I -qui me virent tomber crurent que je m'étais cassé les
II jambes; mais je sentis mon fidèle gardien qui me soutint ;
I car j'avais le bonheur de jouir souvent de sa présence, et Ji d être souvent reprise et corrigée de lui.
Et une fois, m'étant voulu mêler de parler d'un mariage
II d'une parente, il me fit voir cela si indigne d'une âme reli- I gieuse et m'en reprit si sévèrement, qu'il dit que si je
I retournais à me mêler de ces sortes d'intrigues, qu'il me
II cacherait sa face. Il ne pouvait souffrir la moindre immo- I! destie ou manquement de respect à la présence de mon h souverain Maître, devant lequel je le voyais prosterné fi contre terre, et voulait que j'en fisse de même; ce que je
faisais le plus souvent que je pouvais, et je ne trouvais
point de posture plus douce à mes continuelles souffrances
\i et de corps et d'esprit, parce qu'elle était la plus conforme
, à mon néant, lequel je ne perdais point de vue, m'y sen-
) tant toujours abîmée, soit que je fusse dans la souffrance
ou dans la jouissance, dans laquelle je ne pouvais goûter
i ' aucun plaisir.
Car cette sainteté d'amour me pressait si fort de souffrir 70. Le pain
1 • 1 1 , • . 1 salutaire des
pour fui rendre du retour, que je ne pouvais trouver de souffrances. plus doux repos que de sentir mon corps accablé de souffrances, mon esprit dans toute sorte de dérélictions, et tout mon être dans les humiliations, mépris et contradictions, j qui ne me manquaient pas, par la grâce de mon Dieu, qui De pouvait me laisser un moment sans cela, ou au dedans j de moi-même, ou au dehors. Et lorsque ce pain salutaire I diminuait, il m'en fallait chercher d'autre par la mortifka- Ma.rguerite-Ma.rie Alacoque. — II. 6
tion ; et mon naturel sensible et orgueilleux m'en fournissait beaucoup de matière. Il ne voulait pas que j'en laissasse perdre une occasion; et, lorsqu'il m'était arrivé de le faire, pour la grande violence qu'il me fallait faire pour surmonter mes répugnances, il me le faisait bien payer au double. Et lorsqu'il voulait quelque chose de moi, il me pressait si vivement, qu'il m'était impossible d'y résister ; ce qui m'a fait beaucoup souffrir pour l'avoir souvent voulu faire. Et comme il me prenait par tout ce qui était le plus opposé à mon naturel et contraire à mes inclinations, à rebours desquelles il voulait que [je] marchasse sans cesse. 7i Elle J'étais si fort douillette que la moindre saleté me faisait sadéifitèï bondir le cœur. Il me reprit si fortement là-dessus qu'une p!rndeusreac- f0is? voulant nettoyer le vomissement d'une malade, je ne ques.he " pus me défendre de le faire avec ma langue et le manger, en lui disant : « Si j'avais mille corps, mille amours, mille « vies, je les immolerais pour vous être asservie. » Et lors je trouvai tant de délices dans cette action, que j'aurais voulu en rencontrer tous les jours de pareilles, pour apprendre à me vaincre et n'avoir que Dieu pour témoin. Mais sa bonté, à qui seule j'étais redevable de m'avoir donné la force de me surmonter, ne laissa pas de me témoigner le plaisir qu'il y avait pris. Car la nuit ensuite, si je ne me trompe, il me tint bien environ deux ou trois heures la bouche collée sur la plaie de son sacré Cœur, et il me serait bien difficile de pouvoir exprimer ce que je sentis alors, ni les effets que cette grâce produisit dans mon âme et dans mon cœur. Mais cela suffit pour faire connaître les orandes bontés et miséricordes de mon Dieu sur un sujet si
misérable.
Mais il ne voulait point diminuer ma sensibilité, ni mes grandes répugnances, tant pour honorer celles qu'il avait bien voulu ressentir au jardin des Olives, que pour me fournir des matières de victoires et d'humiliations. Mais, hélas ! je ne suis pas fidèle et je tombe souvent : à quoi
quelquefois il semblait prendre plaisir, tant pour confondre mon orgueil, que pour m'établir dans la défiance de moimême ; voyant que sans lui je ne pouvais que le mal et faire de continuelles chutes sans m'en pouvoir relever. Et alors ce souverain bien de mon came venait à mon secours, et comme un bon Père me tendait les bras de son amour, en me disant : « Tu connais donc bien que 1 [tu ne peux rien] sans moi : » ce qui me faisait fondre de reconnaissance envers son amoureuse bonté, laquelle me faisait fondre en larmes de voir qu'il ne se vengeait de mes péchés et continuelles infidélités que par des excès d'amour par lesquels il semblait combattre mes ingratitudes, lesquelles il exposait quelquefois devant mes yeux, avec la multitude de ses grâces, en [me] mettant dans l'impuissance de lui parler que par mes larmes, souffrant alors plus que je ne peux dire. C'est ainsi que ce divin amour se jouait de son indigne esclave.
Et une fois que j'avais fait quelque soulèvement de cœur en servant une malade qui avait la dysenterie, il m'en reprit si fortement, que je [me] vis contrainte, pour réparer cette faute, en portant verser ce qu'elle avait fait, d'y tremper ma langue un long espace de temps et d'en remplir ma bouche ; et l'aurais avalé s'il ne m'avait mis alors l'obéissance devant les yeux, laquelle ne me permettait pas de rien manger sans congé. Après cela, il médit: « Tu es bien folle de « faire cela ! — 0 mon Seigneur ! lui dis-je, je le fais « pour vous plaire, et gagner votre divin Cœur, et j'espère « que vous ne me le refuserez pas. Mais vous, mon Sei- « gneur, que n'avez-vous pas fait pour vous gagner celui « des hommes, et cependant ils vous le refusent et vous « en chassent bien souvent. — Il est vrai, ma fille, que « mon amour m'a fait tout sacrifier pour eux, sans qu'ils
i. Les quatre mots qui suivent sont déchirés dans l'original. Nous les prenons à un autre manuscrit.
Ni VIE ET ŒUVRES DE MARGUERITE-MARIE ALACOQUE
« me rendent du retour ; mais je veux que [tu] supplées, « par les mérites de mon sacré Cœur, à leur ingra- <( titude. Je te le veux donner mon Cœur. Mais auparaerige d'eue (< vant, il faut que tu te rendes sa victime d'immolation, BacriEcelblà (< P°ur [que], avec son entremise, tu détournes les châti- Communau^ (< ments que la divine justice de mon Père armé de colère <c veut exercer sur une communauté religieuse, [pour la] « reprendre et corriger en son juste courroux. » Et me la faisant voir à la même heure avec les défauts particuliers qui l'avaient irrité, et tout ce qu'il me fallait souffrir pour apaiser sa juste colère, ce fut alors que tout en frémit en moi ; et n'eus pas le courage de me sacrifier ; mais je dis que n'étant pas à moi, je ne pouvais le faire sans le consentement de l'obéissance. Mais la crainte que j'avais qu'on ne me le fît faire, me fît négliger de le dire ; mais il me poursuivait sans cesse et ne me donnait point de repos. Je me fondais en larmes, et me voyant enfin contrainte de le dire à ma supérieure, laquelle voyant ma peine, me dit de me sacrifier à tout ce qu'il désirait de moi, sans réserve. Mais, mon Dieu, ce fut alors que ma peine se redoubla encore plus fort, car je n'avais point le courage de dire oui, et je résistais toujours, elle avait Mais la veille de la Présentation, cette divine justice me !', ;',','." "il, sa" parut armée d'une manière si terrible que j'en demeurai eSmf dans t°ut hors de moi ; et ne pouvant me défendre, il me fut dit Uons C°phîs comme à saint Paul : « Il t'est bien dur de regimber contre ^.uloureu" les traits de ma justice ! mais puisque tu m'as tant fait de résistance pour éviter les humiliations qu'il te conviendra souffrir par ce sacrifice, je te les donnerai au double ; car je ne te demandais qu'un sacrifice secret, et maintenant je le veux public et d'une manière et dans un temps hors de tout raisonnement humain, et accompagné de circonstances si humiliantes, qu'elles te seront un sujet de confusion pour le reste de ta vie, et dans toi-même, et devant les créatures, pour te faire comprendre ce que c'est que de résister à Dieu.
Hélas ! je le compris bien en effet, car jamais je ne me vis en tel état : en voici quelque petites choses, mais non pas tout. Après donc l'oraison du soir je ne pus sortir avec les autres, et je demeurai au chœur jusqu'au dernier coup du souper dans des pleurs et gémissements continuels. Je m'en allai faire collation, car c'était la veille de la Présentation ; et, m'étant traînée à vive force à la Communauté, je m'y trouvai si fortement pressée de faire ce sacrifice tout haut, en la manière que Dieu me faisait connaître le vouloir de moi, que je fus contrainte de sortir pour aller trouver ma supérieure, qui était malade pour lors. Mais je confesse que j'étais tellement hors de moi, que je me voyais comme une personne qui aurait pieds et mains liés, et à qui il ne resterait plus rien de libre en l'intérieur ni pour l'extérieur que les larmes que je versais en abondance, pensant qu'elles étaient la seule expression de ce que je soutfrais ; car je me voyais comme la plus criminelle du monde, traînée à force de cordes au lieu de mon supplice. Je voyais cette sainteté de Dieu, armée des traits de sa juste colère, prête à les lancer pour m'abimer, si me semblait, dans cette gueule béante de l'enfer que je voyais ouverte, prête à m 'engloutir. Je me sentais brûlée d'un feu dévorant qui me pénétrait jusqu'à la moelle des os, et tout mon corps dans un tremblement étrange ; et ne pouvais dire autre chose, sinon : « Mon [Dieu], ayez pitié de moi selon la grandeur de vos miséricordes. » Et tout le reste du temps, je gémissais ' [sous le poids de ma douleur, sans pouvoir trouver le moyen de me rendre vers ma supérieure que sur les huit heures, qu'une sœur m'ayant trouvée, me conduisit vers elle ; et elle fut bien surprise de me voir en cette disposition, laquelle je ne pouvais pour lors exprimer ; mais je croyais, pour surcroît de peine, que l'on la connaissait en me voyant, ce qui n'était pas. Ma supérieure, qui savait