AU R. P. CROISET
9e DU MS. d'avignon
Vive f Jésus!
Ce 16 mai 1690.
Mon Révérend Père,
Je viens de recevoir la vôtre, en la présence de mon adorable Maître, devant le très saint Sacrement, où je l'ai lue «avec une grande consolation, tant de voir vos souhaits accomplis que d'apprendre les grandes grâces et miséricordes que mon divin Sauveur verse, avec tant de profusion, dans votre âme. Je l'en ai remercié avec toute l'ardeur et l'affection dont je suis capable dans son aimable Cœur, et pour cela, j'ai entendu deux messes, en le bénissant mille fois de ce qu'il vous fait si bien connaître ce que c est que vos peines, ses desseins sur vos souffrances et la ;tnamère dont vous en devez user qu'il me semble n'avoir | nen] à vous dire là-dessus, sinon de correspondre fidèlement, comme grâce à Dieu vous faites.
Il est vrai que je pense que l'ennemi n a dessein par tous :es troubles, qu'il suscite en vous, sinon de vous abattre le iourage, diminuer en vous cet ardent et pur amour de )ieu, et cette grande confiance, qui vous est un fort souien, et qui vous attire tant de grâces, et, par ce moyen,
vous faire désister de votre sainte entreprise pour la gloire de Dieu, lequel, par son infinie bonté, a fait [tourner] toutes ces batteries à sa plus grande gloire, pour votre sanctification et à la confusion de votre ennemi, qui peut-être, ne se rebutant pas, vous livrera encore de plus grands combats. Mais j'espère que l'adorable Cœur de Jésus vous rendra toujours victorieux.
Enfin, vous êtes prêtre, et vous avez l'honneur de sacrifier et offrir, tous les jours, mon adorable Sauveur à son Père éternel. Quelle consolation et quelle joie pour moi, et que j'en puisse faire tous les jours de même par votre entremise, et que je m'estime heureuse de vous savoir jouissant de ce bonheur incomparable ! Profitez-en, et faites que ce j soit toujours avec de nouvelles grâces, dont je me sens plus redevable à sa bonté infinie, que s'il me les faisait à moimême ; parce que j'espère que vous en ferez meilleur usage que moi, qui ne sais comment me pouvoir exprimer des sentiments de reconnaissance, que j'ai, des grandes et très grandes charités que vous me faites et me promettez. Je n'en aurais jamais tant osé espérer ; mais mon Souverain, qui sait l'extrême besoin que j'en ai, vous l'a inspiré ; aussi est-ce là toute ma force et mon soutien, dans les divers états de souffrance que j'ai à soutenir continuellement, lesquels sont quelquefois [si] extrêmes que, mille fois, j J succomberais sans le secours dont je vous parle, c'est-àdire le Cœur de mon aimable Jésus au très saint Sacrement hors duquel il n'y a ni plaisir, ni joie, ni consolation poui moi en la vie, en laquelle je vous avoue confidemment n< pouvoir plus douter de l'effet de ces paroles que mon divn [Maître] me fit entendre dans le commencement, qui m'apprit à connaître son aimable Cœur, par lesquelles il i enseigné à son indigne esclave qu'il voulait rendre, lui même, sa vie entièrement conforme à celle d'un Homme Dieu, en la rendant une véritable copie de Jésus pauvre humilié, méprisé et souffrant ; et tellement abandonnée e
destituée de tout soutien, que souvent je m'écrie avec lui | sur la Croix : « Mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous délaissée ? »
Et comme il ne m'est pas permis d'exprimer mes peines
| mais seulement de les souffrir en silence, je n'en dirai rien'
| sinon que je trouve quelque chose de semblable dans les
| dispositions que vous me marquez dans la vôtre dans
\ laquelle vous me demandez ce que je veux faire pour vous
pour tant de bien et de charité que vous me faites. Je vous
reponds que je ne peux rien faire ; mais il me semble qu'en
lisant votre lettre, qui me mettait dans l'étonnement de
voir que vous voulussiez exercer de si grandes charités à
1 égard dune si misérable et indigne créature, et si je ne
me trompe, ce Souverain de mon âme m'a fait entendre
j qu il vous rendrait tout avec abondance et profusion et qu'à
* mesure que vous faites tous ces biens pour moi, il lès reçoit
j comme un présent que vous lui faites à lui-même, et dont
il vous enrichit premièrement, plus que si vous le faisiez
| pour vous ; et puis il dispose du reste comme il lui plaît
Mais pourquoi dites-vous que vous me demandez trop 'au j sujet des communions ? Je vous peux assurer que, de bon cœur, j offrirais pour vous toutes celles que j'ai le bonheur de faire, • J m'était libre d'en disposer ou d'en prendre ; e on 1 ardent désir que j'en ai. Mais, dans les communautés, il ne faut rien d'extraordinaire que l'amour et la Croix Nous ne communions que deux fois par semaine pour l'ordinaire, savoir le dimanche et le jeudi, et on ne me le permet de plus, que les premiers vendredis du mois Voilà eut ce que je peux faire à votre intention; car, hors ces temps-la, je ne communie que par l'amour et la Croix de cet umque amour de mon âme, qui m'unit à lui par ces moyens <1 une manière inexplicable. }
Vous me faites un grand plaisir quand vous me dites les progrès de notre aimable dévotion; e,r l'on nous a dit! Marguerite-Marie Alacoque. — II.
qu'à cause de celle de Molinos l et quiétisme, l'on allait toutes défendre les dévotions nouvelles, et que l'on ne souffrirait pas qu'il s'en établît aucune, et qu'ainsi celle du sacré Cœur de Notre-Seigneur serait aussi bien retranchée que celle de la Sainte-Enfance, laquelle on a envoyée à Rome pour être examinée. Mais, de tout cela, je ne m'en afflige pas, puisque, ne cherchant en cela que l'accomplissement du bon plaisir de mon Souverain, s'il le prend à détruire ce qu'il a commencé, je l'y prendrai avec Lui, m'en taisant de ma sensible douleur, sachant bien qu'il est assez puissant pour soutenir, poursuivre et achever ce que lui-même a commencé; et que pour cela, il se servira même de toutes les contradictions et oppositions de tous ceux qui lui sont contraires, pour s'en servir d'un plus solide fondement, afin de l'établir plus solidement. Enfin, c'est son affaire, et je m'abandonne à tout ce qu'il en fera. Et quant à ce que vous me dites, je vous l'ai déjà dit que si cela peut se faire sans que j'y sois connue en aucune manière, je consens à ce que vous demandez. Mais je n'y veux point être aperçue pour y avoir aucune part, vous assurant, autant que je le peux connaître, que mon Dieu ne veut point de moi ce sacrifice, et que si je connaissais qu'il le voulût, je n'hésiterais pas un moment de le lui faire.
1. Michel Molinos, prêtre espagnol, -j- 1696, qu'il ne faut point confondre avec Louis Molina, -j- 1600, jésuite, auteur d'un système sur la grâce qui souleva, entre théologiens, des disputes mémorables, mais ne fut jamais censuré ; ni avec le chartreux Antoine Molina, y 1612, auteur d'un traité très estimé de Y Instruction des prêtres. Molinos fut l'auteurdu système appelé quiétisme, d'une faussequiétude dans laquelle il prétendait que l'homme parfait se devait tenir, sans s'inquiéter de rien, mêmedupéché. Le Saint-Office condamna, en 1687, 68 des propositions de Molinos. La célèbre Mme Guyon ayant adopté quelques-unes des idées de Molinos, fut soutenue par Fénelon. Mais Bossuet ne tarda pas à intervenir et, après une longue et savante discussion, il fit triompher la vraie doctrine. On sait du reste avec quelle admirable soumission Fénelon accepta la condamnation de son livre de YExplication des maximes des saints, 1699.
Mais si vous agissez autrement, vous mettrez un obstacle à ce que vous pensez établir, parce que je sais que mon Souverain n'a que faire d'un si vil et si misérable instrument pour l'accomplissement d'un si grand dessein et qui lui doit procurer tant de gloire pour le salut de tant d'âmes, I que si je vous le pouvais exprimer, comme II me semble I me le donner à connaître, votre zèle se redoublerait encore j pour cette aimable dévotion. Et quand même il vous juge- ! rait digne de souffrir quelque chose pour ce sujet, je vous en estimerais heureux et m'en réjouirais, comme je fais
I lorsqu'il me gratifie de cette faveur. Et pour ce qui est d'examiner de quel [esprit] vient ce : que je vous dis et vous ai dit, tant au sujet de cette aimable \ dévotion qu'autrement, vous me ferez plaisir, et de m'en I dire nettement votre pensée, pour la grande crainte que j'ai toujours d'être trompée, sans que je me puisse détromper, quelque effort que je fasse, à cause que cet esprit, qui me conduit, a pris un si absolu empire sur tout mon être spirituel et corporel, qu'il me semble qu'il vit et agit plus en moi que moi-même, et quelque résistance que je lui fasse, \ je ne peux empêcher ses opérations ; il m'en faut toujours ' venir au point qu'il veut, et ainsi jugez-en ; car je ne me sens attachée qu'à ce Souverain de mon âme, et non point à ses faveurs, quelque grandes qu'elles soient à mon égard. Il me les donne, il me les ôte, comme il lui plaît, sans que cela me fasse peine, faisant tout mon plaisir de son seul contentement.
Je serais trop longue si je vous exprimais les effets de ses bontés et de sa conduite à mon égard ; mais je crois vous jen avoir dit suffisamment, aussi bien que des excessives libéralités de son aimable Cœur, pour vous en faire connaître l'illusion, laquelle je vous conjure, par tout l'amour ,que vous portez à mon Seigneur Jésus-Christ, ne me la pas 'dissimuler, après que vous l'aurez examinée avec ceux que vous me dites, mais sous le secret ; car je veux vivre incon-
nue et,v pour cela, vous ne me ferez connaître à aucun de vos Pères qui viennent en cette ville.
Vous me donnez une grande consolation, quand vous me dites que ce saint personnage s'y emploie avec zèle, car c'est [une] des âmes choisies pour donner une grande gloire à Dieu par ce moyen.
Je suis bien aise que vous ayez envoyé cette dévotion à Malte. Etendez-la autant qu'il vous en donnera les moyens. Pour moi, il m'a fourni l'occasion de l'envoyer à Québec, et ainsi j'espère que ce divin Cœur sera connu et aimé dans tous les coins du monde.
Et pour ce que vous me dites au sujet de ces jeunes écoliers, qui désirent se donner à Dieu, ce n'est pas à une misérable pécheresse, comme moi, d'avoir la témérité de donner à connaître la volonté de Dieu, en ce qui regarde la vocation, ni aucune autre chose. N'attendez pas cela de moi, je vous en prie, ni ne me le demandez pas ; et, si mon grand orgueil me portait jamais à le faire, ne tenez cela que pour tromperie et déception. Mais je ne manquerai pas de prier Notre-Seigneur de leur faire connaître sa volonté, et de leur donner les grâces nécessaires pour l'accomplir courageusement, sans plus tant écouter leurs peines ; car celui qui les appelle ne leur manquera pas : il est assez puissant pour soutenir son œuvre, s'ils se confient en lui.
Je ne manquerai pas d'offrir la sainte communion à leurs intentions et pour ce bon Père, votre ami, lequel, comme je le pense, se fait un grand tort à lui-même depuis le temps qu'il dispute son cœur à Celui qui l'a créé pour son amour, et lequel a un si grand désir de le posséder absolument et s'en rendre le maître, pour lui départir abondamment ses grâces. Mais ce n'est pas à moi de dire tout ce que Notre- Seigneur désire de lui; je prierai sa bonté de lui faire connaître et de lui donner le courage de l'exécuter. Il me semble qu'il ferait bien de se consacrer à l'adorable Cœur de Jésus-Christ, et se rendre fidèle à suivre ses saints mou-
vements ; mais cela fortement et constamment, par un entier oubli et mépris de tout ce qui l'empêche de se faire un grand saint.
Je crois que vous ne devez point écouter la peine que vous sentez à confesser, car elle vous sera d'un grand mérite, si vous y persévérez courageusement. Dieu en sera beaucoup glorifié, par le support charitable que vous exercerez envers les pécheurs pénitents.
Vous me faites un grand plaisir quand vous me dites que | vous avez dessein de faire votre livre le plus parfaitement j que vous le pourrez. Il vaut mieux y mettre plus de temps, | car rien ne vous presse que l'amour de mon adorable Sauj veur ; n'y oubliez pas les litanies du Cœur de la très Sainte Vierge, notre bonne Mère.
Je suis bien aise que le R. P. Gette ait quelque part en ! cet ouvrage par le moyen de l'office qu'il a composé. C'est un très saint religieux et un parfait ami du Cœur .de Jésus- Christ, lequel je bénis et remercie de tout mon cœur de vous avoir donné l'inspiration de mettre un saint François de Sales dans votre image avec un bienheureux Louis de Gonzague. Car il est vrai que ce grand saint a beaucoup de part en cette aimable dévotion et, de plus, que cela donnera un double agrément aux Filles de la Visitation *.
Au reste, vous ne dites plus rien des indulgences que
1 • ft'imf ?.e dont ParIe ici la Bienheureuse ne figura pas en tête de la ] première édition dulivredu P. Croiset,publiéeenl69i,maisseulement clans les éditions subséquentes. Nous la possédons, en tète de la * édition publiée en 1700. La gravure porte, en bas, sa date et les indications du dessina leur et du gra veur : 1693. P.Sevinin M Oaier sculp. Lugd. y
Le sacré Cœur de Jésus, environné de flammes, est en haut Auessous, à droite, la Sainte Vierge assise sur des nuées, lève la main gauche vers le sacré Cœur et tend la droite à saint François de Sales et à saint Louis de Gonzague agenouillés au bas. Elle les invite à adorer le divin Cœur qu'elle leur montre. Des anges sont dans la gloire qui rayonne du sacré Cœur.
vous avez dessein de faire venir ; je crois que vous n'y pensez plus.
On nous a mandé que Monseigneurl'Archevêque de Vienne a approuvé cette dévotion ; mais ne vous oubliez pas, je vous en prie encore une fois, que je ne paraisse pas dans votre livre et que, sous quelque prétexte que ce puisse être, je n'y sois point connue ; car si je vous pouvais exprimer la peine que je souffre, lorsque l'on me donne à connaître que l'on pense que j'y ai quelque part, il me semble d'abord que tout le monde s'en va rebuter à cause de moi.
Et lorsque les prédicateurs en prêchent en ma présence, je ne sais d'où vient qu'il me semble, pendant tout ce temps-là, être plongée dans le purgatoire composé de toute sorte de tourments, où je souffre un martyre que je ne pourrais soutenir sans le soutien de la puissance de Celui qui me fait souffrir.
Non, nous n'avons point encore changé de supérieure; c'est pourquoi je profite de la bonne volonté de la nôtre pour vous écrire. Si celle que nous aurons ne l'agrée pas, je ne vous répondrai plus à celles que vous m'écrirez, et ainsi vous le prendrez tout en l'amour du sacré Cœur.
Maria concepta est sine peceato.