‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 284 · Elle ne pouvait attendre que de moi des soins · texte numérisé non relu

Elle ne pouvait attendre que de moi des soins

Mais en vain ; car, au milieu des compagnies et divertissements, il me lançait des flèches si ardentes, qu'elles perçaient et consommaient mon cœur de toute part ; et la douleur que je sentais me rendait toute interdite. Etcela n'étant pas encore assez, pour un cœur aussi ingrat que le mien, pour lui faire quitter prise, je me sentais comme liée et tirée à force de cordes, si fortement, qu'enfin j'étais contrainte de suivre celui qui m'appelait en quelque lieu secret, où il me faisait de sévères réprimandes ; car il était jaloux de [mon] misérable cœur, qui souffrait des persécutions épouvantables. Et après lui avoir demandé pardon, la face prosternée contre terre, il me faisait prendre une rude et longue discipline; et puis je retournais tout comme devant, dans mes résistances et vanités. Et puis le soir, quand je quittais ces maudites livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, instruments de sa malice, mon souverain Maître se présentait à moi, comme il était en sa flagellation, tout défiguré, me faisant des reproches étranges : que c'étaient mes vanités qui l'avaient réduit en cet état, et que je perdais un temps si précieux et dont il me demanderait un compte rigoureux à l'heure de la mort ; que je le trahissais et persécutais, après qu'il m'avait donné tant de preuves de son amour, et du désir qu'il avait que je me rendisse conforme à Lui. Tout cela s'imprimait si fortement en moi, et faisait de si douloureuses plaies dans mon cœur, que je pleurais amèrement, et me serait bien difficile d'exprimer tout ce que je souffrais et ce qui se passait en moi.

Ne sachant ce que c'était que la vie spirituelle, pour l8 Péni. n'en avoir été instruite, ni ouï parler, et n'en savais que ce po"enes?01 que mon divin Maître m'enseignait et me faisait faire avec son amoureuse violence. Et pour me venger, en quelque façon, sur moi des injures que je lui faisais, et reprendre cette ressemblance et conformité avec lui, en soulageant la douleur qui me pressait, je liais ce misérable corps criminel de cordes avec des nœuds, et le serrais si fort, qu'à

peine pouvait-il respirer et manger, et [je] laissais si longtemps ces cordes, qu'elles étaient comme tout enfoncées dans la chair, laquelle venant à croître dessus, je ne pouvais les arracher qu'avec de grandes violences et cruelles douleurs ; et de même qu'aux petites chaînettes dont je serrais mes bras, lesquelles emportaient là pièce en sortant. Et puis je couchais sur un ais, ou sur des bâtons avec des nœuds pointus, dont je faisais mon lit de repos ; et puis je prenais la discipline, tâchant de chercher quelque remède à mes combats et douleurs que je souffrais au dedans de moimême, au regard desquelles tout ce que je pouvais souffrir au dehors, bien que toutes les humiliations et contradictions, dont j'ai parlé ci-devant, fussent toujours continuelles et s'augmentassent plutôt que de diminuer : tout cela, dis-je, ne me semblait qu'un rafraîchissement au prix de mes peines intérieures, lesquelles je me faisais tant de violence pour les porter en silence et les tenir cachées, comme mon bon Maître me l'enseignait, qu'il n'en paraissait rien au dehors, sinon que l'on me voyait pâlir et dessécher.

Les craintes où j'étais d'offenser mon Dieu me tourmentaient encore plus que tout le reste, car il me semblait mes péchés être continuels; et me paraissaient si grands, que je m'étonnais comme l'enfer ne s'ouvrait pas sous mes pieds pour ensevelir une si misérable pécheresse. J'aurais voulu me confesser tous les jours, et cependant je ne pouvais que rarement. J'estimais comme saints ceux qui demeuraient beaucoup en confession, pensant qu'ils n'étaient pas comme moi, qui ne savais pas m'accuser de mes fautes. Gela me faisait verser beaucoup de larmes.

19. Désirs Ayant passé plusieurs années parmi toutes ces peines et

de la vie re- ^ x *■ l L

ligieuse. combats et beaucoup d'autres souffrances, sans autre consolation que de mon Seigneur Jésus-Christ, qui s'était rendu mon maître et mon gouverneur, le désir de la vie religieuse se ralluma si ardemment dans mon cœur, que je me résolus de l'être à quel prix que ce fût. Mais, hélas !

?la ne se put accomplir de plus de quatre ou cinq ans i|près, pendant lequel temps mes peines et combats redoublèrent de toute part, et je tâchais aussi de redoubler mes lénitences, selon que mon divin Maître me le permettait. I Car il me changea bien de conduite, me faisant voir la eauté des vertus et surtout des trois vœux de pauvreté, hasteté et obéissance, me disant qu'en les pratiquant l'on Revient saint, et il me disait cela, parce qu'en le priant je 'ui demandais de me faire sainte. Et comme je ne lisais mère d'autre livre que la Vie des Saints, je disais en Fourrant : il m'en faut chercher une bien aisée à imiter, atin pie je puisse faire comme elle a fait, pour devenir sainte :omme elle. Mais ce qui me désolait, c'était de voir que l 'offensais tant mon Dieu, et je pensais que les saints ne l'avaient pas offensé comme moi, ou que du moins si queluu'fun] l'avait fait, il avait ensuite toujours été dans la Pénitence : ce qui me donnait de grandes envies d'en faire; imais mon divin Maître imprimait en moi une si grande crainte de suivre ma propre volonté, que je pensais dès lors, que, quoi que je puisse faire, qu'il ne l'agréerait point, que lorsque je le ferais par amour et par obéissance. Cela me mit dans de grands désirs de l'aimer et de toutes faire mes actions par obéissance, et je ne savais comme il fallait pratiquer ni l'un ni l'autre ; et je pensais que c'était un crime de dire que j'aimais, parce que je voyais mes œuvres démentir mes paroles. Je lui [demandai] de m'apprendre, et de me faire faire ce qu'il voulait que je fisse pour lui plaire et l'aimer, ce qu'il fit en cette manière :

Il me donna un si tendre amour pour les pauvres que 2o. Charij aurais souhaité n'avoir plus d'autre conversation; et il }£s ^"''s imprimait en moi une si tendre compassion de leurs misères, que, si il avait été en mon pouvoir, je ne me serais rien laissé ; et lorsque j'avais de l'argent, je le donnais à des petits pauvres pour les engager de venir vers moi, pour apprendre leur catéchisme et à prier Dieu. Et cela faisait

et les infirmes.

qu ils me suivaient, et quelquefois il y en avait tant, que je ne savais où les mettre l'hiver, et sinon dans une grande chambre, d'où l'on nous chassait quelquefois. Cela me causait beaucoup de mortification, car je ne voulais pas que l'on Tvîtj rien de ce que je faisais ; et l'on pensait que je donnais aux pauvres tout ce que je pouvais attraper, mais je [ne] l'aurais pas osé faire, crainte de dérober, et je ne donnais que ce qui était à moi ; encore ne l'osais-je plus faire sans obéissance, ce qui m'obligeait de caresser ma mère, afin quelle me permît de donner ce que j'avais ; et comme elle m'aimait beaucoup, elle m'accordait assez facilement. Et lorsqu'elle me refusait je demeurais en paix, et après un [peu] de temps, je retournais l'importuner; car je ne pouvais plus rien faire sans permission, et non seulement de ma mère, mais je m'assujettissais de ceux avec lesquels je demeurais, ce qui m'était un continuel supplice. Mais je pensais qu'il me fallait soumettre à tous ceux à qui j'avais plus de répugnance, et les obéir, pour essayer si je pourrais être religieuse. Et toutes ces permissions que j'allais continuellement demander m'attiraient de grands rebuts et captivité, car cela donna une si grande autorité sur moi, qu il n'y pouvait avoir de religieuse plus captive ; mais l'ardent désir que je sentais d'aimer Dieu, me faisait surmonter toutes les difficultés, et me rendait attentive de faire tout ce qui contrariait le plus mes inclinations et à quoi je sentais le plus de répugnance, et je m'en sentais tellement pressée, que je m'en confessais lorsque j'avais manqué de suivre ces mouvements.

Je me sentais une extrême répugnance de voir des plaies ; mais il fallut d'abord me mettre à les panser et baiser pour me vaincre, et je ne savais comme il m'y fallait prendre. Mais mon divin Maître savait si bien suppléer à toutes mes ignorances, qu'elle se trouvaient guéries dans peu de temps, sans autre onguent que ceux de sa Providence, encore que ces plaies fussent très dangereuses, mais j'avais plus de confiance en sa bonté qu'aux remèdes extérieurs.

J'étais naturellement portée à l'amour du plaisir et diver- 2i.Repro-

1 l clies de No-

tissement. Je n'en pouvais plus goûter aucun, encore que treSeigneur

1 x . ' , qui com-

souvent ie faisais ce que je pouvais pour en chercher; mais menceà lui

J . . . révéler ses

3ette douloureuse figure qui se présentait à moi, comme desseins smie mon Sauveur qui venait d'être flagellé, m'empêchait bien d'en prendre ; car il me faisait ce reproche qui me perçait jusqu'au cœur : « Voudrais-tu bien ce plaisir ? Et « moi, qui n'en ai jamais pris aucun et me suis livré à '( toute sorte d'amertumes, pour ton amour et pour gagner < ton cœur ! Et cependant tu voudrais encore me le dispute ter ! » Tout cela faisait de grandes impressions en mon àme, mais j'avoue de bonne foi que je ne comprenais rien i. tout cela, tant j'avais l'esprit grossier et peu spirituel, et que je ne faisais aucun bien que parce qu'il m'y pressait si fort, que je n'y pouvais résister ; ce qui m'est un grand Isujet de confusion dans tout ce que j'écris ici, où je voudrais pouvoir faire connaître combien je suis digne du plus rigoureux châtiment éternel, par mes continuelles résistances à Dieu et oppositions à ses grâces, et faire voir aussi la grandeur de ses miséricordes, car il semblait qu'il avait entrepris de me poursuivre et d'opposer continuellement sa bonté à ma malice, et son amour à mes ingratitudes, qui ;ont fait toute ma vie le sujet de ma plus vive douleur : de quoi je ne savais pas reconnaître mon souverain libérateur, qui avait pris un soin si amoureux de moi, dès le berceau, et me l'a toujours continué.

Et comme, une fois, j'étais comme dans un abîme d'étonnement, de ce que tant de défauts, d'infidélités que je voyais en moi n'étaient pas' capables de le rebuter, il me fit cette réponse : « C'est que j'ai envie de te faire comme « un composé de mon amour et de mes miséricordes. » Et une autre fois, il me dit : « Je t'ai choisie pour mon épouse « et nous nous sommes promis la fidélité, lorsque tu m'as « fait vœu de chasteté. C'est moi qui te pressais de le faire, « avant que le monde y eut aucune part dans ton cœur ;

« car je le voulais tout pur, et sans être souillé des affec-

« tions terrestres, et pour me le conserver comme cela,

« j'ôtais toute la malice de ta volonté afin quelle ne le pût

22. il l'a « corrompre. Et puis ie te mis en dépôt aux soins de ma

«•onfiee aux l ,

soins dp la « sainte Mère, afin qu'elle te façonnât selon mes desseins. »

Sainte Vier- . , .

ge. Aussi m'a-t-elle toujours servi d'une bonne mère, et ne m'a

jamais refusé son secours, et j'y avais tout mon recours, dans toutes mes peines et besoins, et avec tant de confiance, qu'il me semblait n'avoir rien à craindre sous sa protection maternelle. Aussi, lui [fis-]je vœu dans ce temps-là déjeuner tous les samedis, et de lui dire l'office de son Immaculée-Conception quand je saurais lire, et sept génuflexions tous les jours de ma vie, avec sept Ave Maria, pour honorer ses sept douleurs, et me mis pour être toujours son esclave, lui demandant de ne me pas refuser cette qualité. Comme une enfant, je lui parlais simplement, tout comme à ma bonne Mère, pour laquelle je me sentais dès lors un amour vraiment tendre. Mais elle me reprit sévèrement, 23. i:iie est lorsqu'elle me vit derechef prête à succomber au terrible

près de se 1 , m . -, .

laisser vain- combat queje sentais dans moi. Car, ne pouvant plus résis-

CI'C p3r 13 t o • • r "i

tendresse ter aux persécutions que mes parents me faisaient, et [aux

des siens et r .,,...

les menson- larmes d'une mère que e chérissais si tendrement, me

ges du dé- ^ x , .

mon. disant : qu'une fille doit prendre parti à vingt ans, je com-

mençai à donner dans ces sentiments. Car Satan me disait continuellement : « Pauvre misérable, que penses-tu faire « en voulant être religieuse ? Tu te vas rendre la risée de « tout le monde, car jamais tu n'y persévéreras ; et quelle « confusion de quitter un habit de religieuse et sortir d'un <( couvent ! Où pourras-tu te cacher après cela ? » Je me fondais en larmes parmi tout cela, car j'avais une horreur pour les hommes, épouvantable, et ne sachant plus à quoi me résoudre; mais mon divin [Maître], qui tenait toujours mon vœu devant mes yeux, eut enfin pitié de moi.

Et une fois, après la communion, si je ne me trompe, il me fit voir qu'il était le plus beau, le plus riche, le plus

puissant, le plus parfait et le plus accompli de tous les r, 2<- Notre:

* L L l A Seigneur lui

amants ; et que, lui étant promise depuis tant d'années, d'où rend la paix.

venait donc que je voulais tout rompre avec [lui] pour en

prendre un autre : « Oh ! apprends que si tu me fais ce

« mépris, je t'abandonne pour jamais ; mais si tu m'es

« fidèle je ne te quitterai point, et me rendrai ta victoire

« contre tous tes ennemis. J'excuse ton ignorance, parce que

« tu ne me connais pas encore ; mais si tu m'es fidèle et

« me suis, je t'apprendrai à me connaître et me manifeste-

« rai à toi. » En me disant cela, il imprima un si grand

calme en mon intérieur, et mon âme se trouva dans une si

grande paix, que je déterminai dès lors de mourir plutôt

que de changer. Il me semblait alors que mes liens étaient

rompus, et que je n'avais plus rien à craindre, pensant que

quand la vie religieuse serait un [purgatoire], il me serait

plus doux de m'y purifier le reste de ma vie, que de me

voir précipitée dans l'enfer, que j'avais tant de fois mérité

par mes grands péchés et résistances.

M'étant donc déterminée pour la vie religieuse, ce divin 25. Eiiesc-

t^ .-.,.. ra religieu-

Epoux de mon ame, crainte que je ne lui échappasse encore, se malgré

111 »'l 7 ,» , tOUt.

me demanda de consentir qu il s emparât et se rendit le maître de ma liberté, parce que j'étais faible. Je ne fis point de difficulté à son consentement, et dès lors il s'empara si fortement de ma liberté, que je n'en ai plus [eu] de jouissance dans tout le reste de ma vie ; et il s'insinua si avant dans mon cœur dès ce moment, que je renouvelai mon vœu, commençant à le comprendre. Je lui [dis] que quand il m'en devrait coûter mille vies, je ne serais jamais autre que religieuse ; et je m'en déclarai hautement, priant de congédier tous ces partis, quelque avantageux qu'ils me les représentassent. Ma mère, voyant cela, ne pleurait plus en ma présence, mais elle le faisait continuellement avec tous ceux qui lui en parlaient, qui ne manquaient pas de me venir dire que je serais la cause de sa mort si je la quittais, et que j'en répondrais à Dieu, car elle n'avait per-

sonne pour la servir ; et que je serais aussi bien religieuse I après sa mort que pendant sa vie. Et un frère qui m'aimait beaucoup, fit tous ses efforts pour me détourner de mon dessein, m'offrant de son bien pour me mieux logerdans le monde. Mais à tout cela mon [cœur] était devenu insensible comme un rocher, quoiqu'il me fallût encore rester trois ans dans le monde, parmi tous ces combats. l'attireTaùix ^t l'on me mit chez un de mes oncles qui avait une fille MàScUônnesde religieuse, laquelle sachant que je la voulais être, n'oublia rien pour m'avoir avec elle, et ne me sentant point de penchant à la vie des Ursules, je lui disais : « Voyez, que si « j'entre en votre couvent, ce ne sera que pour l'amour de « vous, et je veux aller dans un où je n'aurai ni parente. « ni connaissance, afin d'être religieuse pour l'amour de « Dieu. » Mais comme je ne savais où ce serait, ni quelle religion je devais embrasser, ne les connaissant pas, je pensai encore succomber à ses importunités ; d'autant que j'aimais beaucoup cette cousine, laquelle se servait de l'autorité de mon oncle, auquel je n'osais résister, parce qu'il était mon tuteur, et qu'il me disait qu'il m'aimait comme un de ses enfants, que c'était pourquoi il me voulait avoir proche de lui ; et il ne voulut jamais permettre à mon frère de me remmener, disant qu'il entendait être maître de moi. Et mon frère, qui n'avait point encore voulu consentir que je fusse religieuse, fut fort fâché contre moi, pensant que j'étais consentante de tout cela, pour me jeter à Sainte-Ursule malgré lui, et sans le consentement de mesparents. Mais j'en étais bien éloignée; d'autant que, plus l'on m'en pressait, jusqu'à me vouloir faire entrer, plus j'en sentais de dégoût. Et une secrète voix me disait : Je ne te veux point là, mais à Sainte-Marie.

27. On la Cependant on ne me permettait pas de les voir !, bien

détourne de . .

la Visitation que jy eusse plusieurs parentes, et Ion m en disait des 1. Les Sainte-Marie.

■choses capables d'en rebuter les esprits les mieux déterminés ; mais plus l'on tâchait de m'en détourner, et plus je les aimais et sentais accroître mon désir d'y entrer, à cause de ce nom tout aimable de Sainte-Marie, lequel me faisait comprendre que c'était là ce que je cherchais. Et une fois regardant un tableau du grand saint François de Sales, il sembla me jeter un regard si paternellement amoureux, en m appelant sa fille, que je ne le regardais plus que comme mon bon Père. Mais je n'osais rien dire de tout cela, et ne savais comme me dégager de ma cousine et de toute sa Communauté, laquelle me témoignait tant d'amitié, que je ne m'en pouvais plus défendre.

Et comme on était prêt de m 'ouvrir la porte, je reçus la 28. Elle est

r • . rappelée

nouvelle que mon trere était tort mal, et ma mère à 1 ex- soudain e-

, . ment dans

trémite ; ce qui m obligea de partir tout à la même heure, sa famille. pour me rendre près d'elle, sans que l'on pût m'en empêcher, quoique je fusse malade, plus de regret que d'autre chose, de me voir comme forcée d'entrer dans un couvent où je croyais que Dieu ne m'appelait pas. Je m'en allai toute la nuit, bien qu'il y eût près de dix lieues : et voilà comme je fus délivrée, pour reprendre une très rude croix, laquelle je ne spécifierai pas, en ayant assez dit sur ce sujet ; suffît dire que toutes mes peines redoublèrent. L'on me faisait voir que ma mère ne pouvait vivre sans moi, puisque le peu de temps que je l'avais quittée était la cause [de] son mal, et que je répondrais à Dieu de sa mort; et cela m'étant dit par des personnes ecclésiastiques, me causait de rudes peines, pour la tendre amitié que j'avais pour elle, dont le démon se servait pour me faire croire que cela serait cause de ma damnation éternelle.

D'autre part, mon divin Maître me pressait si fort de 29. L'ima-

i • '•! -îi ge souffran-

tout quitter pour le suivre, quil ne me donnait plus de te. repos ; et il me donnait un si grand désir de me conformer à sa vie souffrante, que tout ce que je souffrais ne nie semblait rien, ce qui me faisait redoubler mes pénitences. Et Marguerite-Marie Alacoque. — II. i

quelquefois, me jetant aux pieds de mon crucifix, je lui disais : « 0 mon cher Sauveur, que je serais heureuse si vous imprimiez en moi votre image souffrante ! » Et il me répondait : « C'est ce que je prétends, pourvu que tu ne me résistes pas, et que tu y contribues de ton côté. » Et pour lui donner quelques gouttes de mon sang, je me liais les doigts, et puis j'y plantais des aiguilles ; et puis je prenais la discipline tous les jours, tant que je pouvais, en carême, pour honorer les coups de fouets de sa flagellation. Mais quelque long temps que je me la donnasse, je n'en pouvais guère avoir de sang pour offrir à mon bon Maître, pour celui qu'il avait répandu pour mon amour. Et comme c'était sur les épaules que je me la donnais, il me fallait bien du temps. Mais les trois jours du carnaval, j'aurais voulu [me] mettre en pièces, pour réparer les outrages que les pécheurs faisaient à sa divine Majesté. Je les jeûnais tant que je pouvais, au pain et à l'eau, donnant aux pauvres ce que l'on me donnait pour ma nourriture. de3urpourîa Mais ma plus grande joie de quitter le monde, était de penser que je communierais souvent, car on ne me le voulait permettre que rarement, et j'aurais cru être la plus heureuse du monde si je l'avais pu faire souvent, et passer des nuits, seule, devant le saint Sacrement, car je me sentais là une telle assurance, qu'encore que je fusse extrêmement peureuse, je n'y pensais plus dès que j'étais en ce lieu de mes plus chères délices. Et les veilles de communion, je me sentais abîmée dans un si profond silence, que je ne pouvais parler qu'avec violence, pour la grandeur de l'action que je devais faire ; et lorsque je l'avais faite, je n'aurais voulu ni boire, ni manger, ni voir, ni parler, tant la consolation et paix que je sentais étaient grandes. Et je me cachais autant que je pouvais, pour apprendre à aimer mon souverain Bien, qui me pressait si fort de lui rendre amour pour amour. Mais je ne croyais pas de jamais pouvoir l'aimer, quoi que je pusse faire, si je n'apprenais à

Sainte Communion.

■faire l'oraison ; car je n'en savais que ce qu'il m'en avait

■ appris, qui était de m'abandonner à tous ses saints mouve- I ments, lorsque je pouvais me renfermer en quelque petit «coin avec lui ; mais on ne m'en laissait pas assez de loisir, I car il me fallait travailler, tant que le jour durait, avec I les domestiques ; et puis, le soir, il se trouvait que je

■ n'avais rien fait qui eût contenté les personnes avec qui

■ j'étais. L'on me criait de telle manière, que j'avais pas le

■ courage démanger; et je me retirais où je pouvais, pour avoir quelques moments de paix, de laquelle j'avais un

j grand désir.

Mais comme je me plaignais sans cesse à mon divin Maître de ce que je craignais de ne lui pouvoir plaire en tout ce que je faisais, — d'autant qu'il y avait trop de ma volonté

| qui [rendait] les mortifications à mon gré, et je n'estimais que ce qui était fait par obéissance : — « Hélas ! mon Sei-

| « gneur, lui disais-je, donnez-moi donc quelqu'un pour me

I « conduire à vous. — Ne te suffis-je pas? me répondit-il ; « que crains-tu ? Un enfant autant aimé que je t'aime, peut- « il périr entre les bras d'un Père tout-puissant ? »

Je ne savais pas ce que c'était que direction ; mais j'avais 31. Conun grand désir d'obéir, et sa bonté permit que, dans le Jubilé à un temps d'un jubilé, il vint au logis un religieux de Saint- saint- Fran- François, et il y coucha pour nous donner loisir de faire nos confessions générales. Et il [y] avait plus d'environ quinze jours que j'étais après écrire la mienne ; car encore que j'en fisse toutes les fois que j'en trouvais l'occasion, il me semblait toujours que je n'en pouvais assez faire, à cause de mes grands péchés, desquels je me sentais pénétrée d'une si vive douleur, que non seulement j'en versais beaucoup de larmes, mais j'aurais de toute mon âme, dans l'excès de ma douleur, voulu les publier à tout le monde. Et mes plus grands gémissements venaient de ce que j'étais si aveugle que je ne les pouvais connaître, ni exprimer aussi énormes qu'ils étaient. Gela était la cause que

j'écrivais tout ce que je pouvais trouver dans les livres qui traitent de la confession ; et je mettais quelquefois des choses que j'avais horreur même de prononcer. Mais je disais en moi-même : « Je l'ai peut-être faite, et je ne le « connais pas, ni ne m'en souviens pas ; mais il est bien « juste que j aie la confusion de la dire, pour satisfaire à la « divine justice. » Bien est-il vrai, que si j'avais cru d'avoir eu fait la plupart des choses dont je m'accusais, j'aurais été inconsolable, et je l'aurais été du depuis, de ces sortes de confessions, si mon souverain Maître ne m'avait assurée qu'il pardonnait tout à une volonté sans malice. Et je lis donc celle-ci, où ce bon Père me fît passer plusieurs feuillets, sans me vouloir permettre de les lire. Je le priai de me laisser satisfaire ma conscience, puisque j'étais une plus grande pécheresse qu'il ne pensait.

Cette confession me mit fort en paix. Je lui dis quelque [chose] de la manière dont je vivais ; sur quoi il me donna plusieurs bons avis. Mais je n'osais pas tout dire, car je croyais que c'était une vanité, de laquelle j'avais de grandes craintes, parce que mon naturel y était fort porté, et que je pensais que ce que je faisais était tout par ce motif, ne sachant point discerner le sentiment d'avec le consentement. Cela me faisait beaucoup souffrir, car je craignais beaucoup le péché à cause qu'il éloignait Dieu de mon àme. Ce bon Père me promit des instruments de pénitence, et je lui dis comme mon frère me retenait toujours dans le monde, depuis quatre ou cinq ans que je poursuivais pour être religieuse ; de quoi il lui donna un si grand scrupule, qu'après il me demanda si j'avais toujours le dessein de l'être; et lui ayant répondu que plutôt mourir que de changer, il me „ n. promit de me satisfaire là-dessus. Il alla donc pour faire le .lies pour la marché de ma dot, proche de cette bonne cousine qui ne

mettre aux ' r i

Ursuiiiies. cessait de me poursuivre. Et ma mère et mes autres parents voulaient que je fusse religieuse en ce couvent. Je ne savais donc plus comme m'en défendre ; mais pendant qu'il y alla,

AUTOBIOGRAPHIE o3

je m'adressai à la très sainte Vierge, ma bonne maîtresse, par l'entremise de saint Hyacinthe, auquel je fis plusieurs prières et dire beaucoup de messes à l'honneur de ma sainte Mère, laquelle me dit amoureusement en me consolant : « Ne crains rien, tu seras ma vraie fille, et je serai toujours a ta bonne Mère. » Ces paroles me calmèrent si fort, qu'elles me laissèrent sans aucun doute que cela s'accomplirait malgré toutes les oppositions. Mon frère étant donc de retour, me dit : « On veut quatre mille [livres], c'est à « vous de faire ce qu'il vous plaira de votre bien, car la « chose n'est pas encore arrêtée. » En même temps je lui dis résolument : « Jamais elle [ne] se conclura. Je veux « aller aux Sainte-Marie, dans un couvent bien éloigné, 33. C'est à

, . . . . . . . la Visitation

« ou je n aurai ni parente, ni connaissance ; car je ne veux qu'elle ira. « être religieuse que pour l'amour de Dieu. Je veux quitter tiretoutd'a-

i j r • il î • bord.

« le monde tout à lait, en me cachant dans quelque petit « recoin, pour l'oublier et en être oubliée, et ne le plus <c voir. »

On me proposa plusieurs monastères auxquels je ne pouvais me résoudre ; mais aussitôt qu'on me nomma Paray, mon cœur se dilata de joie, et j'y consentis d'abord. Mais il me fallut encore aller voir ces religieuses où j'avais demeuré à l'âge de huit ans, ce qui me fut encore un rude combat à soutenir. Car elles me firent entrer, en me disant que j'étais leur enfant, et pourquoi je les voudrais quitter, puisqu'elles m'aimaient si tendrement ; qu'elles ne pouvaient me voir entrer à Sainte-Marie, sachant bien que je n'y persévérerais pas. Je dis que je voulais essayer, et elles me firent promettre de retourner chez elles lorsque j'en sortirais ; car elles savaient bien, disaient-elles, que je ne m'y pourrais jamais accoutumer. Et, quoi qu'elles m'en purent dire, mon cœur était insensible, et s'affermissait tant plus en sa résolution, disant toujours : « Il faut mourir, ou vaincre ». Mais je laisse tous les autres combats que j'eus à soutenir, pour venir vitement au lieu de mon bonheur, le

34 Le cher cher Paray, où d'abord que j'entrai au parloir, il me fut dit » c'est ici intérieurement ces paroles : « C'est ici que je te veux. »

que je te ... . . ,

veux. » Ensuite de quoi je dis à mon frère qu'il fallait s accorder, d'autant que je ne serais jamais ailleurs. Ce qui le surprit d'autant plus, qu'il ne m'y avait menée que pour me faire voir des religieuses de Sainte-Marie, sans faire semblant que je la voulusse [être] ; car je lui avais promis tout cela : mais je ne m'en voulus point retourner que tout ne fût arrêté. Après quoi il me semblait que j'avais pris une nouvelle vie, tant je me sentais de contentement et de paix. Ce qui me rendait si gaie, que ceux qui ne savaient pas ce qui se passait, disaient : « Voyez-la, qu'elle a bien la façon « d'une religieuse ! » Et, en effet, je portais plus d'ajustements de vanité que jamais je n'avais fait, et me divertissais de même, pour la grande joie que je sentais, de me voir bien toute à mon souverain Bien : lequel, en écrivant ceci, me fait souvent cet amoureux reproche par ces paroles : « Regarde, ma fille, si tu pourras trouver un père « blessé d'amour pour son fils unique, qui ait jamais tant « pris de soins de lui, et qui lui ai pu donner des témoi- « gnages d'amour si tendres comme sont ceux que je t'ai « donnés et te veux donner du mien, lequel a tant eu de « patience et de peine à te cultiver et ajuster à ma mode « dès ta plus tendre jeunesse, t'attendant doucement, sans « me rebuter, parmi toutes tes résistances. Souviens-toi « donc que si jamais tu t'oubliais de la reconnaissance « envers moi, [ne] me référant la gloire de tout, ce serait « le moyen de faire tarir pour toi cette source inépuisable « de tout bien. »

Enfin ce jour tant désiré étant venu pour dire adieu au 35. Mar- monde, iamais ie ne sentis tant de joie ni de fermeté dans

guérite dit ' J -} . • -i i ,,,••,

;idieu au mon cœur, qui était comme insensible, tant a 1 amitié

monde et * .

entre au mo- comme à la douleur que 1 on me témoignait, surtout ma

nastère (20 . . x , • r^

juin 1071). mère ; et je ne versai pas une larme en les quittant. Car il me semblait être comme une esclave qui se voit délivrée de

fi sa prison et de ses chaînes, pour entrer dans la maison de I son Époux, pour en prendre possession, et jouir en toute I liberté de sa présence, de ses biens et de son amour. C'était I ce qu'il disait à mon cœur, qui en était tout hors de lui- 61 même. Et je ne savais rendre autre raison de ma vocation I pour Sainte-Marie, sinon que je voulais être fille de la

I sainte Vierge. Mais j'avoue que dans le moment qu'il fallut

II «ntrer, qui était un samedi, toutes les peines que j'avais I eues, et plusieurs autres, me vinrent assaillir si violemment, i qu il me semblait que mon esprit allait se séparer de mon j -corps en entrant. Mais aussitôt, il me [fut] montré que le !| Seigneur avait rompu mon sac de captivité et qu'il [mej

revêtait de son manteau de liesse l ; et la joie me transportait tellement, que je criais : « C'est ici où Dieu me veut. » Je sentis d'abord gravé dans mon esprit, que cette maison de Dieu était un lieu saint, et que toutes celles qui l'habitaient devaient être saintes, et que ce nom de Sainte-Marie me signifiait qu il la fallait être à quel prix que ce fût, et •que c'était pourquoi il fallait s'abandonner et sacrifier à tout, sans aucune réserve et ménagement. Cela m'adoucissait tout ce qui me paraissait le plus rude dans ces commencements, [que] tous les matins, pendant quelques jours, l'on me réveillait avec ces paroles que j'entendais distinctement sans les comprendre : Dilexisti justitiam, et le reste du verset ; et d'autres fois : Audi fi lia et vide, etc. Et encore celles-ci : « Tu as reconnu ton sentier et ta voie, « ô ma Jérusalem, maison d'Israël! mais le Seigneur te « guidera en toutes tes voies et ne t'abandonnera jamais. » Je disais tout cela à ma bonne maîtresse sans le comprendre. Je la regardais, et ma supérieure aussi, comme

1. Ce langage est tout à fait biblique, plein d'énergie et de grâce. Il rappelle le saccus obsecrationis d'Estber (iv, 4) et le vesdmenturn la>tilia> de Judith (xvi, 9). Quand on lit les écrits de la Bienheureuse, on est étonné de l'usage qu'on lui voit faire fréquemment des divines Ecritures.

36. La toi- mon Jésus-Christ en terre. Et comme ie ne savais et n'avais

le a attente. . J

jamais eu de conduite ni direction, j'étais si aise de m'y voir assujettie afin de pouvoir obéir, qu'il me semblait êtredes oracles tout ce qu'elle me disait, et que je n'aurais plus rien à craindre en le faisant par obéissance.

Et comme je la priais de m'apprendre à faire l'oraison,' dont mon âme sentait une si grande faim, elle ne voulut point croire qu'étant venue en la religion à l'âge de vingttrois ans, je ne la susse point faire ; et après l'en avoirassurée, elle me dit pour la première [fois] : « Allez vous « mettre devant Notre-Seigneur comme une toile d'attente « devant un peintre. » Mais j'aurais voulu qu'elle m'eût expliqué ce qu'elle me disait, ne le comprenant pas, et je ne lui osais pas dire; mais il me fut dit : « Viens, je te « l'apprendrai. » Et d'abord que je fus à l'oraison, mon souverain Maître me fit voir que mon âme était cette toile d'attente, sur laquelle il voulait peindre tous les traits de sa vie souffrante, qui s'est tout écoulée dans l'amour et la privation, dans la séparation, dans le silence et le sacrifice,, dans sa consommation ; et qu'il ferait cette impression^ après l'avoir purifiée de toutes les taches qui lui restaient, tant de l'affection aux choses terrestres que de l'amour de moi-même et de la créature, pour lesquelles mon naturel complaisant avait beaucoup de penchant.

37. Trop Mais il me dépouilla de tout en ce moment, et après-

d'ardeur --j'

pour la pé- avoir vide mon cœur et mis mon âme toute nue, il v alluma

nitcncG. Elle

est ramenée un si ardent désir de l'aimer et de souffrir, qu'il ne me don-

à l'obéissan- . , l

ce par saint naît point de repos ; me poursuivant de si près, que ie

François de,.,,.. r ' -* J

Sales. n avais de loisir que pour penser comme c'est que je le

pourrais aimer en me crucifiant ; et sa bonté a toujours été si grande à mon égard, que jamais il n'a manqué de m'en fournir les moyens.

Et quoique je ne cachais rien à ma maîtresse, j'avais pourtant formé le dessein de faire étendre ses permissions sur les pénitences plus loin que son intention. De quoi

AUTOBIOGRAPHIE .) i

m'étant mise en devoir, mon saint Fondateur me reprit si fortement, sans me laisser passer outre, que jamais depuis je n'ai eu le courage d'y retourner. Car ses paroles sont toujours demeurées gravées dans mon cœur : « Eh quoi ! « ma fille, penses-tu pouvoir plaire à Dieu en passant les « limites de l'obéissance, qui est le principal soutien et « fondement de cette Congrégation, et non pas les austé- (( rites ? »

Avant passé mon essai avec un ardent désir de me voir 3?-L,a.Pri

J \ m , sed'habit(2.>

toute à Dieu, qui me fit la miséricorde de me poursuivre août uni). continuellement, pour me faire arriver à ce bonheur. Etant donc revêtue de notre saint habit, mon divin Maître me fit voir que c'était là le temps de nos fiançailles, lesquelles lui donnaient un nouvel empire sur moi, qui recevais aussi un double engagement de l'aimer d'un amour de préférence. Ensuite il me fit comprendre qu'à la façon des amants les plus passionnés, il ne me ferait goûter pendant ce temps que ce qu'il y avait de plus doux dans la suavité des caresses de son amour, qui, en effet, furent si excessives, qu elles me mettaient souvent toute hors de moi-même, et me rendaient incapable de pouvoir agir. Cela me jetait dans un si profond abîme de confusion que je n'osais pas paraître ; de quoi l'on me reprit, en me faisant entendre que cela n'était pas l'esprit des filles [de] Sainte-Marie, qui ne voulait rien d'extraordinaire, et que si je ne me retirais de tout cela, qu'on ne me recevrait pas.

Cela me mit dans une grande désolation, dans laquelle 39. On es

r» . rr» 1 . ' ' ■ • x • saie de la re-

je fis tous mes efforts et n épargnais rien pour me retirer lenjr dans de cette voie ; mais tous mes etforts furent inutiles. Et notre dinaires5 de bonne, maîtresse y travaillait de son côté, sans que pourtant tueîîe. S je le comprisse ; car comme elle me voyait beaucoup affamée de faire l'oraison et de l'apprendre à faire, ne pouvant, quelque effort que je fisse, suivre les méthodes que l'on me donnait pour cela, et [qu'il] fallait toujours revenir à celle de mon divin Maître, quoique je fisse tout mon possible

pour tout oublier et me détourner de lui, l'on me donna pour aide à une ofïîcière, laquelle me faisant travailler pendant l'oraison, après quoi, allant demander à ma maîtresse pour la reprendre, elle me corrigeait fortement, me disant de la faire en faisant notre ouvrage, parmi les exercices du noviciat : ce que je faisais sans que cela me pût distraire de la douce joie et consolation de mon âme, qui la sentant toujours augmenter, Ion m'ordonna d'aller entendre les points d'oraison du matin, après quoi je sortirais pour aller balayer le lieu qu'on me dirait, pour jusqu à prime, après laquelle l'on me faisait rendre compte de mon oraison, ou plutôt de celle que mon souverain Maître faisait en moi et pour moi, qui n'avais d'autre vue en tout cela que d'obéir ; en quoi je sentais un plaisir extrême, quelque peine que souffrît mon corps en le faisant. Je chantais après :

Plus l'on contredit mon amour, Plus cet unique bien m'enflamme.

Que l'on m'afflige nuit et jour, On ne peut l'ôter à mon âme, Plus je souffrirai de douleur, Plus il m'unira à son Cœur.

40. Avidité Je me sentais une faim insatiable des humiliations et

pour les humiliations et mortifications, bien que mon naturel sensible les ressentît

mortifica- A

tions. vivement. Mon divin Maître me pressait sans cesse d'en

demander, ce qui m'en procurait de bonnes ; car quoiqu'on me refusât celles que je demandais, comme indigne de les faire, on m'en donnait d'autres que je n'attendais pas, et si opposées à mes inclinations, que j'étais obligée de dire à mon bon Maître, dans l'effort de la violence qu'il me fallait .faire] : « Hélas ! venez à mon secours, puisque vous en « êtes la cause. >•• Ce qu'il faisait, en me disant : « Recon- ( nais donc que tu ne peux rien sans moi, qui ne te lais- « serai point manquer de secours, pourvu que tu tiennes « toujours ton néant et ta faiblesse abîmés dans ma force. »

Et je ne dirai qu'une de ces sortes d'occasions morti- *i- L«tte

# héroïque

fiantes au-dessus de mes forces, et où il me fit vraiment contre une

? répugnance

éprouver 1 eifet de sa promesse. C est une chose pour naturelle. laquelle toute notre famille avait une si grande aversion naturelle, que mon frère retint, en passant le contrat de ma réception, que l'on ne me contraindrait jamais à faire cela : ce que l'on n'eut pas peine d'accorder, la chose étant si indifférente d'elle-même. [C'est] à cela même qu'il me fallut rendre, car l'on m'attaqua si fortement là-dessus de toutes parts, que je ne savais plus à quoi me résoudre ; d'autant que ma vie me semblait mille fois plus facile à sacrifier, et si je n'avais plus chéri ma vocation que ma vie, je l'aurais alors bien plutôt quittée, que de me résoudre à faire ce que l'on désirait de moi ; mais c'était en vain que je résistais, puisque mon Souverain voulait ce sacrifice, duquel en dépendaient tant d'autres. Je fus trois jours à combattre avec tant de violence que j'en faisais compassion, surtout à ma maîtresse, devant laquelle je me mettais d'abord en devoir de faire ce qu'elle me disait ; et puis le courage me manquait et je mourais de douleur de ne pouvoir vaincre mon naturel, et je lui disais : « Hélas! que ne « m'ôtez-vous la vie plutôt que de me laisser manquer à « l'obéissance ! » Sur quoi elle me repoussa : « Allez, dit- « elle ; vous n'êtes pas digne de la pratiquer, et je vous « défends maintenant de faire ce que je vous commandais. » Ce m'en fut assez. Je dis d'abord : « Il [faut] mourir, ou « vaincre. » Je m'en allai devant le très saint Sacrement, mon asile ordinaire, où je demeurai environ trois ou quatre heures à pleurer et g'émir, pour obtenir la force de me vaincre. « Hélas! mon Dieu, m'avez-vous abandonnée ? Eh « quoi! faut-il qu'il y ait encore quelque réserve dans mon « sacrifice, et qu'il ne soit pas tout consommé en parfait « holocauste ! » Mais mon Seigneur voulant pousser à bout la fidélité de mon amour envers lui, comme il me l'a fait voir du depuis, il prenait plaisir de voir combattre en

son indigne esclave l'amour divin contre les répugnances naturelles. Mais enfin, il fut victorieux ; car sans autre consolation ni armes que ces paroles : « Il ne faut point de « réserve à l'amour », je m'allai jeter à genoux devant ma maîtresse, lui demandant par miséricorde de me permettre de faire ce qu'elle avait souhaité de moi. Et enfin je le fis, quoique je n'aie jamais senti une telle répugnance ; laquelle recommençait toutes les fois qu'il me fallait le faire, ne laissant de le continuer pendant environ huit ans.

42. Ce sa- Çe fut après ce premier sacrifice que toutes les grâces et attire une faveurs de mon Souverain se redoublèrent et inondèrent

nouvelle a- . .

bondancede tellement mon âme, que j étais contrainte de dire souvent :

grâces. t~v > î a

« Suspendez, ô mon Dieu, ce torrent qui m abîme, ou « étendez ma capacité pour le recevoir! » Mais je supprime ici toutes ces prédilections et profusions du pur amour, qui étaient si grandes, que je [ne] pourrais pas bien m'en exprimer.

43. On a Sur quoi l'on m'attaqua encore, proche le temps dé ma

des craintes *- L . .

sur sa voca- profession, me disant que l'on voyait bien que je n étais pas

tion. N.-S. l ' ,n. .... ..

se fait sa propre à prendre l'esprit de la Visitation, qui craignait toutes ces sortes de voies sujettes à la tromperie et illusion. Ce que je représentai d'abord à mon Souverain en lui en faisant mes plaintes : « Hélas ! mon Seigneur, vous serez « donc la cause que l'on me renverra ? » Sur quoi il me fut répondu : « Dis à ta Supérieure qu'il n'y a rien à craindre « pour te recevoir, que je réponds pour toi, et que si elle « me trouve solvable je serai ta caution. » Et [lui ayant] fait ce rapport, elle m'ordonna de lui demander, pour marque de sûreté, qu'il me rendît utile à la sainte religion parla pratique exacte de toutes ses observances. Sur quoi son amoureuse bonté me répondit : « Eh bien ! ma fille, je « t'accorde tout cela, car je te rendrai plus utile à la reli- « gion qu'elle ne pense, mais d'une manière qui n'est encore « connue que de moi ; et désormais j'ajusterai mes grâces « à l'esprit de ta règle, à la volonté de tes supérieures et

« à ta faiblesse ; en sorte que tu tiennes suspect tout ce qui

< te retirera de l'exacte pratique de ta règle, laquelle je

< veux que tu préfères à tout le reste. De plus, je suis

< content que tu préfères la volonté de tes supérieures à la c mienne, lorsqu'elles te défendront de faire ce que je t'au-

< rai ordonné. Laisse-les faire tout ce qu'elles voudront de k toi : je saurai bien trouver le moyen de faire réussir mes

< desseins, même par des moyens qui y semblent opposés

< et contraires. Et je ne me réserve que la conduite de ton « intérieur, et particulièrement de ton cœur, dans lequel « ayant établi l'empire de mon pur amour, je ne le céderai « jamais à d'autres. » Notre Mère et [notre] Maîtresse demeurèrent contentes de tout cela, dont les effets parurent si sensiblement, qu'elles ne pouvaient plus douter que ces paroles ne vinssent de la vérité; car je [ne] sentais point de trouble en mon intérieur et je ne m'attachai qu'à faire l'obéissance, quelque peine qu'il me fallût souffrir pour cela. Mais l'estime et la complaisance m'étaient un martyre insupportable, et je les regardais comme un juste châtiment de mes péchés, qui me paraissaient si grands, que tous les tourments imaginables m'auraient été doux à souffrir pour les expier et satisfaire à la divine justice.

Etant donc enfin parvenue au bien tant désiré de la sainte 44. Mar-

r • ? • t • ■» r - î guérite fait

profession, c est en ce îour que mon divin Maître voulut profession^

, . . . ,, . nov. 1672).

bien me recevoir pour son épouse, mais d une manière que je me sens impuissante d'exprimer. Mais seulement je dirai qu'il me parait et traitait comme une épouse du Thabor ; ce qui m'était plus dur que la mort, ne me voyant point de conformité avec mon Epoux, que j'envisageais tout défiguré et déchiré sur le Calvaire. Mais il me fut dit: « Laisse- « moi faire chaque chose en son temps, car je veux que tu « sois maintenant le jouet de mon amour, qui se veut jouer « de toi selon son bon plaisir, comme les enfants font de « leurs poupées. Il faut que tu sois ainsi abandonnée, sans « vue ni résistance, me laissant contenter à tes dépens,

« mais tu n'y perdras rien. » Il me promit de ne me plus quitter, en me disant : « Sois toujours prête et disposée à « me recevoir, car je veux désormais faire ma demeure en « toi, pour converser et m'entretenir avec toi. » 45.Eiieest Et dès lors il me gratifia de sa divine présence, mais

gratifiée . . , . . .

dune mys- d'une manière que je n avais encore point expérimentée ; car

téricus6 pré-

sence de jamais [je] n'avais reçu une si grande grâce, pour les effets

son divin1, . " . .

Maître. qu elle a opères toujours en moi depuis. Je le voyais, le sentais proche de moi, et l'entendais beaucoup mieux que si ce fut été des sens corporels, par lesquels j'aurais pu me distraire pour m'en détourner ; mais je ne pouvais mettre d'empêchement à cela, n'y ayant rien de ma participation. Gela imprima en moi un si profond anéantissement, que je me sentis d'abord comme tombée et anéantie dans l'abîme de mon néant, d'où je n'ai pu sortir depuis, par respect et hommage à cette grandeur infinie, devant laquelle j'aurais toujours voulu être la face prosternée contre terre ou à genoux : ce que j'ai fait depuis, autant que les ouvrages et ma faiblesse l'ont pu permettre. Car il ne me laissait pas de repos dans [une] posture moins respectueuse, et n'osais m'asseoir que lorsque j'étais en la présence de quelqu'un, pour la vue de mon indignité, qu'il m'a toujours fait voir . si grande que je n'osais plus paraître qu'avec des confusions étranges, qui me faisaient désirer que l'on n'eût plus eu de souvenir de moi que pour me mépriser, humilier et me dire des injures, puisque rien ne m'est dû que cela, et que cet unique amour de mon âme prenait tant de plaisir que l'on en usât ainsi à mon égard, que, malgré la sensibilité de mon naturel orgueilleux, il ne me laissait plus trouver aucun parmi les créatures que dans ces occasions decontradiction, d'humiliation et d'abjection, lesquelles il [voulait] être ma nourriture délicieuse, laquelle il ne m'a point laissée manquer, ni ne disait: c'est assez. Mais, au contraire, il faisait lui-même ce qui manquait de la part des créatures ou de moi-même ; mais, mon Dieu, c'était

I d'une manière bien plus sensible quand vous vous en mêliez, et je serais trop longue à m'en exprimer.

Il m'honorait de ses entretiens quelquefois comme un ami 46. Les

, , deux sain te-

l'i OU comme un époux le plus passionne d amour, ou comme tés d'amour

-, . et de justi-

un père blesse d amour pour son entant unique, et en ce. [j d'autres qualités, dont je supprime les effets que cela pro- I duisait en moi. Seulement je dirai qu'il me fit voir en lui

I deux saintetés, l'une d'amour et l'autre de justice, toutes

II deux très rigoureuses en leur manière, et lesquelles s'exeri ceraient continuellement sur moi. La première me ferait i souffrir une espèce de purgatoire très douloureux à suppori ter, pour soulager les saintes âmes qui y étaient détenues ; !i auxquelles il permettrait, selon qu'il lui plairait, de s'adresser à moi. Et pour sa sainteté de justice, si terrible et

[j épouvantable aux pécheurs, elle me [ferait] sentir le poids

j de sa juste rigueur en me faisant souffrir pour les pécheurs

I et « particulièrement pour les âmes qui me sont consa-

« crées, pour lesquelles je te ferai voir et sentir dans la

« suite ce qu'il te conviendra souffrir pour mon amour ».

Mais, mon Dieu, qui connaissez mon ignorance et impuis- 47. Elle

... , . s'efforce de

sance à m exprimer de tout ce qui s est passé depuis entre se retirer

• i ' • • t i ^es voies

votre souveraine Majesté et votre chétive et indigne esclave, extraordi-

. naires et se

par les etiets toujours opérants de votre amour et de votre plaint à n. grâce, donnez-moi le moyen d'en pouvoir dire quelque peu de ce qui est le plus intelligible et sensible, et qui puisse faire voir jusqu'à quel excès de libéralité l'a porté son [amour] envers un objet si m'isérable et indigne.

Mais comme je ne cachais rien à ma Supérieure et Maîtresse, quoique souvent je ne comprenais ce que je leur disais, et comme elles m'eurent fait connaître que cela était des voies extraordinaires qui n'étaient propres aux filles de Sainte-Marie, cela m'affligea fort, et fut cause qu'il n'y a j sortes de résistances que je n'aie [faites] pour me retirer de | cette voie. Mais c'était en vain, car cet Esprit avait déjà pris un tel empire sur le mien, que je n'en pouvais plus

jouir, non plus que de mes autres puissances intérieures, que je sentais toutes absorbées dans lui. Je faisais tous mes efforts pour m'appliquer à suivre la méthode d'oraison que l'on m'enseignait avec les autres pratiques ; mais rien ne demeurait dans mon esprit. J'avais beau lire mes points d'oraison : >tout s'évanouissait, et je ne pouvais rien apprendre ni retenir que ce que mon divin Maître m'enseignait, ce qui m'a fait beaucoup souffrir. Car on détruisait autant que l'on pouvait toutes ses opérations en moi; et on m'ordonnait de le faire, et je combattais contre lui autant que je le pouvais, suivant exactement tout ce que l'obéissance m'ordonnait pour me retirer de sa puissance, laquelle rendait la mienne inutile.

Et je me plaignais à lui : « Eh quoi ! lui disais-je, ômon « souverain Maître ! pourquoi ne me laissez-[vous pas] dans « la voie commune des filles de Sainte-Marie? M'avez-vous « amenée dans votre sainte maison pour me perdre ? Donce nez ces grâces extraordinaires à ces âmes choisies qui y (( auront plus de correspondance et vous glorifieront plus « que moi, qui ne vous fais que des résistances. Je ne veux « rien que votre amour et votre croix, et cela me suffit « pour être bonne religieuse, qui est tout ce que je désire. » Et il me fut répondu: « Combattons, ma fille, j'en suiscon- « tent, et nous verrons lequel remportera la victoire, du « Créateur ou de sa créature, de la force ou de la faiblesse, « du tout-puissant ou de 1 impuissance ; mais celui qui sera « vainqueur le sera pour toujours. » Cela me jeta dans une extrême confusion, dans laquelle il dit: « Apprends que <( je ne me tiens point offensé de tous ces combats et oppo- « sitions que tu me fais par obéissance, pour laquelle j'ai « donné ma vie ; mais je te veux apprendre que je suis le <( maître absolu de mes dons et de mes créatures, et que . « rien ne pourra m'empêcher d'accomplir mes desseins. « C'est pourquoi, non seulement je veux que [tu fasses ce « que] tes supérieures te diront, mais encore que tu ne

« fasses rien de tout ce que je t'ordonnerai sans leur con- « sentement ; car j'aime l'obéissance, et sans elle on ne me (( peut plaire. » Gela plut à ma supérieure, laquelle me fit abandonner à sa puissance, ce que je fis avec une grande joie et paix que je sentis d'abord dans mon âme, laquelle souffrait une cruelle tyrannie.

Il me demanda, après la sainte communion, de lui réi- 48 N.-s.

.,. . ..„. ,., lui demande

térer le sacrifice que ie lui avais déjà fait de ma liberté un nouvel a-

7 J , bandon del-

et de tout mon être, ce que je fis de tout mon cœur, le-même. « Pourvu, lui dis-je, ô mon souverain Maître ! que « vous [ne] fassiez jamais rien paraître en moi d'extra- « ordinaire que ce qui me pourra le plus causer d'hu- « miliation et d'abjection devant les créatures, et me « détruire dans leur estime : car hélas ! mon Dieu, je sens « ma faiblesse, je crains de vous trahir, et que vos dons ne <( soient pas en sûreté dans moi. — Ne crains rien, ma « fille, me dit-il, j'y mettrai bon [ordre], car je m'en rente drai le gardien moi-même et te rendrai impuissante à me « résister. — Eh quoi ! mon Dieu, me laisserez-vous tou- « jours vivre sans souffrir? » Il me fut d'abord montré une grande croix, dont je ne pouvais voir le bout, mais elle était toute couverte de fleurs : « Voilà le lit de mes chastes « épouses où je te ferai consommer les délices de mon « pur amour : peu à peu ces fleurs tomberont et ne te res- 49. Les

. > ,i , . Heurs et les

« tera que les épines qu elles cachent à cause de ta fai- épines de la

, , • il i> • • -i croix. Trois

« blesse ; mais elles te feront si vivement sentir leurs désirs impé- « piqûres, que tu auras besoin de toute la force de mon « amour pour en supporter la douleur. » Ces paroles me réjouirent beaucoup, pensant qu'il n'y aurait jamais assez de souffrances, d'humiliations ni de mépris, pour désaltérer l'ardente soif que j'en avais, et que je ne pourrais jamais trouver de plus grande souffrance que celle que je sentais de ne pas assez souffrir, car son amour ne [me] laissait point de repos ni jour ni nuit. Mais ces douceurs m'afflii geaient. Je voulais la croix toute pure, et j'aurais voulu Marguerite-Marie Alacoque. — II. 5

pour cela toujours voir mon corps accablé d'austérités ou de travail, duquel je prenais autant que mes forces pouvaient porter, car je ne pouvais vivre un moment sans souffrance, et plus je souffrais, et plus je contentais cette sainteté d'amour qui gavait] allumé trois désirs dans mon cœur, qui me tourmentaient incessamment: l'un de souffrir, l'autre de l'aimer et communier, et le troisième de mourir pour munir à lui.

50 Elle Je ne me souciais plus ni du temps ni du lieu, depuis que nesse etià- mon Souverain m'accompagnait partout. Je me trouvais

non du mo- m . .

nastèrepen- indifférente à toutes les dispositions que l'on pût faire de

dant sa re- -1 *■ L

traite de moi, étant bien sûre que s'étant ainsi donné à moi sans

profession 1

et reçoit la aucun mien mérite de ma part, mais par sa pure bonté, et

grâce d un A l L

ardent a- que, par conséquent, on ne me le pourrait pas ôter, cela me la Croix. rendait contente partout. Ce que j'expérimentai lorsque l'on me lit faire la retraite de ma profession, en gardant une ânesse avec son petit ânon dans le jardin, laquelle ne me donnait pas peu d'exercice, car on ne me permettait pas de l'attacher, et on voulait que je la retinsse dans un petit coin que l'on m'avait marqué, crainte qu'elle ne fît du mal ; et ils ne faisaient que courir. Je n'avais point de repos jusqu'à Y Angélus du soir, que je venais souper : et puis je retournais pendant une partie de Matines dans son étable pour les faire manger. Et je me trouvais si contente dans cette occupation, que je ne me serais point souciée quand elle aurait duré toute ma vie ; et mon Souverain m'y tenait une si fidèle compagnie, que toutes ces courses qu'il me fallait faire ne m'empêchaient point ; car ce fut là que je reçus de si grandes grâces, que jamais je n'en avais expérimenté de semblables ; surtout ce qu'il me fit connaître sur le mystère de sa sainte mort et passion ; mais c'est un abîme à écrire, et la longueur m'a fait tout supprimer; maisi seulement que c'est ce qui m'a donné tant d'amour pour la Croix, que je ne peux vivre un moment sans souffrir : mais souffrir en silence, sans consolation, soulagement ni com-i

passion ; et mourir avec ce Souverain de mon âme, accablée sous la croix de toute sorte d'opprobres, d'humiliations, d'oublis et de mépris ; ce qui m'a duré toute ma vie, laquelle par sa miséricorde s'est toute passée dans [ces] sortes d'exercices, qui sont ceux du pur amour, qui a toujours pris soin de me fournir abondamment de ces sortes de mets, si délicieux à son goût, que jamais il ne dit: c'est assez.

Mon divin Maître me fitunefois cette leçon : « Apprends », 51. Exi-

... . . gences de la

me dit-il, sur quelque faute que j avais faite, « que je suis sainteté de

« un Maître saint et qui enseigne la sainteté. Je suis pur,

« et ne peux souffrir la moindre tache. C'est pourquoi il

« faut que tu agisses en simplicité de cœur, avec une

« intention droite et pure en ma présence. Car je ne [peux]

« souffrir le moindre détour, et je te ferai connaître que si

« l'excès de mon amour m'a porté à me rendre ton Maître,

<c pour t'enseigner et te façonner à ma mode et selon mes

« desseins; que je ne peux supporter les âmes tièdes et

« lâches, et que si je suis doux à supporter tes faiblesses,

« je ne serai pas moins sévère et exact à corriger et punir

« tes infidélités. » C'est ce qu'il m'a bien fait expérimenter

toute ma vie. Car je puis dire qu'il ne me laissait pas

passer la moindre faute où il y eut tant soit peu de volonté

ou de négligence, sans qu'il m'en reprît et punît, quoique

toujours dans sa miséricorde et bonté infinie. Je confesse

pourtant que rien ne m'était plus douloureux et terrible que

de le voir tant soit peu fâché contre moi. Toutes les autres

douleurs, corrections et mortifications ne m'étaient rien en

comparaison. C'est ce qui me faisait aller demander promp-

tement pénitence de mes fautes, car il se contentait de

celles que l'obéissance me donnait.

Et ce qu'il reprenait plus sévèrement était le manquement de respect et d'attention devant le très saint Sacrement, surtout dans le temps de l'office et de loraison ; les défauts de droiture et de pureté en ses intentions ; la vaine curiosité. Et quoique ses [yeux] purs et clairvoyants

52. il re- découvrent jusqu'aux moindres défauts de charité et d'humi-

jette les œu- ,. , , , , . . ,

vres de la lite pour les reprendre sévèrement ; néanmoins rien n est Fonte. comparable au manquement d'obéissance, soit aux supé-

rieures, ou aux règles ; et la moindre réplique avec témoigna gne de répugnance aux supérieures lui est insupportable dans une âme religieuse. « Tu te trompes, me disait-il, en <c pensant me pouvoir plaire par ces sortes d'actions et « mortifications dont la propre volonté ayant fait élection, « fait plutôt plier celle des supérieures que d'en démordre. « Oh ! sache que je rejette tout cela comme des fruits cor- <' rompus par la propre volonté, laquelle m'est en horreur « dans une àme religieuse ; et j'agréerais plus qu'elle prît « toutes ses petites commodités par obéissance, que de « s'accabler d'austérités et de jeûnes par sa propre volonté. » Et lorsqu'il m'arrive de faire par mon choix et sans son ordre ou de ma supérieure, de ces sortes de mortifications et pénitences, il ne me permet pas même de les lui offrir, et m'en corrige en m'en imposant la peine de même que pour mes autres manquements, tout chacun desquelstrouve la sienne particulière dans le purgatoire, où il me purifie pour me rendre moins indigne de sa divine présence, communication et opération ; car il faisait tout en moi. Et comme une fois, ayant fini un Ave maris Stella de discipline que l'on m'avait donné, il me dit : « Voici ma part; » et comme je poursuivais : « Voilà celle du démon que tu fais maintenant ; » ce qui me fît cesser bien vite. Et une autre fois, pour les saintes âmes du purgatoire ; du moment que j'en voulus faire [plus] que je n'avais permission, elles m'environnèrent en se plaignant [de] ce que je frappais sur elles. Cela me fit résoudre de mourir plutôt que d'outrepasser tant soit peu les limites de l'obéissance. Et après cela il m'en faisait faire la pénitence. Mais je ne trouvais rien de difficile, parce qu'il tenait encore en ce temps-là toute la rigueur de mes peines et souffrances absorbée dans la douceur de son amour, laquelle je le suppliais

•souvent de retirer de moi, pour me laisser goûter avec plaisir les amertumes de ses angoisses, dérélictions, agonies, opprobres et autres tourments ; mais il me répondait que c'était à moi de me soumettre indifféremment à toutes ses différentes dispositions, et non point à lui donner des lois, « et je te ferai comprendre dans la suite que je suis un « sage et savant directeur, qui sais conduire les âmes sans « danger, lorsqu'elles s'abandonnent à moi en s'oubliant « d'elles-mêmes ».

Une [fois] donc étant devant le saint Sacrement, me 53.Eiiere-

L p , pose sur la

trouvant un peu plus de loisir, car les occupations que l'on poitrine de

. r , . l ^ N.-S. qui lui

me donnait ne m en laissaient guère, me trouvant toute manifeste

. ,. . . . pour la pre-

învestie de cette divine présence mais si fortement, que je mière fois

t • • * t •> • • il sonCœuren

m oubliai de moi-même et du lieu où 1 étais, et îe m aban- embrasant

. . J , le sien.

donnai à ce divin Esprit, livrant mon [cœur] à la force de son amour. Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour, •et les secrets inexplicables de son sacré Cœur, qu'il m'avait toujours tenus cachés, jusqu'alors qu'il me l'ouvrit pour la première fois, mais d'une manière si effective et sensible ■qu'il ne me laissa aucun lieu d'en douter, par les effets que cette grâce produisit en moi, qui crains pourtant toujours de me tromper en tout ce que je dis se passer en moi. Et voici comme il me semble la chose s'être passée :

Il me dit : « Mon divin Cœur est si passionné d'amour (( pour les hommes, et pour toi en particulier, que ne pou- « vant plus contenir en lui-même les flammes de son « ardente charité, il faut qu'il les répande par ton moyen, « et qu'il se manifeste à eux pour les enrichir de ses pré- « cieux trésors que je te découvre, et qui contiennent les « grâces sanctifiante et salutaires nécessaires pour les « retirer de l'abîme de perdition ; et je t'ai choisie comme « un abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplisse- « ment de ce grand dessein, afin que tout soit fait par « moi. » Après, il me demanda mon cœur, lequel je le

suppliai de prendre, ce qu'il fit, et le mit dans le sien adorable, dans lequel il me le lit voir comme un petit atome qui se consommait dans cette ardente fournaise, d'où le retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il [le] remit dans le lieu où il l'avait pris, en me disant r « Voilà, ma bien-aimée, un précieux gage de mon amour, « qui renferme dans ton côté une petite étincelle de ses (( plus vives flammes, pour te servir de cœur et te consom- « mer jusqu'au dernier moment, et dont l'ardeur ne s'étein- « dra, ni ne pourra trouver de rafraîchissement que quelque « peu dans la saignée, dont je marquerai tellement le sang « de ma Croix, qu'elle t'apportera plus d'humiliation et de « souffrance que de soulagement. C'est pourquoi je veux « que tu la demandes simplement, tant pour pratiquer ce « qui vous est ordonné, que pour te donner la consolation « de répandre ton sang sur la croix des humiliations. Et « pour marque que la grande grâce que je te viens de faire 54. Comme « n'est point une imagination, et qu'elle est le fondement

signe, elle * ■» ■ r « • •» •

conserve u- « de toutes celles que 1 ai encore à te taire, quoique 1 aie

ne douleur , i • i ,11 ,

au côté et « refermé la plaie de ton coté, la douleur t en restera pour

elle devient . . . , .

« la disciple « toujours, et si jusqu à présent tu n as pris que le nom Cœur ... « de mon esclave, je te donne celui de la disciple bien- « aimée de mon sacré Cœur. »

Après une faveur si grande, et qui dura un si long espace de temps, pendant lequel je ne savais si j'étais au ciel ou en terre, je demeurai plusieurs jours comme toute embrasée et enivrée, et tellement hors de moi que je ne pouvais en revenir pour dire une parole qu'avec violence, et m'en fallait faire une si grande pour me récréer et pour manger, que je me trouvais au bout de mes forces pour surmonter ma peine ; ce qui me causait une extrême humiliation. Et je ne pouvais dormir, car cette plaie, dont la douleur m'est si précieuse, me cause de si vives ardeurs, qu'elle me consomme et me fait brûler toute vive. Et je me sentais une si grande plénitude de Dieu, que je ne pouvais m'exprimer à

ma supérieure comme je l'aurais souhaité et fait, quelque peine et confusion que ces grâces me fassent ressentir en les disant, pour ma grande indignité, laquelle m'aurait fait choisir mille fois plutôt de dire mes péchés à tout le monde ; et ce me serait été une grande consolation, si l'on m'avait permis de le faire et de lire tout haut ma confession générale au réfectoire, pour faire voir le grand fonds de corruption qui est en moi, afin que l'on ne m'attribuât rien des grâces que je recevais.

Celle dont je viens de parler au sujet de ma douleur de 55. Les

a • il • • premiers

coté m était renouvelée les premiers vendredis du mois en vendredis

*• du mois, le

cette manière : ce sacré Cœur m était représenté comme sacré Cœur

i -i i ii i- i i i luiestmon-

un soleil brillant d une éclatante lumière, dont les rayons tré comme

. . un soleil é-

tout ardents donnaient à plomb sur mon cœur, qui se sen- datant, —

îii 1 î > r • vi 11- une f°urna'~

tait d abord embrasé d un leu si ardent, qu il me semblait se ardente. m'aller réduire en cendres, et c'était particulièrement en ce temps-là que ce divin Maître m'enseignait ce qu'il voulait de moi, et me découvrait les secrets de cet aimable Cœur. Et une fois, entre les autres, que le saint Sacrement était exposé, après m'être sentie retirée toute au-dedans de moi-même par un recueillement extraordinaire de tous mes sens et puissances, Jésus-Christ, mon doux Maître, se présenta à moi, tout éclatant de g-loire avec ses cinq plaies, hrillantes comme cinq soleils, et de cette sacrée humanité sortaient des flammes de toutes parts, mais surtout de son adorable poitrine, qui ressemblait une fournaise; et s' étant ouverte, me découvrit son tout aimant et tout aimable Cœur, qui était la vive source de ces flammes. Ce fut alors qu'il me découvrit les merveilles inexplicables de son pur [amour], et jusqu'à quel excès il l'avait porté, d'aimer les hommes, dont il ne recevait que des ingratitudes et méconnaissances. « Ce qui m'est beaucoup plus sensible, « me dit-il, que tout ce que j'ai souffert en ma passion ; « d'autant que s'ils [me] rendaient quelque retour [d']amour « j'estimerais peu tout ce que j'ai fait pour eux, et voudrais,

5G. Elle devra suppléer à l'ingrati tude des hommes.

57. Elle communiera le plus souvent qu'elle pourra selon l'obéissance, notamm e n t les premiers vendredis.

Elle fera l'Heure Sainte.

« s'il se pouvait, en faire encore davantage ; mais ils n'ont « que des froideurs et du rebut pour tous mes empresse- « ments à leur faire du bien. Mais, du moins, donne-moi (( ce plaisir de suppléer à leurs ingratitudes autant que tu « en pourras être capable. » Et lui remontrant mon impuissance, il me répondit : « Tiens, voilà de quoi suppléer à « tout ce qui te manque. » Et en même temps ce divin Cœur s étant ouvert, il en sortit une flamme si ardente que je pensai en être consommée ; car j'en fus toute pénétrée, et ne pouvais plus la soutenir, lorsque je lui demandai d'avoir pitié de ma faiblesse. « Je serai ta force, me dit-il, ne crains rien, mais sois attentive à ma voix et à ce que je te demande pour te disposer à l'accomplissement [de] mes desseins. Premièrement, tu me recevras dans le saint Sacrement autant que l'obéisssance te le voudra permettre, quelques mortifications et humiliations qui t'en doivent arriver, lesquelles tu dois recevoir comme des gages de mon amour. Tu communieras de plus tous les premiers vendredis de chaque mois ; et toutes les nuits du jeudi au vendredi, je te ferai participer à cette mortelle tristesse que j'ai bien voulu sentir au jardin des Olives ; laquelle tristesse te réduira, sans que tu la puisses comprendre, à une espèce d'agonie plus rude à supporter que la mort. Et pour m'accompagner dans cette humble prière que je présentai alors à mon Père parmi toutes mes angoisses, tu te lèveras entre onze heures et minuit, pour te prosterner pendant une heure avec moi, la face contre terre, tant pour apaiser la divine colère, en demandant miséricorde pour les pécheurs, que pour adoucir en quelque façon l'amertume que je sentais de l'abandon de mes apôtres, qui m'obligea à leur reprocher qu'ils n'avaient pu veiller une heure avec moi, et pendant cette heure tu feras ce que je t'enseignerai. Mais, écoute, ma fille, ne crois pas légèrement à tout esprit et ne t'y fie pas ; car Satan enrage de te décevoir ; c'est pourquoi ne

|« fais rien sans l'approbation de ceux qui te conduisent, « afin qu'ayant l'autorité de l'obéissance, il ne te puisse « tromper ; car il n'a point de pouvoir sur les obéissants. »

Et pendant tout ce temps ie ne me sentais pas, ni ne 58. Sa su-

. , ., ... . -ii périeure la

savais plus où i en étais, lorsqu on me vint retirer de là ; mortifie et

. lui refuse

et voyant que je ne pouvais répondre, m même me soute- tout. Elle nir qu'avec grande peine, l'on me mena à notre Mère ; dune gran-

,, • de fièvre.

laquelle me trouvant comme tout hors de moi-même, toute brûlante et tremblante, me jetant par terre à genoux, où elle me mortifia et humilia de toutes ses forces ; ce qui me faisait un plaisir et me donnait une joie incroyable. Car je me sentais tellement criminelle et remplie de confusion, que, quelque rigoureux traitement qu'on m'eût pu faire, il m aurait semblé trop doux. Et après lui avoir dit, quoiqu'avec une extrême confusion, ce qui s'était passé, elle se prit encore à m'humilier davantage, sans me rien accorder pour cette fois de tout ce que je croyais que Notre-Seigneur me demandait de faire, et ne traitant qu'avec mépris tout ce que je lui avais dit. Gela me consola beaucoup, et je me retirai avec une grande paix.

Et le feu qui me dévorait me jeta d'abord dans une grande fièvre continue ; mais j'avais trop de plaisir à souffrir, pour m'en plaindre, n'en parlant point jusqu'à ce que les forces me manquèrent ; que le médecin connut qu'il y avait fort longtemps que je la portais ; et elle me dura encore plus de soixante accès. Et jamais je n'ai tant senti I de consolation ; car tout mon corps souffrant d'extrêmes [douleurs], cela soulageait un peu l'ardente soif que j'avais de souffrir. Car ce feu dévorant ne se nourrissait ni contentait que du bois de la croix, de toute sorte de souffrances, mépris, humiliations et douleurs, et jamais je ne sentais de douleur qui pût égaler celle que j'avais de ne pas assez souffrir : Ton croyait que j'en mourrais.

Mais Notre-Seigneur me continuant toujours ses grâces, je reçus celle incomparable qu'il me sembla, pendant une

59. Les défaillance qui m'avait pris, que les trois Personnes de

trois per- x i ' i

sonnes de la l'adorable Trinité se présentèrent à moi, qui firent sentir nité lui ap- de grandes consolations à mon âme. Mais ne pouvant m'ex-

paraissent. ° l

pliquer de ce qui se passa alors, sinon qu'il me sembla que le Père éternel, me présentant une fort grosse croix toute hérissée d'épines, accompagnée de tous les autres instruments de la Passion, il me dit : « Tiens, ma fille, je te fais « le même présent qu'à mon Fils bien-aimé. Et moi, me « dit mon Seigneur Jésus-Christ, je t'y attacherai comme « j'y ai été attaché, et je t'y tiendrai fidèle compagnie. » Et la troisième de ces adorables Personnes me dit : « Que « lui qui n'était qu'amour, m'y consommerait en me puri- « fiant. » Mon âme demeura dans une paix et joie inconcevable, car l'impression qu'y firent ces divines Personnes ne s'est jamais effacée. Elles me furent représentées sous la forme de trois jeunes hommes vêtus de blanc tout resplendissants de lumière, de même âge, grandeur et beauté. Je ne compris pas alors, comme je l'ai fait dans la suite, les grandes souffrances que cela me signifiait.

60. On l'o- Et comme l'on m'ordonnait de demander la santé à Notre-

blige à demander la Seigneur, ie le faisais, mais avec crainte d'être exaucée.

santé com- . . ,

me preuve Mais l'on me dit que l'on connaîtrait bien si tout ce qui se

de ses rêvé- , . * # . *

lations. passait en moi venait de 1 Esprit de Dieu, par le rétablissement de ma santé ; après quoi l'on me permettrait ce qu'il m'avait commandé, tant au sujet de la communion des premiers vendredis, que pour veiller l'heure qu'il souhaitait la nuit du jeudi au vendredi. Ayant représenté toutes ces choses à Notre-Seigneur par obéissance, je ne manquai pas de recouvrer aussitôt la santé. Car la très sainte Vierge, ma bonne Mère, m'ayant gratifiée de sa présence, me fit de grandes caresses, et me dit après un assez long entretien : « Prends courage, ma chère fille, dans la santé que je te « donne de la part de mon divin [Fils,] car [tu as] encore « un long et pénible chemin à faire, toujours dessus la « croix, percée de clous et d'épines, et déchirée de fouets;

I mais ne crains rien, je ne t'abandonnerai et te promets « ma protection. » Promesse qu'elle m'a bien fait sentir depuis dans le grand besoin que j'en ai eu.

Mon souverain Seigneur continuant toujours à me gratifier de sa divine présence actuelle et sensible, comme je l'ai dit ci-dessus, m' ayant promis que ce serait pour toujours ; et, en effet, il ne m'en privait pas pour aucune faute que je commisse. Mais comme sa sainteté ne peut souffrir la moindre tache, et qu'il me fait voir jusqu'à la plus petite J^ La imperfection, ne pouvant supporter la plus légère imper- Dieu^ ne fection où il y ait tant soit peu de volonté ou de négligence ; cune tache. et comme je suis si imparfaite et misérable que de commettre beaucoup de fautes, quoiqu'involontaires, je confesse que ce m'est un tourment insupportable de paraître devant cette Sainteté, lorsque je me suis laissée aller à quelque infidélité ; et il n'y a sortes de supplices auxquels je ne me sacrifiasse plutôt que de supporter la présence de ce Dieu saint, lorsque mon âme est tachée par quelque faute : il me serait mille fois plus [doux] de m'abîmer dans une fournaise ardente.

Et une fois m'étant laissée aller à quelque mouvement 62. n.-s.

• a « r\- t U' m' montre

de vanité en parlant de moi-même, o mon Dieu ! combien un tahieau

. » • j~* en « rac-

de larmes et de gémissements me causa cette taute ! L.ar COurci » de

. • toutes SCS

lorsque nous fûmes seul à seule, il me reprit en cette misères." manière et d'un visage sévère : « Qu'as-tu, ô poudre et « cendre, de quoi te pouvoir glorifier, puisque tu n'as rien « de toi que le néant et la misère, que tu ne dois jamais « perdre de vue, non plus que sortir de l'abîme de ton « néant ? Et afin que la grandeur de mes dons ne te fasse (( méconnaître et oublier de ce que tu es, je t'en veux mettre « le tableau devant les yeux. » Et aussitôt me découvrant cet horrible tableau, où était un raccourci de tout ce que je suis ; ce qui me surprit si fort avec tant d'horreur de moimême, que s'il ne m'avait soutenue j'en serais pâmée de douleur, ne pouvant comprendre l'excès d'une si grande

bonté et miséricorde, de ne m'avoir pas encore abîmée dans l'enfer et de me supporter, vu que je ne pouvais me supporter moi-même. Et comme c'était là le supplice dont il punissait en moi les moindres mouvements de vaine complaisance; ce qui m'obligeait quelquefois de lui dire : « 0 mon Dieu! hélas ! ou faites-moi mourir, ou cachez-moi « ce tableau, je ne peux vivre en le voyant. » Car il imprimait en moi des peines insupportables de haine et de vengeance contre moi-même ; et l'obéissance ne me permettant pas d'exécuter sur moi les rigueurs que cela me suggérait, je ne peux exprimer ce [que] je souffrais. Et comme je savais que ce Souverain de mon àme se contentait de tout ce que l'obéissance m'ordonnait et qu'il prenait un singulier plaisir de me voir humiliée, cela me rendait très fidèle à m'accuser de mes fautes pour en recevoir pénitence, puisque, quelque rude qu'elle pût être, elle ne me semblait qu'un doux rafraîchissement auprès de celle qu'il m'imposait luimême, qui voyait des défauts en ce qui semblait le plus pur et parfait. C est ce qu il me donna à connaître un jour de Toussaint, qu'il me fut dit intelligiblement :

Rien de souillé dans l'innocence; Rien ne se perd dans la puissance; Rien ne passe en ce beau séjour; Tout s'y consomme dans l'amour.

Les explications qui me furent données de ces paroles m'ont servi longtemps d'occupation. Rien de souillé dans l'innocence ; c'est-à-dire qu il ne fallait souffrir aucune tache dans mon âme ni dans mon cœur. Rien ne se perd dans la puissance ; c'est-à-dire que je lui devais tout donner et abandonner, et qu'il était la puissance même ; que Ton ne pouvait rien perdre en lui donnant tout. Pour les deux autres, elles s'entendaient du paradis où rien ne passe, car tout y est éternel et s'y consomme dans l'amour. Et comme il me fut montré en même temps un petit échantillon de

cette gloire, ô Dieu ! dans quels transports de joie et de désir cela ne [me] mit-il pas ! Et comme j'étais en retraite, je passai tout le jour dans ces plaisirs inexplicables, desquels il me semblait qu'il n'y avait plus rien à faire que d'aller promptement jouir. Mais ces paroles qui me furent dites me firent bien connaître que j'étais bien loin de mon compte ; les voici :

C'est en vain que ton cœur soupire, Pour y entrer comme tu crois ; 11 ne faut pas qu'on y aspire, Que par le chemin de la croix.

Ensuite de quoi mettant tout ce que j'avais à souffrir pendant tout le cours de ma vie, tout mon corps en frémit, quoique je ne le comprisse pas alors par cette peinture, comme j'ai fait depuis par les effets qui s'en sont ensuivis.

Et comme je me préparais à faire ma confession annuelle 63 Dien iavec une grande anxiété pour trouver mes péchés, mon fhumnïtéct jdivin Maître [me dit:] « Pourquoi te tourmentes-tu ? Fais dansfacon-

ce qui est en ton pouvoir, je suppléerai à ce qui man- fession- « quera au reste. Car je ne demande rien tant dans ce

sacrement qu'un cœur contrit et humilié, qui, d'une :« volonté sincère de ne me plus déplaire, s'accuse sans « déguisement ; et pour lors je pardonne sans retardement, « et de là il s'ensuit un parfait amendement. »

Mais comme cet Esprit souverain qui opérait et agissait 64. kEiie

. . , . . . . craint * que

en moi indépendamment de moi-même, avait pris un empire l'esprit qui

• ii a • • i * i la conduit

si absolu sur tout mon être spirituel et même corporel, ne soit pas

,.,,., . l'Esprit de

qu il n était plus en mon pouvoir d exciter en mon cœur Dieu, jaucun mouvement de joie ou de tristesse que comme il lui iplaisait, non plus que d'occupation à mon esprit qui n'en pouvait prendre d'autre que celle qu'il lui donnait, ce qui m'a toujours tenue dans une étrange crainte d'être trompée, quelque assurance que j'aie pu recevoir du contraire, tant de sa part que des personnes qui me conduisaient, qui

étaient mes supérieures; ne m' ayant jamais donné de directeur que pour examiner sa conduite sur moi, leur donnant toute liberté de l'approuver ou désapprouver. Et ma douleur était qu'au lieu de me retirer de la tromperie où je croyais d'être effectivement, ils m'y renfonçaient encore plus avant, tant mes confesseurs que les autres, en me disant de m'abandonner à la puissance de cet Esprit, et sans réserve m'y laisser conduire ; et que quand même il me rendrait un jouet du démon, comme je le pensais, il ne fallait pas laisser que de suivre ses mouvements. 65. La ro- je fis Jonc ma confession annuelle, après laquelle il me 'encedinn°" semblait me voir et sentir dépouillée et revêtue en même temps d'une robe blanche, avec ces paroles : « Voici la « robe d'innocence dont je revêts ton âme, afin que tu ne « vives plus que de la vie d'un Homme-Dieu, c'est-à-dire « que tu vives comme ne vivant plus, mais me laisser « vivre dans toi. Car je suis ta vie, et tu ne vivras plus u qu'en moi et par moi, qui veux que tu agisses comme « n'agissant plus, me laisser agir et opérer en toi et pour c< toi, me remettant le soin de tout. Tu ne dois plus avoir « de volonté, que comme n'en ayant plus, en me laissant « vouloir pour toi en tout et partout. » 66. Double Tjne f0is cet unique amour de mon âme se présenta à neblvfeuhdeu"- moi portant d'une main le tableau d'une vie la plus heu-

reuseetd'u- r * «nlîminnco

ne viecru-reuse qu'on se la puisse figurer pour une âme idigieuse, toute dans la paix, les consolations intérieures et extérieures, une santé parfaite jointe à l'applaudissement et estime des créatures, et autres choses plaisantes à la nature. Et de l'autre main il portait un autre tableau d'une vie toute pauvre et abjecte, toujours crucifiée par toute sorte d'humiliations, mépris et contradictions ; toujours souffrante au corps et en l'esprit. Et me présentant ces deux tableaux, il me [dit] : « Choisis, ma fille, celui qui t'agréera le plus ; « je te ferai les mêmes grâces au choix de l'un comme de « l'autre. » Et me prosternant à ses pieds pour l'adorer,

€n lui disant : « 0 mon Seigneur, je ne veux rien que vous « et le choix que vous ferez pourmoi. » Et après m'avoir beaucoup pressée de choisir : « Vous m'êtes suffisant, ô « mon Dieu ! Faites pour moi ce qui vous glorifiera le plus, « sans avoir nul égard à mes intérêts ni satisfactions. « Contentez-vous, et cela me suffit. » Alors il me dit qu'avec Madeleine j'avais choisi la meilleure part, qui ne me serait point ôtée, puisqu'il serait mon héritage pour toujours. Et me présentant ce tableau de crucifixion : « Voilà, me dit-il, ce que je t'ai choisi et qui m'agrée le « plus, tant pour l'accomplissement de mes desseins que « pour te rendre conforme à moi. L'autre est une vie de « jouissance, et non de mérite : c'est pour l'éternité. » J'acceptai donc ce tableau de mort et de crucifixion en baisant la main qui me le présentait ; et quoique la nature en frémît, je l'embrassai de toute l'affection dont mon cœur était capable, et en le serrant sur ma poitrine je le sentis si fortement imprimé en moi, qu'il me semblait n'être plus qu'un composé de tout ce que j'y avais vu représenté.

Et ie me trouvai tellement changée de disposition, crue 67. C'est

.. w • • i • • i ■ i Dieu <iui é"

îe ne me connaissais pas. Mais ie laissai le îugement de claire la su-

. , il , • n • • , périeuresur

tout à ma supérieure, a laquelle jej ne pouvais rien celer la manière ni rien omettre de tout ce qu'elle m'ordonnait, pourvu que duire. cela vînt immédiatement d'elle-même. Mais cet Esprit qui me possédait me faisait sentir des répugnances effroyables, lorsqu'elle m'ordonnait quelque chose ou me voulait conduire par le conseil de quelques autres ; parce qu'il m'avait promis de lui donner toujours les lumières nécessaires pour me conduire conformément à ses desseins.

Et comme les plus grandes grâces que [je] recevais de 68. Satan sa bonté, étaient dans la sainte communion et la nuit et p e°r mission surtout celle du jeudi au vendredi que je recevais des faveurs inexplicables, il m'avertit donc une fois que Satan avait demandé de m'éprouver dans le creuset des contradictions et humiliations, tentations et dérélictions, comme

l'or dans la fournaise, et qu'il lui avait tout permis à la réserve de l'impureté ; mais qu'il ne voulait pas qu'il me donnât jamais aucune peine là-dessus, parce qu'il la haïssait si fort, qu'il ne lui avait jamais voulu permettre de l'en attaquer dans la moindre chose ; mais que pour toutes les autres tentations il me fallait être sur mes gardes, surtout celles d'orgueil, de désespoir et de gourmandise, de laquelle j'avais plus d'horreur que de la mort. Mais il m'assura que je ne devais rien craindre, puisqu'il serait comme un fort imprenable au dedans de moi-même, qu'il combattrait pour moi et se rendrait le prix de mes victoires, et qu'il m'environnerait de sa puissance afin que je ne succombasse ; mais, qu'il me fallait veiller continuellement sur tout l'extérieur, et qu'il se réservait le soin de l'intérieur. Je ne tardai guère ensuite d'entendre les menaces de mon persécuteur. Car s'étant présenté à moi en forme d'un More épouvantable,. les yeux étincelants comme deux charbons et me grinçant les dents contre, me dit : « Maudite que tu es, je t'attrape- (( rai, et si je te peux une fois tenir à ma puissance, je te « ferai bien sentir ce que je sais faire, je te nuirai par- « tout. » Et quoiqu'il me fît plusieurs autres menaces, je n'appréhendais pourtant rien, tant je me sentais fortifiée au dedans de moi-même, et me semblait même que je n'aurais pas craint toutes les fureurs de l'enfer, pour la grande force que je sentais au dedans de moi-même, qui avec la vertu d'un petit crucifix auquel mon souverain Libérateur avait donné la force d'éloigner toutes ces fureurs infernales de moi, je le portais toujours sur mon cœur, la nuit et lejour, et j'en recevais beaucoup de secours. B9.Eiieest L'on me mit à l'infirmerie, où Dieu seul peut connaître

en but h ;i ,

sespersécu- ce que j v ai eu [à] souffrir, tant de la part de mon naturel

tions; mais l J " L J ' r

die est sou- prompt et sensible, que de celle des créatures et du démon,

le n ne par: :

son ange lequel me taisant souvent tomber et rompre tout ce que je

gardien qui .

la reprend tenais entre les mains, et puis se moquait de moi, en me

ijuand il y a

lieu. riant quelquefois au nez : « Oh ! la lourde ! tu ne feras

AUTOniOGRAPUlE 81

I jamais rien qui vaille ; » ce qui jetait mon esprit dans une ij tristesse et abattement si grands, que je ne savais que faire.

II Car souvent il mutait le pouvoir de le dire à notre Mère, ! parce que l'obéissance abattait et dissipait toutes [ses]

I forces. Une fois il me poussa du haut d'un escalier, tenant I une pleine terrasse de feu, sans qu'il s'en répandît, et me I trouvai au bas, sans m'être fait aucun mal, bien que ceux

Page 1