LETTRE CXXXV
AU R. P. CROISET 6e DU MS. D' AVIGNON
MANUSCRIT D AVIGNON
Vive -f- Jésus !
Du 17me janvier 1690 1.
Mon Révérend Père, Notre divin Maître ayant bien voulu me faire trouver
TEXTE DE CROISET (p. 39-42 reproduit par Galliffet (p. 119)
A. Lettre CXXX.
B. Lettre CXXXII.
Notre souverain Maître dit-elle dans une lettr qu'elle écrivait à ce Père d
1. Cette lettre porte dans le Ms. d'Avignon la date du 17 juillet. 1 y a évidemment une erreur, car il y est question, comme d'un chose future, de la première messe du P. Croiset qui fut dite 1 23 mars 1690. Le P. de Galliffet, dans l'édition latine de son livi publié à Rome en 1726, donne quelques dates des lettres qu'il reprc duit, et parmi ces dates se trouve celle du 17 janvier qui est vra semblablement la vraie date de la présente lettre.
beaucoup de consolation en lisant votre lettre, après m'en avoir interdit la lecture «ssez long-temps, à cause de pertain mouvement trop empressé, qui m'était venu, d'y
hercher cette consolation
ians l'état sensible et soufrant où il m'a mise dans ce ;emps de carnaval, où tant de pécheurs l'offensent et
abandonnent. Et il me .emble que c'est tellement non temps de douleur et l'amertume, que je ne peux /oir ni goûter que mon Jésus souffrant et délaissé, en com- )atissant à ses douleurs, despielles son Cœur adorable ne pénètre si vivement, que e ne me connais pas moinême.
Tout sert à sa divine jusïce d'instrument propre à ourmenter cette victime criminelle, en telle sorte que je »e puis faire que me sacri-
er comme une hostie d'imaolation à sa sainteté de ustice si terrible au pécheur, |ue je vous confesse que si
la Compagnie de Jésus (dont on a déjà parlé), notre souverain Maître a bien voulu me faire trouver beaucoup de consolation en lisant la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire, mais ce n'a été qu'après m'en avoir interdit la lecture assez longtemps, à cause de certains mouvements trop empressés qui m'étaient venus d'y chercher cette consolation, dans l'état pénible et souffrant où il m'a mise a, dans ce temps de carnaval, où tant de pécheurs l'offensent et l'abandonnent. Car il me semble que c'est tellement un temps de douleur et d'amertume pour moi, que je ne puis voir ni goûter que mon Jésus souffrant, en compatissant à ses douleurs, desque^es ce divin Sauveur me pénètre si vivement, que je ne me reconnais pas moi-même.
Tout sert à sa divine justice d'instrument propre à tourmenter cette victime criminelle, en telle sorte que je
a) Gallill'etet A. el B. commencent ici leur extrait de la façon iivante : « Notre souverain Maître m'a mis (sic) clans un état offrant en ce temps de carnaval. »
sa sainteté d'amour et de miséricorde ne me soutenait, à mesure que l'autre me [fait] sentir le poids de sa rigueur, il me serait impossible de la soutenir un moment. Mais tout cela dans une paix inaltérable, me contentant d'adhérer au bon plaisir divin, et, pourvu qu'il se contente, cela seul me suffît.
Je ne croyais pas vous pouvoir répondre; mais je pense qu'il veut cela de moi.
Il me donnera les moyens de le faire en la manière qu'il lui plaira; car pour moi je ne voudrais dire autre chose, à présent, sinon : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. »
Ou bien les paroles de mon Sauveur en Croix :
« Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée ! » Et celle-ci : « Père, pardonnezleur. »
Plus je souffre, plus je me sens altérée de souffrir. Il me semble que toutes les créatures devraient servir d'instrument à la divine justice pour me tourmenter, quoique je ne souhaite rien, ni ne demande rien, et me contentant de m'abandonner
ne puis faire autre chose que de me sacrifier comme une victime d'immolation à sa justice. Et il me semble que je souffre d'une manière si étrange, que je vous avoue, que si sa miséricorde infinie ne me soutenait à mesure que sa justice me fait sentir le poids de sa rigueur, il me serait impossible de le soutenir un moment. Cependant tout cela se passe dans une paix inaltérable, me contentant d'acquiescer à son bon plaisir; et pourvu que mon divin Sauveur se contente, cela seul me suffît. Je ne croyais pas vous pouvoir écrire, car je ne voudrais dire autre chose, dans l'état où je suis, que ces paroles de mon aimable Sauveur :
« Mon âme est triste j usqu à la mort ; » ou ces autres :
« Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? »
Cependant je puis vous assurer que plus je souffre, plus je sens augmenter la soif ardente que j'ai de souffrir. Je crains même que je ne prenne trop de satisfaction à souffrir. Enfin le parti que je suis résolue de
et me soumettre, en lui laissant le soin de tout faire en moi. Puisque ce n'est que lui seul que je veux, que m'importe que ce soit dans la consolation ou l'affliction?
Et quoique je croie n'avoir de part en ce que je vous dis des grâces de mon souverain Maître, et qui, par mon peu de correspondance, me seraient peut-être le sujet d'une plus grande condamnation, je ne laisse pas de souffrir une espèce de martyre, lorsqu'il m'oblige d'en parler, ce que je fais souvent sans Im'apercevoir de ce que je dis, et sans m'en pouvoir jsouvenir après qu'il est dit.
(C'est pourquoi ne vous étonjnez pas, lorsque je vous relis peut-être la même chose.
prendre en tout ceci, c'est de m'abandonner et de me soumettre parfaitement à la bonté infinie de mon souverain Maître, modérant même cet ardent désir que j'ai des souffrances, en lui laissant le soin de tout faire a. Et puisque je ne souhaite au monde que de faire parfaitement sa sainte volonté, peu m'importe que ce soit dans la consolation ou dans l'affliction. Vous ne sauriez croire combien je souffre en vous écrivant tout ceci, car quoique je sois bien persuadée que je n'ai nulle part en tout ce que je vous dis des grâces de mon souverain Maître, lesquelles par mon peu de correspondance, seront peut-être le sujet de ma plus grande condamnation :
je ne laisse pasde souffrir une espèce de martyre, lorsqu'il m'oblige de vous en parler.
Et pour la proposition que vous me faites de mettre dans /otre livre, ô mon Dieu ! que me dites-vous là ? ce n'en est jas le temps, quelque raison que vous me puissiez alléguer, i moins que mon Seigneur Jésus-Christ ne vous eût fait ;onnaître cela être sa volonté, ce que j'ai peine à croire m il veuille le faire, après m'avoir, si je ne me trompe, :onsolée sur ce point, en me faisant entendre qu'encore que es choses ne soient pas mises au long, comme vous le souîaiteriez pour sa gloire, il est assez puissant pour suppléer
a) Galliffet et A et B terminent ici leur extrait.
et par sa grâce faire produire à votre livre les mêmes effets. Oui, j'ai cette confiance en mon Dieu, qui ne manque jamais de faire ce qu'il veut. Et ne pensez pas qu'en cela je me regarde moi-même ; car il n'y a rien que je ne sacrifie pour la gloire de mon Souverain. Mais c'est que je crois qu'il ne le veut pas, par la raison que s'il le voulait, il m'ôterait cette étrange peine que j'ai d'être connue. Hélas ! si vous la connaissiez, vous diriez que c'est une espèce de cruauté de me retirer de cette vie inconnue et cachée.
Et je vous avouerai confidemment que toutes les fois que l'on lit ce qui a été tiré de la Retraite du R. P. de La Colombière, que je sens s'imprimer en moi des peines si grandes et me sens jetée dans des abîmes de confusion et d'humiliation si étranges, que je ne sais plus où j'en suis ; et de plus que chacun me regarde pour y avoir quelque part. De grâce, ne pensez donc plus à cette proposition.
Et pour ce qui est que vous demandez ; pour moi, je crois que Dieu veut se servir de vous en cette œuvre : il me semble vous en avoir déjà dit ma pensée.
C'est comme dès le commencement, que mon divin Maître fît connaître à son indigne esclave qu'il avait choisi un vil instrument pour établir [cette dévotion] et attirer les cœurs à aimer le sien adorable, lequel avait une si ardente soif d'être connu, aimé et honoré des hommes par des hommages et honneurs particuliers, afin d'avoir moyen, en contentant son désir, de leur départir abondamment ses miséricordes et ses grâces sanctifiantes et salutaires.
Et comme je lui représentais la chose si impossible de ma part, que j'étais plus propre à lui faire obstacle qu'à lui être utile en ce dessein, il me dit que je ne savais pas qu'étant tout-puissant, il pouvait faire tout ce qu'il voulait, et qu'il ne voulait point se servir en cela de puissance humaine, mais de la douce suavité de son amour, et que je ne devais rien craindre, puisqu'il suppléerait à tout ce qui manquerait de ma part, et que pour cela il s'était choisi un certain
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nombre de véritables amis, dont il me donnerait connais-
sance.
Le Rév. P. de La Colombière fut le premier; et, la première fois que j'eus l'honneur de vous voir, il me donna d'abord une si grande certitude qu'il vous avait choisi pour ce dessein, et que c'était pour cela qu'il vous faisait participer aux ardeurs de son divin Cœur ; et que, dans la suite, vous auriez aussi quelque part à ses humiliations, sans m'en découvrir la manière ni le temps.
Et lorsque vous vîntes pour la seconde fois, il me pressa fortement de vous demander ces méditations dont, peutêtre, ne sus-je pas bien m'expliquer, par la grande crainte que j'ai de me tromper, dont je fus ensuite rassurée par ces paroles qu'il ne vous donnerait jamais aucun goût à cette dévotion, ni facilité à y travailler, s'il ne vous avait choisi pour cela ; et, de plus, qu'il ne m'aurait jamais donné cette ouverture de cœur sur ce sujet à votre égard. Et il me semble, si je ne me trompe, me promettre qu'il vous fournira toutes les grâces et secours nécessaires, et même qu'il suppléera de sa part à tout ce qui pourra manquer de la nôtre. Mais que tout cela ne se fera pas sans beaucoup de peines et de souffrances, lesquelles vous devez recevoir comme de plus fortes preuves de sa volonté. Car c'est là les moyens de sanctification dont je pense qu'il veut se servir, pour nous faire atteindre à cette grande sainteté; dont il nous donne le désir. Et pour cela, il me semble vouloir de nous une grande confiance en lui et appui en son amour, un entier oubli et défiance de nous-même. C'est ce que je remarque particulièrement dans vos dispositions, étant fidèle à lui donner la gloire de tout et à tout prendre et attendre du Cœur adorable.
Je ne sais si, en ce que je vous ai dit, vous trouverez ces marques de la volonté de mon divin Maître que vous me demandez ; mais voilà ce que je vous en puis dire pour le présent. J'abandonne le reste à ce qu'il vous inspirera d'en
Marguerite-Marie Alacoque. — II. 38
croire, demeurant contente de tout ce qu'il fera et permettra à mon égard.
Et pour le trouble que vous sentez s'exciter en vous, il est vrai que je pense que le démon y a beaucoup de part; mais j'espère qu'il ne viendra pas à bout de ce qu'il prétend par là, qui est qu'en jetant votre âme dans le trouble, il empêche notre divin Maître de s'en faire un trône de paix et d'établir dans votre cœur le règne de son pur amour, qu'il ira toujours augmentant et perfectionnant jusqu'à consommation, pourvu que vous vous abandonniez et le laissiez agir.
Ces craintes que vous avez sur ce qui vous peut arriver pour l'avenir ne lui plaisent pas, si je ne me trompe, et font obstacle à ses desseins et à votre perfection. Et de quelque part qu'elles Aaennent, voici le fruit qu'il veut que vous tiriez : celui d'un parfait et entier sacrifice d'esprit, qui vous fasse embrasser amoureusement ce qui lui sera représenté de plus fâcheux et humiliant, sans réserve, et cela autant de fois que vous sentirez exciter ces troubles en vous, qui par ces moyens, confondrez votre ennemi, et recevrez la même récompense que si vous aviez souffert toutes ces choses. Dès que vous aurez fait ces actes de sacrifice, il vous en faut promptement détourner, vous retirant dans le sacré Cœur de Jésus, jusqu'à ce que ces tempêtes et ces nuages ténébreux soient dissipés.
Car hélas! mon cher frère, puisqu'il n'y va que de notre intérêt dans tous ces sacrifices, que Dieu demande de nous, voudrions-nous bien y avoir encore quelque égard, puisqu'il importe peu à un cœur qui ne veut que Dieu et son bon plaisir, de quelle manière le pur amour le sacrifie, soit dans l'élévation, ou l'humiliation ! Agir ou pâtir, c'est tout un à un cœur qui aime ; laissons donc l'avenir à la Providence du pur amour de ce divin Cœur, qui demande du nôtre la fidélité dans les moments présents.
De plus, ces troubles sont encore excités en vous pour
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vous apprendre à mourir continuellement à vous-même vous détacher de tous vos intérêts propres, afin qu'avec une entière défiance de vous-même, vous demeuriez toujours abîmé et comme tout perdu dans les abîmes du pur amour. Je ne sais si vous pourrez comprendre ce que je veux vous dire.
Vous me réjouissez beaucoup de me dire la sainte messe au mois de mars, qui se peut appeler le mois de mon Seigneur Jésus-Christ, à cause des grands mystères qui s'y
\ sont opérés.
Ah ! que de bonheur pour vous, lorsque vous offrirez ce grand sacrifice d'amour ! Je vous y accompagnerai en esprit
; autant que je le pourrai, et c'est bien de bon cœur que je
] vous donne, autant que je le peux, tout ce que je ferai d'ici là, ou plutôt je prie le sacré Cœur de vous appliquer
j et vous revêtir de ses mérites et de ses dispositions.
Je communie et j'entends la messe à votre intention. Pour d'autres prières, je n'en fais guère, .outre celle d'obligation, que le chapelet, que je dis fort indévotement, et
I avec tant de peine que quelquefois j'en demeure toute interdite, et la parole me manque pour poursuivre, mon divin Maître me rendant impuissante à le prier vocalement. Et si vous saviez les résistances que je lui ai faites pour cela ! quoique souvent on me les ait défendues ; je les quittais pour un peu, et puis je les reprenais. Et puis mon Souverain m'en faisait de sévères réprimandes, de même qu'au sujet de la lecture spirituelle, où je me trouve souvent, quelque effort que je me fasse, impuissante à lire dans le livre que je tiens. Mais au lieu de celui-là, l'aimable Cœur de mon Jésus m'est ouvert comme un grand livre, où il me fait lire des leçons admirables de son pur amour, lequel ne me rebute point pour toutes mes résistances, car souvent je combats avec lui, mais il reste toujours victorieux et moi confuse, et jamais n'a été un si bon Directeur, car en enseignant il donne le moyen de le faire, ou bien il le fait ui-même.
MANUSCRIT D AVIGNON
Vous avouant de bonne foi qu'il me conduit par un chemin tout opposé à mes inclinations. J'ai une aversion étrange pour tous les emplois de la religion, et d'aller au parloir, et d'écrire des lettres. Et cependant, il faut que je me sacrifie à tout cela, ne m'ayant point donné de repos que je ne m'y fusse engagée par vœu. Je ne laisse pas pour cela d'y sentir plus de peine qu'auparavant ; mais j'embrasse cette croix avec les autres, dont il plaît à mon divin Maître me gratifier, vous avouant que si j'étais un moment sans souffrir, je croirais qu'il m'aurait oubliée et abandonnée.
TEXTE DE CROISET'(p. 62).
Galliffet (p. 120).
A. Lettre CXXV, 2e alinéa.
B. Lettre CXXVII —
Je vous avoue que mon divin Maître me conduit par un chemin tout opposé à mes inclinations. J'ai une aversion étrange pour tous les emplois de la religion, j'en ai une aussi grande pour le parloir et pour écrire des lettres ; et cependant il faut que je me sacrifie sans cesse à tout cela, ne m'ayant point laissé de repos jusqu'à ce que je me fusse engagée par un vœu exprès d'obéir aveuglément en toute chose, sans faire paraître mon extrême répugnance, autant qu'il me serait possible. Je ne laisse pas pour cela de ressentir encore plus de peine qu'auparavant ; mais j'embrasse cette croix avec les autres dont il plaît à mon divin Sauveur de m'honorer, vous avouant que si j'étais un seul moment sans souffrir, je crairais qu'il m'a oubliée et abandonnée.
Il me semble que votre vœu, si je ne me trompe, agrée beaucoup à ce divin Cœur, lequel en fera le lien d'une union indissoluble avec lui. Et c'est une puissante arme poui se défendre contre l'ennemi de notre salut, qu'un vœu bien pratiqué.
Et pour ce qui me regarde, je vous suis obligée de a
ira
que vous me dites touchant les grâces continuelles que je reçois de ce Souverain de mon âme, lequel m'y a fait trouver beaucoup de consolation et d'assurance dans mes craintes de me tromper, quoique je vous puisse assurer que quand vous m'auriez fait connaître que tout ce que je vous ai dit n'est qu'illusion et tromperie, j'en serais demeurée en paix, n'étant pas à mon pouvoir, si me semble, depuis que ce Souverain s'est rendu le Maître absolu de mon esprit et de mon cœur, d'en faire autre usage, ni y exciter aucun mouvement que comme il lui plaît, s'étant tellement emparé de toutes les puissances de mon âme que je le sens agir en moi si indépendamment de moimême, que je ne peux faire autre chose que d'adhérer et me soumettre à ce [qu'il] fait, si bien que si je suis trompée, je vous puis dire que je la suis bien puisque je ne m'en suis pas retirée. Quelque effort et résistance que j'aie faits à cet esprit, il a toujours été victorieux du mien.
Mais je vous conjure, par tout l'amour que vous portez à mon Seigneur Jésus-Christ, de ne pas craindre de me dire tout ce qu'il vous fera connaître de mauvais en ma conduite, puisque je ne prétends que de l'aimer en souffrant. Qu'il fasse au reste de moi tout ce qu'il lui plaira, ,car la vie m'est un continuel martyre ; et le plus grand . sacrifice qu'il me faut faire continuellement, c'est d'en •accepter la longueur : je n'y goûte aucun plaisir que celui de n'en point avoir.
Et pour ce que vous désirez que je continue à vous parler des grâces du sacré Cœur, votre dessein de les mettre dans votre livre me fera désormais demeurer en silence sur ce sujet. Je vous l'ai déjà dit que je ne voulais être connue en aucune manière, et je vous avoue que je me livrerais plutôt à tous les tourments imaginables, et vous n'ignorez pas que tout est à craindre tandis que nous sommes en cette vie de corruption.
Ainsi n'attendez pas plus à faire votre ouvrage, selon
que je crois fermement que le Seigneur le veut de vous et selon les marques que je vous ai dites. Et, de plus, je ne peux m'empêcher de vous dire que comme le Saint-Esprit est ennemi des remises, si vous retardez davantage, je crains qu'il ne retire les grâces qu'il vous avait destinées et qu'il ne les transporte encore à un autre. Voilà ma pensée, mais je m'en soumets à tout ce que vous en jugerez.
Et pour l'ardent désir qui vous presse de vous faire un saint, oui, je l'espère de la grâce du sacré Cœur, lequel vous rendra un grand saint ; mais je pense qu'il vous sanctifiera à sa mode et non à la vôtre. C'est pourquoi laissezle faire, le regardant toujours pour le glorifier en vous anéantissant, et il vous regardera pour vous purifier en : vous sanctifiant.
Et pour ce que vous me recommandez de prier pour ceux que le Seigneur vous a donnés, je n'y manquerai pas. Et pour suppléer à tout ce qui manque de ma part, j 'entends, autant que je le peux, une messe extraordinaire tous les jours, selon vos intentions. Mais je vous confesse que je crains beaucoup d'arrêter le cours des miséricordes de mon Dieu sur votre âme, à cause de mes infidélités et de la vie tiède et languissante que je mène, dont j'ai tant d'horreur que je n'ose plus me regarder, mais seulement l'aimable Cœur, dans la miséricorde duquel je demeure et toute anéantie, non pour jouir toujours, mais pour souffrir. Car si vous saviez la douleur que je souffre, dans la pensée que je suis un obstacle au dessein qu'il a de se [faire] connaître et aimer ! Priez qu'il m'ôte plutôt de la vie, sans avoir nul égard à mes intérêts.
Et pour ce jeune écolier, dont vous me parlez, je ne manquerai de prier Notre-Seigneur de lui faire connaître sa sainte volonté sur le choix de sa vocation. Et si vous jugez à propos de le faire communier pendant cinq vendredis, pour cela, à l'honneur du sacré Cœur de Jésus-Christ, et s'il se sent, après cela, porté à votre manière de vie,
qu'il l'embrasse sans crainte ; car j'espère, en la grâce de mon Dieu, qu'il y fera de bons fruits après plusieurs combats.
J'ai reçu la lettre du Révérend Père Gette, et assurezle que je lui fis réponse. Presque en même temps je la donnai au Révérend Père Froment ; cela m'affligerait fort si elle est perdue. Cependant je ne l'oublie pas, non plus que le Révérend Père de Villette, par devant le divin Cœur de notre adorable Maître, suivant l'assurance que je leur en ai donnée plusieurs fois. Souvenez-les aussi de ne pas s'oublier de leurs promesses sur ce sujet.
Enfin, après plusieurs reprises, je crois avoir répondu à tous les points de votre lettre ; faites-en le même sur celleci. Et surtout ne manquez de le faire sur ce que je vous vais dire, qui est si je dois succomber à l'étrange peine que je sens, malgré mon vœu, d'accepter les emplois de la religion, en les refusant autant que je le pourrai, et de même aller au parloir et d'écrire des lettres, à quoi j'ai tant de peine, que, si l'obéissance ne m'y obligeait, je ne ferais point de réponse à personne, lorsqu'on m'écrit, afin de m'anéantir et m'ensevelir dans un parfait oubli, ne sentant de plus grande consolation que de me voir dans l'oubli et le mépris des créatures, afin d'avoir plus de temps pour consommer en la présence du très saint Sacrement, qui est tellement le centre de mon cœur, qu'il ne trouve de repos que là où il le sentira continuellement. Je ne suis faite que pour cela ; et à quoi peut être utile une pauvre chétive religieuse comme moi? et je crains fort que le démon, sous prétexte de vouloir profiter aux autres, soit dans le parloir ou [avec] les créatures, ne me perde moi-même. Qu'en pensez-vous ?
Au reste, ne me consultez jamais en tout ce qui me concerne ; car je n'ai ni jugement ni discernement pour moimême, qui le moment que je vous parle, suis réduite dans un état si souffrant que je ne me connais pas moi-même ;
car tout l'être spirituel et corporel sont plongés dans la souffrance, en telle sorte qu'il ne vous faut pas tromper en vous faisant croire que je prie pour vous, car je ne me sens de puissance que pour souffrir sans appui et sans compassion ni consolation du ciel ni de la terre, et sans désirer d'en recevoir que ce qui plaira à mon souverain sacrificateur, devant lequel je suis une victime gémissante et immolée à la divine justice. Je ne peux donc rien à présent que souffrir en silence : voilà toutes mes prières.
Mais, mon Dieu, faut-il que malgré moi je ne puisse fermer cette lettre sans vous dire que, nonobstant toutes mes résistances, le divin Cœur de mon adorable Maître vous laisse libre sur tout ce que je vous ai dit de sa part, comme étant chose qui ne m'appartient pas, mais son bien propre. Mais suppliez-le, je vous conjure, qu'il lui plaise me retirer la vie, où je ne peux plus soutenir les reproches qu'il me fait de mes résistances, car pour me faire soumettre à vous dire ce que dessus, il a fallu qu'il ait renouvelé en moi cette première grâce où il m'était montré un Cœur toujours présent, jetant des flammes de toute part, avec ces paroles: « Si tu savais combien je suis altéré de me faire aimer des hommes, tu n'épargnerais rien pour cela ! » Et d'autre part j'entendais ces paroles : « J'ai soif, je brûle du désir d'être aimé. » Et cela faisait de si fortes impressions en moi que je me fondais en larmes, ne pouvant contenter son amoureux désir, ce que j'espère que ses fidèles serviteurs feront à présent, comme il me l'a promis qu'il m'adresserait ceux qu'il s'était destinés pour cela.
Mais je vous conjure, par tout l'amour que vous lui portez, qu'en le voulant glorifier vous ne me fassiez nullement connaître ni de parole ni d'écrit. Ne me refusez pas cette grâce, si vous |avez quelque bonté pour moi. Ne me causez pas ce tourment ; mais priez pour moi qui n'en peux avoir, si me semble, un plus extrême besoin.
Et pour ce que vous me direz tant de messes que je vou-
m^mm
drai, je ne vous peux exprimer la reconnaissance que j'en ai; mais je n'ai qu'impuissance et pauvreté de ma part. Cependant, j'espère que mon souverain Maître récompensera tout et que vous ne perdrez rien. Mais vous me marquerez le nombre qu'il vous inspirera de m'en dire, afin que je communie aussi pour vous. Je ne sais si vous pourrez comprendre tout ce que je vous dis ici, et si même vous pourrez le lire.
LETTRE GXXXVI
AU R. P. CROISET 7e DU MS. D' AVIGNON
De notre monastère de Paray, ce 18 février 1690.
Mon Révérend Père,
' J'ai reçu la vôtre du 29 janvier, sans laquelle vous n'auriez !)oint eu de réponse à la précédente, parce que n'ayant pas ,rardé le secret si fidèlement que vous me l'aviez promis ?ur la confidence que je vous fais dans nos lettres, cela a fait jue la connaissance de plusieurs choses en est déjà venue à a connaissance de notre Communauté, ce qui ne m'est pas ane petite peine . Mais, Dieu soit béni, la croix est bonne orsqu'elle nous vient d'une si bonne cause, comme est l'inérêt de l'aimable Cœur de Jésus. Néanmoins, comme je is que l'on m'en parlait, et que je ne voulais pas que l'on ut que j'y avais aucune part, j'envoyai quérir la réponse
(uej avais faite à la vôtre première : laquelle j'avais donnée u R. P. Leau pour la brûler, mais notre Mère supérieure ne le défendit. C'est pourquoi je vous l'envoie toute débiffée it ne sais si vous la pourrez lire ; mais je n'en ai pu écrire
autre. Et je suis même dans le dessein de ne plus écrire à personne, ayant rompu tout commerce et communication soit pour le parloir et les lettres, à la réserve d'avec vous; ce que je crois qu'il faut encore faire, ne pouvant plus résister à l'Esprit qui m'attire si fortement à la vie cachée et inconnue, pour apprendre a aimer et souffrir en silence, vous avouant que les miennes s'augmentent si fort, à mesure que lagloire du divin [Cœur] s'augmente, qu'il semble parfois que tout l'enfer est déchaîné contre moi, pour me réduire au néant, Ainsi je suis battue de toutes parts, sans que cela m'épouvante, me tenant fortement abîmée dans mon fort assuré, je veux dire le divin Cœur de mon divin Maître, lequel, comme un sage conducteur, ne me distribue de force que ce qu'il m'en faut justement en chaque occasion.
Mais pour répondre un mot à ce que vous me dites, de faire douze méditations, une pour chaque premier vendredi du mois, je ne vois pas qu'il y ait grande différence entre celles-ci et une retraite spirituelle, laquelle j'ai toujours souhaitée et souhaiterais encore à présent, si vous m'en demandez ma pensée, sans vous pouvoir dire autrement. Mais comme vous me dites que plusieurs personnes df mérite le jugent mieux autrement, ainsi je me soumets facilement, étant plus sûr de suivre leurs sentiments qut les miens.
Et pour ce qui est du R. P. Froment, il est vrai qu'il i composé un livre entier à l'honneur du divin Cœur de Jésus et le va envoyer à Lyon pour le faire imprimer1, étant mêm
1. L'ouvrage du P. Froment ne fut publié que plus de huit an après la mort de la B. Marguerite-Marie.
Il a pour titre : La véritable dévotion ausacré Cœur de Jésus-Chru Par le P*", de la Compagnie de Jésus. — A Besançon, chez Frar cois-Louis Bigoine, M.DC.XCIX.
lia été réédité par le P. Kieckens S. J., un vol. in-18, Bruxelles Alfred Vromant et Cle, 1891.
Le P. François Froment passa six années à Paray-le-Monial, ou
commencé avant le vôtre, lequel, aussitôt qu'il le vit, il ne ine sut pas gré de ne l'en avoir pas averti, jusqu'à ce que le lui aie fait entendre qu'il s'était fait sans ma participation. iVlais il n'est point dans le dessein de désister, même encore bue je lui aie fait savoir que l'auteur du premier livre composait encore des méditations.
Il sut d'abord que c'était vous, et je vous avoue que je lie vous en avais pas parlé, crainte que cela ne vous fît de a peine à l'exécution d'un ouvrage que, je crois, Dieu ,lemande de vous. Voilà pourtant qui vous causera de la Deine à l'un et à l'autre : mais il ne faut pas désister, pour out ce qui en pourra arriver. Et je pense que vous ferez bien de lui en écrire, sans lui donner à connaître que j'y ai uicune part. Ainsi, au contraire, vous lui ferez entendre [ue vous avez suivi en cela l'inspiration que vous avez eue m voyant le petit livre de Dijon, y étant porté par la per- ■uasion de plusieurs personnes dévotes à ce divin Cœur. Mais, je vous conjure que je n'y sois nullement mêlée : car, hélas ! si vous saviez combien j'ai de sujet de vous faire jette prière, vous n'auriez pas peine à m'accorder ce que je vous demande.
j J'ai été consolée d'apprendre que vous souiïrez : ce qui ie confirme plus que vous êtes des bien-aimés de l'aimable ilœur de mon divin Maître. Vous n'en êtes pas au bout de os peines, mais bon courage ! Persévérez à les porter omme vous me marquez, et vous seconderez les désirs de i)ieu, et vous confondrez la prétention que votre ennemi Ivait de vous nuire, tant par la peine intérieure qu'extéteure. Ne vous laissez point aller ni abattre, vous divertisint le plus que vous pourrez de ces pensées tristes par des tats d'abandon.
t ses vœux de profès le 2 février 1684. Il mourut au collège de renoble le 21 octobre 1702. Les Annales de la Compagnie fontde lui t éloge: « Virangelicis moribus, suavitate tanta ut nemini unquam "lestusfuerit, saluli animarum indefessus incuiubens. ».
Vous me dites que vous attendez de sentir des effets de ce que je fais pour vous ; mais, hélas ! mon cher Frère, que je crains qu'au lieu de vous attirer des grâces du ciel, je j n'arrête le cours des divines miséricordes, car si je vous pouvais exprimer ce néant de misères où je me trouve abî- ! mée, vous en auriez sans doute compassion, par la charité i qui nous unit dans le divin Cœur. Mais enfin vous pouvez « être assuré que ce peu de puissance qui me reste, dans < toutes mes dispositions pénibles, je l'emploie à prier pour vous, et encore pour ceux qui s'emploient avec vous à faire honorer le divin Cœur de mon souverain Maître.
Je ne peux vous exprimer ma joie de savoir que vous direz bientôt la sainte messe. En attendant, tout ce que je pourrai faire de bien sera pour vous, autant qu'il plaira à mon souverain Maître de vous l'appliquer. Je ne manquerai pas de faire les deux communions que vous me demandez.
Et je ne peux m empêcher de vous dire encore, avant de Unir, que votre disposition me semble très bonne, parce qu'elle vous conduit au parfait dénuement de vous-même, pour y établir Jésus-Christ, duquel vous devez vous tellement occuper que vous n'ayez plus de temps pour vous souvenir de vous-même qui devez demeurer tout perdu en lui parmi vos peines, troubles et appréhensions ; car il ne vous manquera jamais.
Au reste, j'ai de la consolation de savoir que le R. P. Gette est toujours zélé pour la gloire de l'adorable Cœur de notre divin Sauveur, devant lequel je n'oublie pas non plus le R. P. de Villette, lesquels je supplie aussi de ne pas in oublier, pendant que je me vais entièrement ensevelir et renfermer dans ce divin Cœur, pour y garder un perpétue! silence ; et, pour cet effet, vous ne trouverez pas mauvais si vous ne recevez plus de mes lettres, espérant que cel; ne vous empêchera de travailler à la gloire de notre Sou verain, dans l'amour duquel je suis toute vôtre, etc.
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LETTRE GXXXVII
AU R. P. CROISET 8e DU MS. D AVIGNON
De notre monastère, ce 15 avril 1690.
Mon Révérend Père,
Je n'ai le temps que de vous faire ce mot, pour répondre h la vôtre dernière, laquelle m'a extrêmement surprise de la plainte que vous me faites de n'avoir pas reçu de réponse ;iux deux lettres précédentes, auxquelles j'ai répondu fort implement, et vous les envoyai par M. Paquay, qui m'en 'émit une des vôtres et me fît fort presser d'y répondre. Je le fis, et on lui donna pour vous la remettre. Et voilà que ous me dites n'en avoir point reçu.
1 Tirez-moi, je vous conjure, de la peine où je suis qu'elle le tombe entre quelque autre main que les vôtres ; ce qui 'erait une chose des plus mortifiantes pour moi, qui ne me ens pas dans le pouvoir de vous répéter ici ce que je vous |i dit.
I Cependant, le doute où je vous vois que je n'oublie ,e prier pour vous m'afflige plus que je ne vous peux dire, puisque je cesserais aussitôt de le faire pour moi. Mais dites lutôt que ce sont mes péchés qui vous empêchent d'en lissentir les effets, et que je ne suis capable que d'arrêter I cours des grâces et miséricordes du Seigneur, à cause de les ingratitudes et infidélités, lesquelles m'ont attiré cette msible douleur que je sens, de me voir la cause que cette •vivre, qui tend tant à la gloire de l'adorable Cœur de ion Sauveur, soit retardée. Cela m'est un rude tourient, quoique je ne veuille que sa sainte volonté et que je
n'y voie pas de ma faute, vous ayant répondu sur tous les articles de vos lettres autant que je l'ai pu, et sur la proposition que vous faisiez de ne faire que douze méditations. Je vous avoue que je n'ai jamais pu changer de notre premier désir, qui était de trente, ainsi que vous me l'aviez marqué, mais toutefois je me soumets, après vous en avoir dit ma pensée, comme vous le souhaitiez, à tout ce que vous jugerez à propos.
Mais je réitère encore ici la prière que je vous ai déjà faite qui est qu'en faisant connaître le sacré Cœur de mon Souverain, vous me laissiez toujours anéantie, sans me' faire connaître en aucune manière, puisque je m'y sens si fortement attirée, et que je ne refuse que pour m'éteindre et me rendre inconnue, méprisée et oubliée.
J'eus le bonheur de passer la nuit du Jeudi-Saint devant le saint Sacrement, avec un grand contentement de mon àme ; mais pour vous comme pour moi, qui n'ai pas manqué d'assister en esprit à votre messe, sachant bien que j'y avais bonne part, et j'en ai senti des effets par des secours extraordinaires l.
Je n'ai pas manqué de faire les communions que vous m'aviez demandées, et je m'y suis sentie de plus en plus pressée de vous prier de ne plus retarder votre ouvrage, et de le faire le plus parfaitement qu'il vous sera possible, et de n'y rien épargner de votre part, étant confirmé de plus en plus qu'il veut cela de vous, si je ne me trompe, et cela par des preuves que je ne vous peux pas décrire ici.
Le R. P. Froment est résolu de continuer son ouvrage. Je vous marquais qu'il me semblait que vous feriez bien de lui en écrire ; mais, au nom de Dieu, ne lui faites aucune mention de moi, pour de bonnes raisons.
Nous allons changer de supérieure, et je ne sais pas si
1 . Le P. Croiset a dit sa première messe le Jeudi-Saint. 23 mars
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une autre agréera ce petit commerce spirituel. Priez bien l'adorable Cœur de Jésus de nous donner une supérieure de son choix. Ne laissez pourtant pas d'écrire, comme à l'ordinaire, et je vous répondrai si je le puis. Maria concepta sine peccato.