LETTRE XIV
A LA MÈRE LOUISE-HENRIETTE DE SOUDE1LLES, A MOULINS 2
Vive -f Jésus!
De notre monastère de Paray, ce 1er juillet 1682.
Il est vrai, ma très honorée Mère, que si j'étais devant Dieu ce que la charité vous fait croire, je me ferais un plai-
1. A et B ajoutaient à cette lettre l'alinéa suivant. Il n'existe pas dans nos manuscrits. S'il était sûrement authentique, il servirait à préciser la date de la lettre. Le Vénérable P. de La Colombière, qui était revenu à Paray au mois d'août 1681, miné par la maladie, y mourut le 15 février 1682. La lettre remonterait donc au commencement de l'année. D'autre part, le début supposé que nous avons donné ci-dessus, en note, contenant des souhaits de nouvel an indiquerait nettement le mois de janvier. C'est sans doute pour cela que les éditeurs précédents donnaient à cette lettre la date du 20 janvier 1682. Nos manuscrits n'indiquant que l'année, nous n'avons pas voulu affirmer plus qu'eux. Voici le passage annoncé :
« Voilà, ma chère Mère, un petit mot que je vous dis pour satisfaire le désir de votre cœur maternel qui veut bien participer aux intérêts de votre première fille*. Je vous prie de remercier pour moi Notre-Seigneur de la grandeur de ses miséricordes. Il me reste à vous dire que je me suis acquittée de la commission que vous me donniez dans votre dernière, pour le R. Père de La Colombière, dont il m'a témoigné bien de la joie, surtout d'apprendre de vos nouvelles, m'assurant qu'il ne vous oubliait pas. Il est toujours bien mal; lorsqu'il sera un peu mieux, il vous écrira. Je l'ai vu deux fois; il a bien de la peine à parler; ce que peut-être, Dieu fait ainsi, pour avoir plus de plaisir et de loisir pour parler à son cœur. Le mien est tout à vous dans celui de l'aimable Jésus. »
2. Initié par la Mère de Saumaise à l'aimable dévotion du Cœur de
* La Bienheureuse avait été reçue à la profession par la Mère de Saumaise, l'année de son élection, en 1672.
sir de vous prouver selon toute l'étendue de mon affection l'estime que je fais de Votre Charité, que je chéris tout particulièrement. Mais je ne suis propre qu'à arrêter le cours des miséricordes du Seigneur. Ne vous y trompez plus ; car, pour dire tout en un mot de vérité, je ne suis qu'un composé de toute misère, impuissante à tout bien et très indigne des grâces de Dieu, quoique j'espère que sa bonté ne nous refusera pas celles qui nous sont nécessaires pour nous acquitter de notre obligation. Il est vrai, ma chère Mère, que la vôtre est très grande maintenant, et s que le poids n'en peut être adouci que par Celui qui a proijmis de rendre sa charge légère ; mais cela s'entend lorsqu'il jnous l'impose de sa pure élection : il en supporte lui-même lia pesanteur, en se rendant notre force et notre soutien; et Imême, comme un père débonnaire, excuse souvent notre fragilité, et nous ne devons rien craindre entre ses sacrés (bras, pourvu qu'en nous défiant de nous-même, nous attendions tout de lui. Tout ce qui vient de la créature est à craindre : et ne nous y faut pas fier.
Je suis bien aise que notre divin Maître vous fasse voir tces circonstances qui aggravent le poids de votre charge, iparce qu'il veut qu'elles vous soient une occasion de recourir 'plus souvent à sa bonté, qui fera tourner toutes ces choses ijà sa gloire et pour votre bien, si vous secondez ses desseins, •comme je crois que vous le faites ; et d'autant plus que cet
Jésus, le fervent monastère de Moulins progressait de jour en jour .dans cette nouvelle voie ouverte aux filles de la Visitation. Mais le t mauvais état de santé de cette digne Mère obligea le monastère de
Dijon à réclamer son retour dès que le premier triennat fut terminé, Ijc'est-à-dire en 1682. La Providence le voulut sans doute ainsi parce
qu'un double apostolat devait en résulter.
Sœur Louise-Henriette de Soudeilles succéda à la Mère de Saumaise i 3omme supérieure du monastère de Moulins. Son union avec notre i Bienheureuse en devint plus intime et leur correspondance plus
suivie. La nouvelle supérieure, sentant tout le poids de sa lourde
charge qui s'aggravait de pénibles difficultés, demanda promptement lu sa sainte amie le double secours de ses conseils et de ses prières.
emploi y donne, comme Votre Charité sait, une plus étroite obligation ; et il me semble que ce mot de supérieure ne I veut dire autre chose sinon une image vivante de Jésus- Christ, qui le doit représenter en tout ; et lorsqu'il élève à cette dignité il veut un entier dépouillement de tout propre intérêt, en lui laissant le soin de nous-même, pour ne penser qu'à se bien acquitter de son œuvre, ne regarder en I tout que sa plus grande gloire, n'aimer que par l'amour du sacré Cœur de Jésus-Christ, et n'agir que dans son esprit, le laissant vivre, régner et agir lui-même, autant qu'il est à notre pouvoir, d'autant qu'il me semble qu'il n'y a rien tant à craindre, ni de plus difficile, que de rendre compte d'autrui. Mais, mon Dieu! ma chère Mère, je ne sais pourquoi votre humilité fournit à mon orgueil cette occasion de se produire. Hélas ! à quoi vous peux-je être utile, non plus que nos lettres, où je dis par ignorance et mconsideration tout ce qui me vient en pensée, sans pouvoir faire autrement. Le Seigneur sait combien je vous aime, et le désir que j'ai qu'il remplisse votre cœur de l'abondance de ses grâces et de son pur amour, dont je crois qu'il vous sera très libéral après que, suivant les lumières qu'il vous en donnera, vous aurez adouci l'amertume que son Cœur adorable a reçue. Il vous le fera bien connaître ; faites ce qu'il vous inspirera en paix. Pardonnez, ma très aimée Mère à ma trop grande liberté qui est cause que jamais ie ne 'voudrais écrire. Assistez-moi du secours de vos saintes prières, et je vous peux assurer que je ne vous oubliera! pas devant Celui que je supplie vouloir unir nos cœurs po« toujours dans le sien tout aimable. Votre très humble et très indigne fille et servante, S' M.-M. de la Visitation Sainte-Marie. D. S. B.
La suscription porte : « Pour la très honorée Mère de Moulins. »