LETTRE XIII
Vive -j- Jésus !
Ma très chère Mère '.
Ce me serait une douce satisfaction de vous pouvoir dire mes misères, qui vous feraient mieux comprendre les
1. A et B font commencer cette lettre par les lignes suivantes que nous n'avons retrouvées dans aucun de nos manuscrits. Elles manquent également a la trad. ital. Nous les donnons au bas de la page, pour ne rien laisser perdre de ce qui pourrait avoir été écrit par la Bienheureuse :
(( Je vous souhaite cette nouvelle année heureusement remplie des
LETTRES DE LA BIENHEUREUSE 24ï>
grandes miséricordes de notre souverain Maître à mon égard, entre lesquelles je mets ma maladie comme une des plus précieuses et utiles pour moi. Oui, je vous assure que la croix des infirmités et humiliations m'est si nécessaire, que sans cela mon Souverain m'a fait connaître que je n'en aurais pu éviter une autre très périlleuse pour moi, selon ma pensée. Je n'ai plus rien à voir sur moi-même, ni en tout ce qu'il plaira à mon Souverain faire de moi et en moi ; car il m'a appris que jamais il ne me refusera ses soins que lorsque je me mêlerai de moi ; ce que j'ai expérimenté bien des fois par mon infidélité, qui me fait voir le renversement de mes désirs. Mais je ne m'en sens plus,, sinon de faire ce qu'il m'a dit tant de fois : « Laisse-moi faire. »
De plus il a mis dans moi trois persécuteurs qui me tourmentent continuellement. Le premier, qui en produit deux autres ; c'est un si grand désir de l'aimer, qu'il me semble que tout ce que je vois devrait être changé en des flammes de son pur amour, afin qu'il fût aimé dans son divin jSacrement. Et ce m'est un martyre de penser qu'il y est si peu aimé, et qu'il y a tant de cœurs qui refusent son pur jamour, le mettent en oubli et le méprisent. Si je l'aimais, du moins, mon cœur serait soulagé de sa douleur ; mais je puis la plus ingrate et infidèle de toutes les créatures, menant une vie toute sensuelle par l'amour de moimême.
j Je me sens continuellement pressée de souffrir, avec des Répugnances effroyables en la partie inférieure, qui me rend mes croix si pesantes que je succomberais mille fois, si le
rrâceset des trésors du pur amour divin, qui, par ses saintes ardeurs, •uiifie et unisse de plus en plus nos cœurs. Le mien reçoit toujours ne nouvelle consolation de se voir dans l'honneur de votre souveir ; car il est sûr, mon intime sœur, que celui qui a fait notre union e plaît aussi à augmenter mon affection pour Votre Charité. Je la eus plus grande que jamais, et je ne saurais douter de la vôtre malgré mon indignité. »
Cœur de mon adorable Jésus ne me soutenait et assistait en tous mes besoins. Et toujours mon cœur demeure altéré de souffrir parmi mes souffrances continuelles ; et mon àme souffre des angoisses très grandes de ne pouvoir encore être séparée de son corps. Je n'ai point de plus rigoureux sacrifice que celui de la vie; je l'accepte pourtant pour jusqu'au jour du jugement si mon Dieu le veut ainsi, bien que le souvenir de la séparation de mon Souverain me soit plus dur que mille morts. Tout m'afflige et me tourmente, à cause que je ne peux aimer -uniquement mon divin amour, lequel me gratifie toujours de sa sainte présence, et il m'apprend lui-même à vous l'exprimer ainsi.
C'est comme si un puissant monarque, pressé d'exercer sa charité, jetait les yeux sur ses sujets, pour choisir le plus pauvre, misérable, et destitué de tout bien ; afin que, l'ayant trouvé, il l'enrichisse de la profusion de ses libéralités, dont la plus grande serait si ce puissant monarque voulait s'abaisser à marcher toujours à côté de cette pauvre misérable, portant un flambeau, et tout éclatant de sa pourpre royale ; et, après s'être laissé voir, s'il cachait cette lumière dans l'obscurité de la nuit, pour donner plus de confiance à cette pauvre misérable de s'approcher de lui, pour l'entendre et lui parler confîdemment, recevoir ses caresses et lui en faire de son côté ; ayant soin de pourvoir à tous ses besoins et prenant tout le soin de ce qui la concerne. Que si, parmi tout cela, cette créature venait à se détourner de son bienfaiteur, et lui être infidèle ; et que lui, pour la punir, ne se servît d'autre moyen que de faire paraître la lumière qu'il avait cachée, pour lui faire voir quel il est et ce qu'elle est : lui, tout éclatant de beauté, et elle toute couverte de fange, de plaies et de toutes sortes d'ordures ; et qu'elle vît en même temps la grandeur de sa malice et ingratitude, opposée à la bonté de ce Souverain... Je ne sais si je m'explique suffisamment pour vous faire comprendre ce que je vous dis.
Voilà à peu près la manière dont mon Souverain en use avec son indigne esclave. Il est vrai que cette divine présence fait en moi diverses impressions, car quelquefois elle m'élève au comble de tout bien, dont la jouissance surpasse toute expression, n'ayant d'autres paroles que celles-ci : « Ma Vie, mon Amour et mon Tout! Vous êtes tout pour moi, et je suis toute pour vous!a. » — D'autres fois il m'abîme jusque dans le centre de mon néant, où je souffre des confusions étranges de voir cet abîme de toute misère proche de l'abîme de toute perfection. — D'autres fois il s'imprime en moi dune manière qu'il me semble, qu'il ne me reste plus d'autre être ni de vie que lui-même ; ce qu'il fait d'une manière très douloureuse qui me fait dire incessamment :
Je veux tout souffrir sans me plaindre Puisque mon pur amour m'empêche de rien craindre.
Mais je vous ennuierais de vous raconter toutes ces choses par le menu, vu que Dieu est un abîme incompréhensible de tout bien, et toute ma gloire doit être, comme il me l'a appris, de ne me regarder que comme le jouet du bon plaisir de son Cœur adorable, qui est tout mon trésor; et je vous confesse que je n'ai rien que mon Sauveur Jésus-Christ. Aussi me dit-il souvent : « Que ferais-tu sans Moi? Tu serais bien pauvre ! »
Mais pour les autres grâces et dons que je reçois de sa bonté, il faut vous avouer qu'ils sont bien grands ; mais le Donneur vaut mieux que tous ses dons. Mon cœur ne peut aimer ni s'attacher qu'à lui seul. Tout le reste n'est rien, et ne sert souvent qu'à empêcher la pureté de l'amour, et à faire une séparation entre l'âme et son Bien- Aimé, qui veut
a) Le Ms. 8 ajoute ici : « D'autres fois il me semble être comme une eau tranquille où il prend plaisir de se regarder. »
être aimé sans mélange et sans intérêt. Je vous prie de remercier le Seigneur de ses grandes miséricordes *, etc.