AU R. P. CROISE
10e du ms. d'avignon Vive y Jésus !
Du 21 août 1690.
Je vous réponds aussitôt après avoir reçu la vôtre, poui vous ôter tout sujet de plainte sur mon retardement à le
faire, quoique vous deviez avoir reçu la réponse à la vôtre dernière, où je vous en marquais la cause que je ne répéterai pas ici. Mais seulement je vous dirai que vous avez bien su trouver le moyen de me faire écrire, ainsi comme vous me lavez dit, car jamais je ne l'aurais pu croire, vous avouant, de bonne foi, qu'il n'y a que le seul intérêt du Cœur tout aimable de mon Souverain qui ait le pouvoir de me faire faire cet effort. Et sachez que s'il ne vous avait pas choisi pour lui rendre l'honneur et la gloire qu'il attend de vous par l'ouvrage auquel vous travaillez, il ne m'aurait jamais été permis, quelque effort que je me fusse fait, de vous parler si confidemment, ni avec tant d'ouverture de cœur, quoique, à la vérité, je n'ignore pas que cela ne vous soit très inutile.
Il faut vous dire une chose, dont je m'oublie toujours en vous écrivant, qui est que je connais bien, par les vôtres, que ma manière simple de m'expliquer vous trompe et vous donne une idée de ce que je devrais être; mais de ce que, à la vérité, je me vois si éloignée, que je n'y pense qu'avec crainte et tremblement. Et rien ne me surprend plus, que lorsque l'on donne quelque croyance à ce que je dis, me voyant aussi méchante que je la suis.
Cependant, je ne puis me défendre de vous dire simplement mes pensées, autant qu'il m'est permis de le faire ; et rien ne m'a plus retenue sur ce sujet, que lorsque vous m'avez fait entendre que cela pourrait contribuer à me faire connaître. Oh ! que cela ne soit pas, je vous en conjure, par tout l'amour que vous portez à mon souverain Maître, lequel il me semble n'exige point cela de moi, par l'horrible peine qu'il m'y fait sentir. Il est vrai que j'y vois un peu de mon propre intérêt ; mais j'espère que celui de sa gloire n'y sera point intéressé ni diminué. Au contraire, si l'on s'apercevait de moi dans votre livre, cela seul serait capable de le mettre à néant et d'en ôter tout l'éclat et le fruit, ma vie n'étant pas conforme aux grandes et excessives faveurs
que je reçois de mon Dieu : c'est une des raisons qui m'obligent à les tenir cachées autant que je le peux.
Mais vous ne devez rien craindre au sujet de votre ouvrage ; puisqu'il l'agrée, c'est assez pour lui donner luimême, par sa grâce, plus d'effet que vous n'en attendez, pourvu que vous vous appuyiez et attendiez tout de cette même grâce, et rien de la créature. Et vous faites bien de vous défier de vous-même, pourvu que cette grande confiance, que vous devez toujours avoir en la bonté de notre Dieu, règne toujours au-dessus de tout.
Vous vous surprenez de cela ; ce n'est encore rien, car il faut toujours que vous soyez éprouvé et purifié, comme l'or dans le creuset, pour l'exécution des desseins de Dieu. Us sont grands, à la vérité, car il y aura beaucoup à souffrir de la part du démon, des créatures et de vous-même. Et ce qui vous paraîtra le plus rude, sera lorsque Dieu vous semblera se mettre de partie pour vous faire souffrir; mais vous n'avez rien à craindre, puisqu'il vous aime de cette façon.
La conduite qu'il tient sur vous me confirme dans cette pensée, et bien encore en d'autres, pas moins avantageuses pour vous ; ce qui m'oblige de vous dire souvent que vous êtes heureux, si vous correspondez au choix qu'il a fait de vous, pour faire connaître et aimer son divin Cœur. Mais, encore une fois, correspondez-y mieux que moi, quelque grande que soit la peine et répugnance que je n'ignore pas que vous ressentez, et malgré toutes les oppositions et contradictions que Satan puisse susciter à votre entreprise.
J'espère que la chose réussira, à la gloire de notre souverain Maître et à la confusion de l'ennemi, lequel crève de dépit de n'avoir pu empêcher cette aimable dévotion, à laquelle je vous conjure de travailler selon tout le pouvoir et les moyens que notre souverain Maître vous en donnera.
Je suis bien persuadée du peu de capacité que vous dites avoir pour cet ouvrage ; car, moins il y aura de la créature
et de l'esprit humain, plus il y aura de Dieu et de son Esprit divin, lequel ne se veut servir en cela que des choses faibles, parce qu'il veut faire tout lui-même, pourvu que notre amour et notre confiance secondent son pouvoir. Une autre marque qu'il me donne de son choix et de son amour pour vous, c'est que toutes les fois que je vous présente à ce Cœur adorable, j'y trouve toujours un libre accès en votre faveur ; toujours prêt à répandre et dilater le divin trésor de son pur amour pour vous, qui est la marque certaine que ce Souverain de mon à me a donné à sa chétive et indigne esclave ; et si je ne me trompe, le choix et l'agrément qu'il a pour ceux que je lui présente, lesquels lorsqu'il ' n'agrée pas, ce divin Cœur me paraît fermé et insensible ; et moi je me sens rejetée avec indignation, lorsque je veux , persévérer à l'importuner pour ceux qui l'outragent et le : méprisent par leurs résistances. Cela ne s'entend pas des grands pécheurs, mais de ceux qu'il avait dessein de mettre au nombre de ses amis. Lors, dis-je, que je lui en présente de ceux-là, je me sens non seulement rebutée, mais liée et rendue comme impuissante à le faire. Cependant, quelquejfois je combats si longtemps, qu'enfin j'ai ce que je désire. Et pour en revenir à l'ouvrage de l'adorable Cœur de (mon Jésus, je ne doute point qu'il n'y ait plus travaillé que vous, puisque le tout, si je ne me trompe, est si parfaitement de son agrément, que je ne crois pas qu'il y faille rien changer, ni la consécration, ni l'amende honorable. Seulement, je vous dirai d'y mettre la petite consécration, laquelle, si je ne me trompe, venant de lui, il n'agréerait pas qu'elle y 'fut omise. Et sachez que vous devez agir librement en cette œuvre, suivant le mouvement de son inspiration pour retrancher et ajouter, selon qu'il vous fera connaître. Il est vrai que je ne sais d'où me vient la peine- que je sens, que vous le remettiez à l'année que de le faire imprimer. Toutefois, je m'y soumets, trouvant votre raison bonne, mais à ^ette condition que vous en ferez encore réimprimer des
premiers. Et je m'étonne que cela ne soit pas fait, puisqu'ils ont tant de presse, du moins en ce quartier, car, quelque envie que j aie eue de garder un des vôtres, je ne l'ai pu faire. Ainsi, je crois être de la gloire de ce divin Cœur d'en mettre encore sous la presse, pour satisfaire à la dévotion de ceux qui en désirent ; mais, en cela, comme en tout le reste, faites suivant qu'il vous fera connaître être à sa plus grande gloire.
Pour toutes vos peines et tentations, je n'y vois rien qui ne me donne plus de joie que de crainte, puisque notre ennemi s'en va toujours confus. Et puis, que devez-vous craindre, puisque vous dites la sainte Messe ? 0 mon Dieu! que vous êtes heureux, et que vous lui devez rendre d'actions de grâces, pour toutes celles dont il comble nos âmes par ce moyen ! Il me semble que nous l'en devrions remercier incessamment; ce que je fais, dans la communion que je fais tous les jeudis pour vous, que je remercie mille fois de l'excès de charité que vous me faites, parles saints sacrifices que vous offrez pour moi, pour lesquels j'espère que l'aimable Cœur de mon souverain Maître vous récompensera si abondamment, que j'ose dire que vous n'y perdrez rien.
Je vous envoie le petit billet pour M. Durets, lequel je vous peux assurer ne s'être fait qu'après bien [desj gémissements, des prières, etc. Vous lui donnerez, après avoir dit la sainte Messe que vous m'avez promis de dire, aussitôt que vous l'auriez reçu ; mais vous la direz pour tous trois, et particulièrement pour lui, que Dieu le dispose à en faire le profit qu'il attend de lui. Je vous avoue qu'il me fait pitié, dans ces grandes peines qu'il a à souffrir ; mais de grands trésors de grâces lui sont préparés, car c'est une âme choisie. Je vous conjure que cet écrit ne soit vu que de lui et de vous, après quoi vous le brûlerez.
Mais, encore une fois, je vous prie de ne vous point rebuter pour toutes les contradictions, peines et obstacles, qui
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se rencontreront dans l'ouvrage que vous avez entrepris. Pensez que Celui pour qui vous le faites, étant tout-puissant, ne vous laissera point manquer de tous les secours nécessaires, pour l'accomplir parfaitement selon son désir.
Je n'ai pas manqué de lui offrir souvent cet ouvrage, et, si je ne me trompe, je crois qu'il est selon son désir, et qu'il promet de suppléer à tout ce qui pourrait y manquer. Pour moi, j'en suis bien consolée, je vous l'avoue, pourvu toutefois que je n'y sois connue en aucune manière.
Je souhaiterais bien, si vous le jugez à propos, d'y mettre à la fin une manière de dresser toutes ses intentions au sacré Cœur de Jésus-Christ pour faire ses actions, par conformité avec Lui au saint Sacrement de l'autel. J'en ai bien ici une, mais elle n'est bonne que pour les âmes religieuses, et elle est trop longue.
Il est vrai, comme vous le dites, que Dieu vous veut faire un grand saint et, pour cela, il vous fait de grandes grâces ; mais je suis bien aise qu'il vous les fasse connaître lui-même, 'afin que vous y correspondiez plus fidèlement, ce que j'espère de sa bonté, et je lui demande que sa grâce ne soit point vaine en vous.
Au reste, si vous ne jugez pas à propos de donner des écrits à ce jeune homme, brûlez-les ; mais je ne doute point que son appel à votre sainte Compagnie ne soit de Dieu, qui veut que vous l'aidiez, de tout votre pouvoir, à surmonter les difficultés que le démon lui suscitera, et que souvent il ait recours à ce divin Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans s'amuser nullement avec sori ennemi, mais tout simplement sans l'écouter, s'en détourner par mépris.
Je vous avoue que mes douleurs de tête m'ôtent presque la liberté d'écrire ; et je le fais à tant de reprises, que je crois n'y avoir ni sens ni raison à ce que je dis, et je ne sais si ce n'est point toujours la même chose que je vous dis, ni si vous le pourrez comprendre, et même si vous le pourrez lire.
Enfin, quoi qu'il en soit, vous m'obligerez bien de brûler tous ces chétifs brouillons de lettres, et de redoubler vos prières pour moi, lorsque je serai en solitude, qui sera, Dieu aidant, environ le 12 octobre. Ce sera alors que j'aurai plus grand besoin du secours de la grâce, laquelle j'espère obtenir par votre moyen.
Au reste, je n'ai point mis d'adresse sur le billet; il suffit que vous sachiez pour qui il est.
Je prie le divin Epoux de nos âmes, puisqu'il nous a fait uniquement pour l'aimer, qu'il nous consomme tout en son pur amour, afin que nous ne cessions pas un moment de l'aimer.
Sr M.-M. de la V. S.-M., D. S. B., etc.
Copie certifiée conforme au Manuscrit d'Avignon.
Avignon, le 30 novembre 1888,
F. V. Vieille, S. J.