‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 50 sur 284 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Vive f Jésus !

Ce 16 février 1681.

Ma chère Mère,

Après vous avoir souhaité, à cette nouvelle année, la plénitude du pur amour divin, qui par ses saintes ardeurs

a) Ms. 6 fait une interversion : « voyez quelquefois le petit billet que vous gardez, pour l'amour du sacré Cœur. »

nous puisse transformer en lui-même, je vous dirai que c'est bien malgré moi que je me suis privée si longtemps de la consolation que Notre-Seigneur me donne de vous écrire, encore qu'il m'y fasse toujours sentir la même peine. Mais mes douleurs de tête ne me permettent pas de beaucoup écrire. Je ne laisse pas de me flatter que Votre Charité me sera toujours la même en affection et en bonté. Il me semble que quand je voudrais, je ne pourrais perdre le souvenir de ma très aimée Mère devant Notre-Seigneur, qui me fait toujours la miséricorde de me gratifier de sa Croix. Hélas! il est vrai que c'est le partage des élus en cette vie, mais j'ai bien sujet de craindre que je n'en fasse celui d'une réprouvée, par le mauvais usage que j'en fais. Je sais pourtant que c'est le plus grand bien que nous devions souhaiter, que d'être conforme à Jésus souffrant, puisque nous ne devons souhaiter de vivre que pour avoir le bonheur de souffrir par amour, mais non jamais de notre choix.

Mon Dieu! ma chère Mère, que j'ai besoin du secours de vos prières, pour m'abandonner entièrement à sa sainte volonté, à tout ce qu'elle voudra faire de moi, à qui la vie est un martyre, bien que je vous puisse assurer que je possède à présent tout ce qui me la peut rendre douce, qui est l'habitation de notre chère cellule où je trouve tant de délices que j'ai bien sujet de craindre que Notre-Seigneur ne me réserve que des supplices pour l'éternité où je n'appréhende que d'être privée de l'aimer ; mais il [le] faut tant aimer en cette vie que nous soyons faits une même chose avec lui, afin que nous n'en puissions jamais être séparés. C'est ce que je lui demande de tout mon cœur ; et pour vous, [de vous] bien acquitter de la charge qu'il vous a donnée.

J'aurais été bien aise de vous satisfaire sur ce que vous me demandiez par la vôtre dernière ; mais, hélas ! que pouviez-vous attendre d'une chétive et misérable pécheresse comme moi, qui vous ferais horreur et pitié tout ensemble

si vous me connaissiez à présent ; et vous diriez que Dieu est bien excessif en miséricorde envers moi qui vous supplie, ma très aimée Mère, de l'en remercier et de lui demander pardon de mes infidélités a. J'espère que sa bonté ne vous refusera pas ce que vous souhaitez pour sa gloire, pourvu qu'avec confiance vous le cherchiez et attendiez tout de lui seul.

Il faut que je vous dise pour votre consolation, parce que je crois que vous m'aimez, que Dieu m'a donné une vraie mère, toute de bonté et charité pour moi '. Si j'avais le temps, ce me serait une douce satisfaction de vous exprimer ma pensée sur ce sujet et sur les grâces que Dieu me fait, de m'enfoncer dans les humiliations qui sont si chères à mon esprit, que j'estimerais un rude châtiment d'en être privée, et d'être un moment sans souffrir, car il me semble que toutes les heures passées sans souffrir sont perdues pour moi ; aussi vous puis-je assurer que je ne souhaite de vivre que pour avoir ce bonheur de souffrir. Voilà tout ce qui est capable de réjouir mon cœur et mon esprit que de m'en entretenir avec ceux que j'aime; je n'ai point d'autres nouvelles à raconter ; car tous les autres discours me sont des supplices, et toutes les autres grâces ne sont pas comparables à celle de porter la Croix par amour avec Jésus-Christ. Dites-moi pour ma consolation si sa bonté vous gratifie à présent de ce bien. Mais ne croyez pas qu'encore que je parle ainsi de la souffrance, je souffre beaucoup. Hélas! il me semble n'avoir encore rien souffert, et par conséquent rien fait pour mon Dieu. C'est dans son saint amour que je suis et serai toujours avec respect votre très... etc.

S'' M. -M. Alacoque.

a) Ms. 9 : « ingratitudes. »

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