LETTRE XV
A LA MÈRE LOUISE-HENRIETTE DE SOUDEILLES, A MOULINS
De notre monastère de Paray, ce 7 juillet 1682.
Je ne peux, ma très honorée Mère, me retirer de la confusion où me jette l'honneur que vous me faites, dont je suis si indigne, que je confesse qu'il ne faudrait pas avoir moins de bonté et d'humilité que votre Charité en a, pour me gratifier de votre amitié, à laquelle je voudrais pouvoir correspondre autant que vous le méritez. Mais du moins ce sera autant [que] Notre-Seigneur Jésus-Christ m'en rendra capable, puisqu'elle ne tend qu'à nous unir à son Cœur adorable, auquel je vous présente souvent afin qu'il accomplisse en vous tous ses desseins, et qu'il se rende luimême votre force et votre soutien, pour vous aider à porter courageusement le poids de votre charge. Et pour cet effet, avec la permission de l'obéissance, je vous ferai une neuvaine au très saint Sacrement, de ses litanies ; mais il y faut joindre vos prières, car les miennes sont tout impuissantes par mon peu d'amour pour Dieu. Demandezlui pour moi, ma toute chère Mère, qu'il m'apprenne à l'aimer par l'oubli de moi-même, suivant l'ardent désir qu'il m'en donne ; mais je n'y corresponds pas.
Vous avez bien raison de craindre le choix des filles pour la vocation ; car, en vérité, c'est une chose si difficile, qu'à moins que Notre-Seigneur ne le fasse lui-même, il est très dangereux de s'y tromper. Mais il le faut laisser agir dans les esprits qui se présentent, et n'y contribuer de notre part qu'autant qu'il nous fait connaître être nécessaire à sa gloire
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sans se mettre en peine des difficultés, car quand c'est un vrai appel de Dieu il sait bien leur faire surmonter les obstacles, comme il l'en faut prier fortement. Et il me semble que quand nous ne regardons que Dieu, et ne cherchons que sa gloire, nous ne devons rien craindre, puisqu'il n'a d'égard qu'à la bonne volonté d'un cœur qui l'aime. Je souhaite que le vôtre, que je chéris infiniment dans le sien adorable, mille et mille fois se consomme dans les ardeurs de cet amour qui me rend toute à vous avec respect, ma très honorée Mère, votre très humble et obéissante fille ■et servante en Notre-Seigneur.
Sr Marguerite-Marie de la Visitation Sainte-Marie.
Dieu soit béni !
J'ai eu le bien de parler un petit moment à votre chère sœur qui m'a fait mille amitiés de votre part ; et je ne sais comment, ma très aimée Mère, vous en pouvoir témoigner ma gratitude, non plus que de la part que Votre Charité prend à ma joie de voir notre très honorée sœur la déposée1. Mais, hélas ! qu'est-ce que c'est que les joies de la vie où il n'y a rien de solide ? Tout y passe comme un songe ; et je ne peux comprendre qu'un cœur qui veut aimer son Dieu et qui le cherche, puisse goûter quelque plaisir hors de lui seul. Encore faut-il que ce nous-même n'y soit plus; et je ne vois point d'autre bonheur dans la vie que •d'y toujours demeurer caché dans son néant, souffrant et aimant en silence, embrasser nos croix, louer et remercier Celui qui nous les donne.
La suscription porte : « Pour la très honorée Mère de Moulins. »
1 . La Mère de Saumaise, qui retournait à son monastère de Dijon en passant par Pai-ay, accompagnée, selon l'usage, d'une sœur tou-
rirre.