LETTRE XXIV
a la mère de saumaise, a dijon Vive -j- Jésus !
[Octobre ou novembre] 1683.
Ma très chère Mère,
Je crois que je dois plutôt me réjouir avec vous du bonheur que vous avez d'avoir une si puissante avocate dans le ciel en la personne de la très honorée mère Boulier2, que de prendre part à la douleur qu'elle vous a fait ressentir par la séparation d'une si sainte amie. Je vous avoue que sans avoir eu le bien de laa voir, je l'estimais et l'aimais plus que je ne peux dire ; sans que pour cela je m'en puisse attrister, la croyant jouissante de son souverain Bien, qui la rend toute-puissante à nous donner des marques d'une vraie amitié.
Celle que le Seigneur me donne pour Votre Charité me ferait trouver de la consolation à répandre mon cœur dans le vôtre, malgré la répugnance que vous n'ignorez pas que
a) Ms. : « connaître particulièrement »
1. Il s'agit sans doute de celle dont Marguerite-Marie avait déjà entretenu la Mère de Saumaise, à la fin de la lettre précédente.
2. La mère Anne-Séraphine Boulier, supérieure du monastère de Dijon, y mourut, en odeur de sainteté, le 7 septembre 1683.
j'ai à parler de moi. J'avoue de bonne foi que ma vie et mes actions sont si peu conformes aux grâces que Dieu me fait, que j'en frémis d'horreur quand j'y pense, et encore plus quand je l'écris; aussi ne m'y puis-je plus résoudre a. Il me semble que ce que je dis n'est qu'illusion et que je dois tout ensevelir dans l'oubli, autant que je pourrai sans manquer à la sainte simplicité et sincérité d'une âme qui veut être toute à Dieu et ne s'attacher ni faire état que de lui seul, qui vaut plus que tous ses dons. Celui de son pur amour surpasse tous les autres ; c'est le seul qui nous doit posséder, faire agir et souffrir, car il n'est jamais oisif dans un cœur. Livrons-nous donc sans réserve à ses ardeurs, afin que nous l'aimions de tout l'être qu'il nous a donné. Pour cela il faut que tout soit soumis, que tout fléchisse et obéisse à ce divin amour. C'est là le plus grand désir qu'il m'a donné en solitude, où sa bonté m'a obligée de lui dire souvent que si ses douceurs et libéralités sont si grandes envers les pauvres misérables qui n'ont qu'un désir sans effet de l'aimer, que fait-il donc à ceux qui, d'un cœur vide et dégagé de tout, l'aiment purement pour l'amour de luimême ! C'est ainsi que je crois que vous faites, et que je désire faire. Mais par cet amour qui nous unit dans son Cœur adorable, demandez-lui cette grâce pour moi et pour tous les cœurs capables de l'aimer. Je ne vous oublie pas en sa sainte présence, où je fais de vos intérêts les miens propres, ce qui m'a fait réjouir que le Seigneur vous ait laissée dans le repos ', afin que vous ayez plus de loisir pour vous entretenir avec ce Bien- Aimé de nos âmes, et reposer plus doucement sur sa poitrine amoureuse, que je souhaite vous consommer de ses plus pures flammes, par lesquelles nous
a) Ms. 8 : « qu'aux conditions que vous savez. »
i. La charge de supérieure ne fut pas imposée l\ la Mère de Saumaise. La mère Anne-Séraphine Boulier étant décédée, ce fut la Mère Marie-Dorothée Desbarres qui lui succéda.
soyons si étroitement jointes et unies en lui, que jamais nous ne soyons séparées de son divin amour, amen.