemeurer secret encore, plus de huit à neuf ans, et jusqu'à s que son indigne esclave, à qui il avait découvert son ésir, fut mise pour la direction de neuf ou dix jeunes

novices ; lesquelles en ayant entendu parler, s'y portèrent avec tant d'ardeur à honorer ce divin Cœur, dont je leur donnai une image tracée ave* une plume sur un petit morceau de papier, que cela leur fit faire beaucoup de progrès en leur perfection en peu de temps. Et quoique cela leur attirât bien des mortifications, elles ne se rebutèrent point, mais s'animèrent tant et plus à honorer ce sacré Cœur, lui ayant érigé un petit autel pour lui rendre leurs hommages, tâchant de réparer, par leurs pénitences, les injures et outrages qu'il reçoit au très saint Sacrement, et quelquesunes ayant obtenu de leurs parents de quoi en faire peindre une petite image, ce qu'on ne leur voulut permettre, crainte qu'elles n'introduisissent quelque nouveauté. Et comme on n'osait plus en parler qu'en secret, car cela étant passé au dehors, et quelque grand serviteur de Dieu s'opposant fortement à cette dévotion et tous me tombant dessus, je n'en étais pas fâchée, me réjouissant de quoi il [m'jhonorait de sa Croix par ces petites persécutions et contradictions, qui, s'élevèrent d'abord et qui donnèrent à cette chétive pécheresse la consolation de souffrir sans appui ni consolation, que de ce divin Cœur, qui me fortifiait par ces paroles, que j 'entendais dans le plus intime de mon cœur avec une consolation inconcevable :

« — Je régnerai malgré mes ennemis et tous ceux qui se j voudront opposer. »

Mais comme la Croix est un trésor précieux qui ne peut être conservé que lorsqu'il est enseveli dans un humble silence, il m'est bon de me taire sur ce sujet, et je dirai seulement qu'après deux ou trois ans que cela dura, il changea tellement les cœurs opposés, que l'on fit éngei,: une fort belle chapelle dans notre enclos à son honneur, avec un fort beau et grand tableau de ce sacré Cœur et cha-ij cune de nos sœurs se portèrent à contribuer à cette œuvrfi avec tant d'ardeur qu'elle fut bientôt [achevée]. Et c'est principalement à présent la dévotion de notre communauté

11 n'y a que moi qui lui sers d'obstacle à l'établissement de son règne dans les cœurs : c'est le sujet de ma plus grande douleur.

Voilà un petit mot sur ce que vous me demandez, ne m étant pas permis de m'en expliquer plus en particulier et il faut vous dire une chose, laquelle m'empêcherait dé plus écrire, si l'obéissance n'en ordonnait autrement : c'est que lorsque j'écris, après m'être mise à genoux pour le faire, comme une disciple devant son maître, j'écris suivant qu'il me dicte, sans prendre garde ni pensera ce que j écris, et me fait sentir de grandes humiliations, tant pour la crainte que j'ai de dire ce que je voudrais taire et tenir cache, que pour la créance où je me trouve de redire toujours la même chose, que l'on m'a défendu de relire les lettres que j'écris, parce que, lorsque je le faisais, je ne me pouvais empêcher de les rompre ou brûler. Et j'ai été surprise lorsque, lisant votre lettre, j'ai vu que ce que je croyais vous avoir dit sur cet état d'indifîérence, d'insensibilité, de réprobation et de condamnation où je croyais être tout cela s'est trouvé dit d'une autre manière qui vous l'a' fait expliquer si avantageusement, que je ne vois rien en jjnoi de tous les actes et dispositions dont vous me parlez M cette indifférence n'est en moi qu'une insensibilité à la Ikrace. Et ce que vous me dites de l'amour de mon Seigneur IJesus-Christ m'aurait fait mourir de douleur, si je l'avais • compris dans ce sens • ; mais [c'était] dans celui que les peines de 1 enfer me sembleraient douces pour faire régner i et aimable Cœur, mais toujours à la réserve de cette "privation d'amour, à moins que je ne visse en cela le bon plai- Ifrr divin, ce qui ne peut être.

I Vous me dites de prier pour vous. Hélas ! Je le fais plus iue pour un autre ; mais pouvez-vous sentir des effets des Irières d'une si méchante créature, qui n'est propre qu'à

J. Voir dans la lettre du 10 r.oùt le passage dont il s'agit. Marguerile-Marie Alacoque. — II.

attirer la colère de Dieu et arrêter le cours de ses miséricordes? Mais j'offre pour vous et pour l'exécution de vos desseins à la gloire du sacré Cœur, les saints sacrifices de la Messe que de saints religieux et ecclésiastiques disent, selon mon intention, tous les vendredis, et de plus la sainte communion deux ou trois fois par mois, sans tout le reste. Et puisque vous voulez que je vous dise ma pensée sur les projets que vous faites pour honorer ce divin Cœur, lesquels comme je crois, si je ne me trompe, il a si agréables que j'espère que ce sera un des moyens dont il veut se servir en cette dévotion pour retirer grand nombre d'âmes de la perdition, ruinant l'empire de Satan, pour les remettre par ses grâces sanctifiantes dans la voie du salut éternel, ainsi qu'il me semble l'avoir promis à son indigne esclave; lui faisant voir cette dévotion comme un des derniers efforts de son amour envers les hommes, afin que leur mettant en évidence, dans un tableau particulier, son divin Cœur percé d'amour pour leur salut, il put mettre leur salut en assurance en ne laissant périr rien de tout ce qui lui serait consacré, par le grand désir qu'il a d'être connu, aimé et honoré de ses créatures, afin de pouvoir en quelque façoo contenter l'ardent désir que son amour a de se répandre, en leur départissant avec abondance les grâces sanctifiantes et salutaires, et leur sera un asile assuré à l'heure de la mort, pour les recevoir et les défendre de leurs ennemis. Mais' pour cela, il faut vivre conformément à ses sainte*

maximes.

Mais pour ceux qui s'emploient à le faire connaître et aimer, oh ! si je pouvais et s'il m'était permis de m'exprimer de ce qu'il m'est donné à connaître des récompense! qu'ils recevront de cet adorable Cœur, vous diriez cornm. moi qu'heureux sont ceux qu'il emploiera à l'exécution d.

ses desseins !

Et je vous dis que vous êtes heureux d'être du nombre comme je ne puis plus douter qu'il ne vous ait tout destin*

à cela, suivez sans crainte les lumières qu'il vous donnera pour cet effet, et ne renvoyez point ce bien à un autre, comme vous l'avez reçu par le refus d'un autre, qui a voulu préférer l'élection qu'il avait faite de son emploi pour glorifier Dieu, au choix que ce même Dieu avait fait de lui pour faire connaître, aimer et honorer son sacré Coeur, et par ce moyen s'est privé d'un nombre infini de grâces, qu'il ne tiendra qu'à vous de recevoir, c'est-à-dire si vous voulez correspondre suivant les saints mouvements et les lumières qu'il vous donne pour cet effet. Et la raison pourquoi il ne m'est pas permis de parler des récompenses qu'il promet à ceux qu'il emploiera à cette sainte œuvre est afin qu'ils travaillent sans autre intérêt que celui de sa gloire, dans la vue de son pur amour.

Vous voyez combien librement je vous dis ma pensée, selon qu'il m'est permis ; car lorsque mon souverain Maître ne l'agrée pas, il m'ôte toute mémoire et toute intelligence sur ce que je voudrais dire, de sorte qu'il m'est impossible de le faire. Et de même, il me rend tellement impuissante à lui présenter de certaines intentions ou personnes qu'il n'agrée pas, soit à cause qu'elles raisonnent à ses volontés, ou autrement, qu'il me fait souffrir un tourment inexplicable dans ces sortes d'occasions; car je ne me rebute point, encore qu'il rejette mes requêtes; mais, combattant pour ainsi dire avec lui, jusque-là même que quelquefois je réponds pour ces personnes, en quoi je m'engage souvent à souffrir une longue et pénible suite de souffrances, lesquelles font mon exercice continuel, depuis qu'il m'a destinée, si je ne me trompe, pour être la victime de son divin Cœur et son hostie d'immolation, sacrifiée à son bon plaisir et immolée à tous ses désirs, pour me consommer continuellement, sur cet autel sacré, par les ardeurs du pur amour souffrant ; car je ne peux vivre un moment sans souffrir, et c'est mon plus doux aliment et mon mets le plus délicieux que la Croix, composée d* toute sorte de douleurs, peines,

humiliations, pauvreté, mépris et contradictions, sans autre appui ni consolation que l'amour et la privation. Oh ! quel bonheur de pouvoir participer ici-bas aux angoisses, amertumes et dérélictions du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Mais je m'aperçois que je satisfais trop le mien en parlant de la Croix, laquelle est comme un parfum précieux, lequel perd la bonne odeur devant Dieu, lorsqu'elle est éventée par le trop grand parler. C'est donc mon partage de toujours souffrir en silence.

Mais pour répondre à ce que vous me demandez, de vous dire les grâces que j'ai reçues de ce Cœur adorable, moi son indigne esclave, je ne le peux pas, d'autant plus qu'il m'oblige et me contraint souvent, pour ainsi dire, de les découvrir aux personnes qu'il les a destinées, et puis, il les ôte de ma mémoire, pour me laisser occupée de lui seul, qui vaut dix millions de fois mieux que tous ses dons, lesquels ne doivent être considérés que pour l'amour de lui. Et il me semble vous pouvoir pourtant dire que, s'il m'était loisible de vous raconter les grâces et les miséricordes de ce tout aimant et aimable Cœur, il me faudrait [un livre] une fois plus gros que le vôtre : voyez si je ne mérite pas mille fois l'enfer, par mes continuelles infidélités et ingratitudes, quoiqu'il m'a été donné à connaître, si je ne me trompe pas, que ces grâces ne me seraient données qu'en faveur d'autres personnes, pour la gloire du sacré Cœur, et , qu'ainsi je ne me devais rien approprier ni attribuer, et les ; effets s'ensuivent de telle façon que rien ne me demeure que la vue de mon néant criminel, que je vois continuellement comme dans un tableau que ce Souverain de mon âme tient devant mes yeux, où il me fait voir à moi-même comme un composé de toute sorte de misères, lequel il . veut changer en un composé de ses infinies miséricordes. |

Et si vous saviez quel tourment mon âme souffre, de se voir si impure, exposée devant la sainteté d'un Dieu qui ne peut souffrir la moindre tache dans une âme qui converse

avec lui ! et cette sainteté qui est comme un feu dévorant, qui pénètre et consume jusqu'à la moelle des os, et exterminerait mille fois les pécheurs, si cette amoureuse miséricorde ne se mettait entre deux ; car elle est' inexorable, et il me semble qu'il n'y a point de supplice qui ne paraisse plus doux que celui qu'elle fait souffrir, lorsqu'elle veut purifier une âme, pour se communiquer à elle, vous avouant que les grâces qu'il me fait sont toujours précédées et suivies de ces sortes de tourments, ou d'un purgatoire d'humiliation ; et, si je ne me sentais soutenue et fortifiée par Celui-là même qui m'afflige, il me serait impossible de soutenir ce tourment.

Mais, nion Dieu, à quoi bon de vous entretenir de ces sortes de discours, si inutiles à notre sujet ? Mais je pense que sa bonté le permet, afin que vous puissiez connaître de quel esprit vient ce que je vous dis et duquel je suis conduite, pour vous détromper et pour m'aider moi-même à me tirer de cette voie, si elle est trompeuse. Je prierai Notre-Seigneur de vous en donner la lumière, afin que vous me mandiez ce que vous croyez, et sur tout ce que je vous dis ici dans le secret du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ, pour l'amour duquel je vous demande cette grâce

de brûler cette lettre, après l'avoir vue pour m'en dire votre pensée, et qu'elle ne soit vue que de vous, puisque, sans suite ni raison, j'y ai mis plus que je ne pense, et je ne sais pas même si vous la pourrez lire, ni comprendre ce que je vous dis, car je ne me sais pas exprimer. Mais, au nom de Dieu, ne me faites point connaître ; car d'être connue m'est un martyre plus rude que je ne vous le puis exprimer.

Et pour tout ce que vous proposez dans votre lettre, tant des méditations que des indulgences, il me semble voir, clairement à n'en pouvoir douter, que c'est Lui qui vous la inspiré de cette manière, qu'il me fait connaître lui être si agréable, que nul autre que lui-même n'aurait pu dresser si à son gré, et je crois qu'il en sera beaucoup glo-

rifié, et j'en ressens par avance une grande consolation et m'en réjouis fort. Mais en demandant les indulgences, n'y aurait-il point de moyen de faire approuver la messe en l'honneur de ce divin Cœur par le Saint-Siège apostolique? C'est encore un grand point que celui-là, et, quoique je l'espère, je ne sais pas de qui il veut se servir pour cela, car déjà plusieurs n'en ont pu venir à bout.

Il y a encore une autre chose dont je me sens fort pressée, par le grand désir qu'il me fait connaître d'en avoir, c'est que cette dévotion coure dans les palais des rois et des princes de la terre, afin qu'il y reçût autant de plaisir, comme aimé et honoré des grands, comme ont été grandes les amertumes et angoisses qu'il y a ressenties, lorsqu'en sa Passion il y a été tant méprisé, outragé, humilié, et je vous avoue qu'il me semble que cette dévotion servirait d'une grande protection à la personne de notre roi, et pourrait bien donner d'heureux succès à ses armes et lui procurer de grandes victoires. Mais ce n'est pas à moi à dire cela ; il faut laisser agir la puissance de cet adorable Cœur, duquel vous avez la bonté de me présenter encore des livres. Il est vrai que vous ne me sauriez faire un plus grand plaisir; mais je suis entièrement confuse de votre libéralité envers une personne que lui-même a tellement dépouillée de tout, qu'il ne lui a rien laissé que lui-même.

C'est pourquoi ceux qu'il inspire de me faire ces sortes de charité, il ne faut pas qu'ils en attendent d'autre récompense que celle qu'il leur fera lui-même pour moi, qui pense avoir reçu cette assurance de lui, si me semble, qu'il prendra soin de reconnaître et de récompenser tous les biens qui seront faits à sa chétive esclave. C'est de quoi je le prierai de tout mon cœur de le faire à votre égard ; mais si cela ne vous désagréait pas, [je vous prierais] de faire mettre en votre autre livre les litanies du Cœur de la très Sainte Vierge.

Il faut vous dire encore qu'une religieuse de la Visitation,

décédée depuis environ quarante ans en odeur de sainteté, avait eu révélation que la dévotion du sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ prendrait son commencement dans l'Ordre de la Visitation. Et moi je pense que si cela est, que c'est par le moyen de notre saint Fondateur, le grand saint François de Sales, lequel avait destiné toutes ses filles à rendre un continuel hommage à ce divin Cœur, en conformant toute leur vie suivant ses saintes maximes. Et moi je ne me saurais empêcher de croije que si cela est vrai que cette dévotion tout aimable ait pris sa naissance dans la Visitation, elle fera son progrès par le moyen des Rév. Pères Jésuites. Et je crois que c'est pour cela qu'il avait choisi ce bienheureux ami de son Cœur 1 , pour l'accomplissement de ce grand dessein, lequel, comme je l'espère, sera si glorieux à Dieu, pour l'ardent désir qu'il a de communiquer, par ce moyen, son amour et ses grâces. Et si nous pouvions comprendre les grands avantages, des grâces et des bénédictions que cela procurera à ces deux Congrégations, avec combien d'ardeur y travaillerions-nous, si nous connaissions bien les fruits de ce trésor ! Mais il faut s'adresser à son fidèle ami, le bon Père de La Colombière, auquel il a donné un grand pouvoir et remis, pour ainsi dire, ce qui concerne cette dévotion. Je vous avoue confidemment que j'en reçois de grands secours, m'étant même plus favorable que lorsqu'il était ici-bas en terre ; »car, si je ne me trompe, cette dévotion du sacré Cœur l'a rendu bien puissant dans le ciel, et l'a plus élevé en la gloire que tout ce qu'il avait pu faire au reste pendant tout lie cours de sa vie.

J'espère qu'il en sera ainsi de vous, si vous voulez correspondre et suivre les saints mouvements de la grâce. N oubliez pas de me marquer lorsque vous aurez le bonheur d'offrir ce grand sacrifice d'amour2, car j'y ai une

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